01 avril 2010

Humbles lettres à la famille.

                   Montage_3_Marius_Dubiez

Tous mes remerciements à Patrick Blateyron pour son autorisation à retranscrire quelques lettres écrites par son grand-père Marius Dubiez. Ces dernières étaient adressées à la mère de Marius,  Marie Dubiez ainsi qu’à sa sœur Claire.  

Sans date…

Ma chère mère et ma chère sœur,

Je réponds à vos deux lettres que je viens de recevoir et qui m’ont fait bien plaisir de savoir que vous êtes en bonne santé. Ces lettres étaient datées une du 10 et l’autre du 25 et le mandat du 10. J’ai reçu le colis en même temps. Cela m’a fait bien plaisir, je vous l’assure. Il y avait bien ce que vous me dites. Une paire de bas, du chocolat, des cigarettes, des bonbons, une saucisse, la boite de thon et du papier à lettres. Vous me dites que vous attendez Chtoube, je suis bien étonné. Vous ne m’aviez pas parlé que vous l’aviez demandé… S’il peut venir vous aider, il doit être plus fort que Boivin. Ma chère mère et ma chère sœur, vous me dites que vous allez aider un autre et qu’il viendra vous aider. Vous me direz avec qui vous faites ensemble, cela me fait bien plaisir. Je suis bien surpris de Maurice Billet qui est blessé. Mais ce n’est pas grave, cela s’est bien terminé pour lui. J’ai reçu aussi une carte d’Herman et Maurice Billet. Herman me dit qu’il va bien, qu’il est bien soigné. Maurice me dit qu’il est en convalescence de deux mois. Il dit qu’il est heureux, je le pense bien qu’il a de la chance. Ma chère mère et ma chère sœur, vous me demandez si je pouvais vous dire où mes chers camarades sont enterrés. Je ne peux pas vous dire au juste, car le régiment a été relevé. Aussi, on ne peut pas voyager comme on veut. Je viens de voir Eugène Barbet. On a été hier soir ensemble. Je vous assure que cela m’a bien fait plaisir de se voir. On a bu un litre ensemble en parlant un peu de nos misères. C’est tout ce que je peux vous dire pour aujourd’hui. Je suis en bonne santé et je désire que ma lettre vous trouve de même. Je termine ma lettre, ma chère mère et ma chère sœur en vous embrassant de tout mon cœur et de mon amitié. Ton fils, ma mère et ton frère ma sœur qui pense à vous.

Je pense que vous avez reçu ma carte où je vous disais de m’envoyer de l’argent. Mais j’en ai assez pour le moment ; vous m’en enverrez dans quelques jours. A bientôt de vos nouvelles.

Marius Dubiez.

 

Lettre du 24 février 1915.

Ma chère mère et ma chère sœur,

Je réponds à votre lettre que je viens de recevoir et qui m’a fait plaisir, je vous l’assure. J’attendais tous les jours de vos nouvelles, car il y avait bien 20 jours que je n’avais rien reçu. Aussi cela m’a fait bien plaisir et de voir que vous êtes en bonne santé. Vous me dites que Paul Catenot est revenu au pays et qu’il est bien portant. Vous me demandez si j’ai déjà eu quelque chose et si j’ai maigri. Ma chère mère et ma chère sœur, non, je n’ai pas maigri et je n’ai pas encore été malade. Aussi, nous sommes bien assez nourris, on a assez à manger et on a un quart de vin tous les jours et des fois deux kilos et la gniole encore souvent. Vous me dites aussi qu’Henri Chauvin a eu un petit garçon. Je le savais déjà, qu’il devait être papa, car Henriette m’en avait parlé. J’ai reçu des nouvelles de Léon, il y a quelques jours, il est en bonne santé. Il me dit que Paul Touveur a été blessé et qu’il est à l’hôpital de Besançon. Pour le métier, ma chère mère et ma chère sœur, c’est toujours à peu près la même chose, il ne fait pas bien bon les jours où il pleut souvent. Mais je crois que nous allons aller en repos ces jours. C’est tout ce que je peux vous dire pour aujourd’hui. Je suis en bonne santé et je désire que ma lettre vous trouve de même. Je termine ma lettre, ma chère mère et ma chère sœur en vous embrassant de tout mon cœur et de mon amitié. Ton fils, ma mère et ton frère ma sœur qui pense à vous.

Marius Dubiez.

 

Lettre du 23 mai 1915.

Portraits_Maurice_Billet_Marius_DubiezMa chère mère et ma chère sœur,

Je fais réponse à votre lettre que je viens de recevoir et qui m’a fait bien plaisir d’avoir de vos nouvelles et de voir que vous êtes en bonne santé aussi. Ma chère mère et ma chère sœur, vous me dites qu’il y a quelques jours que vous n’avez pas reçu de mes nouvelles. Je le pensais, mais on a attaqué et on a été huit jours dans les tranchées sans en sortir. On en a vu de terrible, je vous assure. On a avancé de plusieurs tranchées, mais c’était terrible, elles étaient pleines de cadavres et on a passé près d’être fait prisonnier. On allait mettre en batterie dans un gros trou d’obus. C’était la nuit sur le plateau de Notre-Dame-de-Lorette. Sur Ablain-Saint-Nazaire, quand on regarde, on voit les Allemands qui rampaient sur nous pour nous serrer. Ils étaient à 10 m de nous. Je vous assure que c’était terrible. Vous me dites que vous avez fini de semer et de planter les pommes de terre et que vous avez retrouvé un berger. Je suis bien content. Pourvu qu’il fasse bien ce qu’il faut. Vous m’en parlerez quand vous me réécrirez. J’ai reçu des nouvelles de Léon, il est en bonne santé. Il me dit qu’il venait de voir Raoul qui était cantonné pas loin de lui. . C’est tout ce que je peux vous dire pour aujourd’hui. Je suis en bonne santé et je désire que ma lettre vous trouve de même. On s’est photographié hier, toute la pièce ensemble. Je pense l’avoir ces jours. Quand je l’aurai touché, je vous réécrirai pour vous l’envoyer.

Je termine ma lettre, ma chère mère et ma chère sœur en vous embrassant de tout mon cœur et de mon amitié. Ton fils, ma mère et ton frère ma sœur qui pense à vous.

Marius Dubiez.

 

Lettre du 15 juillet 1915.

Ma chère mère et ma chère sœur,

Je fais réponse à votre lettre que je viens de recevoir et qui m’a fait bien plaisir d’avoir de vos nouvelles et de voir que vous êtes en bonne santé aussi. Ma chère mère et ma chère sœur, vous me dites que vous avez reçu ma photographie et vous me dites que j’ai laissé pousser ma barbe. Vous me demandez si j’ai maigri. Je n’ai pas bien maigri et je n’ai pas de douleurs. Beaucoup disent qu’il y a des poux, nous aussi nous en avons. Nous nous changeons quand on peut. Vous me demandez si on est bien nourri. Oui, ma chère mère et ma chère sœur, on nous nourrit bien et on touche tous les jours du vin. Vous me dites qu’Herman est venu en permission pour un mois. Je le savais, car il m’avait écrit.

J’ai reçu une lettre de Léon hier. Il me dit qu’il a reçu des nouvelles d’Arthur Bourny qui lui parle d’Eugène Barbet qui était mort. C’est bien triste, je vous assure, ma chère mère et ma chère sœur, cette terrible guerre. J’ai reçu aussi une lettre de Maurice qui me dit qu’il va bien aussi. Il y a quelques jours que je n’ai pas reçu de nouvelles d’Alfred, mais je pense en recevoir dans les jours qui viennent. C’est tout ce que je peux vous dire pour aujourd’hui. Je suis en bonne santé et je désire que ma lettre vous trouve de même. Je termine ma lettre, ma chère mère et ma chère sœur en vous embrassant de tout mon cœur et de mon amitié. Ton fils, ma mère et ton frère ma sœur qui pense à vous.

Marius Dubiez.

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02 février 2011

Dans le secteur de Notre-Dame-de-Lorette.

                   Paul_Monne_

De nouveau un très grand merci au Docteur Gilbert Monne qui m’autorise à reproduire sur ce blog les écrits de son père le sergent Paul Monne.

"Vers la mi-octobre 1914, le 149e R.I. occupait la Chapelle et le plateau de Notre-Dame-de-Lorette. Les Allemands ont été arrêtés là et c’est alors que les soldats ont commencé à creuser des tranchées.

Fin octobre, le régiment quittait cette région pour se rendre en Belgique et participer à la grande bataille d’Ypres et de la région. C’était la course à la mer pour les Allemands. Lorsque l’avance de l’armée de allemande fut stoppée à Ypres, le 149eR.I. revint, à pied, retrouver ses anciennes positions. Nous avons cantonné, à Noeux-les-Mines, corons fosse 10, à Aix-Noulette, Azingarde. Pour nous rendre aux tranchées de première ligne qui se trouvaient à mi-chemin de la colline, nous passions à Noulette tout près de la mare au château. Nous tournions ensuite à gauche pour arriver au bois  6. Au château, il ne restait plus que des pans de mur, il avait été incendié au cours des premiers combats. Les sous-sols et les caves voûtées étaient restés intacts. Ils servaient d’abris aux soldats qui quittaient la 1ère ligne pour venir se reposer en 2e ligne. Nous restions 48 heures en 1ère ligne et 48 heures en 2eligne. (Bois 6 et sous-sols du château) et enfin 48 heures de grand repos à Aix-Noulette, Noeux-les-Mines.

Je signale en passant qu’il n’y avait pas de fontaines, Pas de W.C., tout se faisait dans la mare. C’est même là que les cuisiniers venaient chercher l’eau pour faire le café. Les soldats français toujours imprudents sortaient de leur abri pour venir s’ébattre à l’extérieur du château, sans se préoccuper s’ils étaient vus par les Allemands qui étaient sur la crête. Les observateurs allemands les ont aperçus. Aussi, le 17 février 1915, l’artillerie a bombardé violemment le château avec de gros obus.

Malheureusement, sous le poids des hautes murailles et les obus de gros calibre, quelques voûtes se sont effondrées et ont enseveli une partie des soldats de notre 4e compagnie.

Les survivants des caves épargnées ont voulu aussitôt dégager leurs camarades qui étaient sous les décombres.

 Dix-sept ont été Le_bois_6_et_le_cimeti_retrouvés morts. Parmi eux, 3 ont leurs noms sur le monument aux morts d’Epinal. 

 

Après cette digression, j’en reviens au bois 6. De là, pour arriver aux premières lignes, il fallait traverser une petite vallée pour gagner la haie G. La tranchée qui y conduisait était très souvent, et à la moindre pluie, remplie d’eau d’une hauteur de 30 à 40 cm. Nous devions donc rester trempés pendant les 48 heures de tranchées de 1ère ligne.

Ensuite, nous suivions la colline sur une longueur de 150 à 200 m pour obliquer à droite et arriver aux premières lignes.

En décembre 1914, nous faisions de temps en temps quelques attaques, non pour conquérir du terrain, mais pour faire quelques prisonniers afin de connaître les troupes allemandes qui se trouvaient en face de nous A chaque attaque, nous avons eu soit des tués, soit des blessés et nous n’avons pas fait de prisonniers.

J’ai appris par la suite qu’il fallait cesser ces coups de main car nous avions trop de pertes pour peu de résultats obtenus.  

Au début de janvier 1915, nous étions cantonnés à Bethonsart et nous prenions les tranchées en avant du Mont Saint-Eloi. Un peu plus tard et en février, nous sommes revenus à Aix-Noulette. De nouveau, nous étions chargés de défendre l’éperon de Lorette à proximité de la haie G. A cet endroit, la troupe avait creusé de grands abris sous la colline où on pouvait abriter beaucoup de soldats. Abris qui ne pouvaient pas être démolis, même par de violents bombardements d’artillerie.

Comme précédemment, nous occupions les tranchées situées à flanc de coteau de la colline de Lorette. L’hiver était humide et pluvieux.

En février, devant nos tranchées à une quarantaine où cinquantaine de mètres, nous constations chaque fois que nous montions en première ligne, qu’un tas de terre grossissait toujours. Nous nous demandions quels travaux souterrains faisaient les Allemands pour avoir un tel volume de terre. A la fin de février, je me suis mis en liaison avec la 1ère compagnie du 149eR.I. qui se trouvait à notre gauche, vers la route d’Arras. A mon retour, je m’arrête et parle avec la sentinelle de ma compagnie. Ce soldat me dit : « Tout à l’heure j’ai écouté au fond de la tranchée. J’ai entendu les Allemands qui creusaient. » Aussitôt, je fais comme lui, je me couche, l’oreille contre le sol. « J’entend des bruits sourds de pic. Pouf…Pouf… Je dis : « Sûrement qu’ils creusent et préparent des mines. » Je fais part de mes observations aux officiers. Comme chef de section, je considère de mon devoir de dire qu’il faudrait prévenir le colonel et peut-être envisager de placer les soldats de cette tranchée plus en arrière et de n’en laisser que quelques uns.

Après cette intervention, on m’a traité de peureux, de froussard et on n’a rien fait.

Quelques jours après, le 3 mars 1915, à 6 h 00 du matin, les Allemands faisaient sauter les mines qui bouleversèrent tout le sol ainsi que les tranchées, ensevelissantde nombreux soldats dans tout le secteur de Lorette y compris ceux qui se trouvaient sur le plateau, vers la faisanderie. Les Allemands lancèrent quantité de grenades dans les abris de 2e ligne où reposaient les chasseurs à pied. Il y eut de nombreux tués, blessés et prisonniers. L’explosion des mines et des obus, les violents tirs d’artillerie mêlés à un orage, produisaient un bruit infernal. Tout cela mélangé aux lueurs produites par le tir des canons et l’éclatement des obus faisaient croire à l’éruption d’un volcan et d’un tremblement de terre. Après cela, il a fallu attaquer pour reprendre le terrain perdu. Quelques jours avant l’attaque allemande, les soldats du 149e R.I. avaient échangé leur tenu de campagne (pantalon  rouge, capote et veste bleues) contre la tenue bleue horizon. Notre nouvel uniforme a surpris les Allemands et a causé une certaine perturbation dans leur action.

Nous avons occupé aussi le bois en Hache, la faisanderie et battu aux éperons du côté de Carency et  également à Bouvigny. Pour préparer la grande offensive de 9 mai 1915, le génie  avait creusé des tranchées, un labyrinthe dans toute la vallée qui se trouve entre le bois G et la Haie G. Au cours de la nuit du 8 au 9 mai, les soldats étaient massés et cachés dans ce labyrinthe. Ils attendaient l’heure H pour attaquer. L’artillerie française a tiré sans arrêt pendant plusieurs heures pour détruire les positions allemandes et faciliter  ainsi notre avance. A 10 h 00, nous sommes partis à l’attaque. Paul_Monne_Avis_de_blessures_1L’artillerie allemande n’est pas restée inactive. Elle a riposté violemment. Les tranchées allemandes n’ont pas été complètement démolies car nous avons été accueillis par une vive fusillade. C’est en entraînant ma section à l’assaut d’une tranchée ennemie  que j’ai été grièvement blessé au bras. Pour moi, ce fut fini, la bataille de Lorette était terminée… Ce serait trop long de raconter les nombreux épisodes où notre régiment à participé. J’ai oublié bien des noms d’éperons où nous avons vécu de terribles moments."

 

Paul Monne.

 

Référence bibliographique : Historique du 149e Régiment  d'Infanterie (version illustrée).

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30 août 2011

Messieurs les beaux parleurs, bienvenue en enfer !

                   Joseph Dechanet        

De nouveau un très grand merci à Y. Marain et à Y. Petrazoller, pour leurs autorisations de reproduire ici, cette lettre écrite le 15 février 1915 par Joseph Dechanet. Elle a été publiée dans un ancien  numéro des « cahiers Haut-Marnais ».

 

Ah ! Les belles phrases, les belles poésies, les beaux discours des journaux ! … sans doute nous espérons la victoire, nous avons la volonté de vaincre, et la confiance ! Mais cette guerre,  sauvage, atroce, barbare, n’est pas du tout « dans le caractère français » ! Et l’on dit, sans doute, tu entends dire, j’en suis sûr, parfois ceci : « Qu’est-ce qu’ils fichent :! Qu’attendent-ils pour les mettre dehors ? Ils ne font rien ! Ça ne marche pas!... ». Je voudrais les voir un peu à notre place, les beaux parleurs de cafés et de coins du feu ! S’ils apercevaient les immenses plaines du Pas-de-Calais et du Nord sillonnées de centaines et de milliers de kilomètres de tranchées, où l’on se guette, où sont braqués les mitrailleuses, les petits canons de 37  et les mortiers, les minenwerfer, etc. S’ils entendaient, de chaque bouquet d’arbres, de chaque montagne, de chaque colline, partir les obus qui balayent les routes, rasent les villages, bouleversent les tranchées ! Ils verraient la difficulté de la tâche.

Tu me parles de la paix, de la fin prochaine, de notre enthousiasme… de notre courage… Quelle vie ! Quelle vie ! Mon pauvre frère… Quand cela finira-t-il ? Quand ? Et comment … ? La confiance s’en va peu à peu à force de fatigues, d’insomnies, de terreurs… Depuis des mois et des mois, on est là, face à face et surtout sans pouvoir bouger… Nous partons le soir, à la nuit tombante, par n’importe quel temps, pour gagner les tranchées de première ligne. Pour y parvenir, il faut suivre des « boyaux » d’approche qui garantissent contre les balles qui, en tout temps, à toute heure, sillonnent les plaines.

C’est une boue infecte, épouvantable, inouïe. On s’enfonce jusqu’aux genoux, et il faut parfois l’aide d’un camarade pour s’en tirer. Après une heure d’efforts, de glissades, de chutes, de « bains de pieds », nous arrivons dans les fameuses tranchées. On se courbe, on se cache, car les balles pleuvent. Les Allemands illuminent de tous côtés la plaine avec leurs fusées éclairantes pour tâcher de découvrir la « relève » afin de la canonner. Et, couverts de boue, les pieds pleins d’eau, l’on s’installe. On est à 150, 100 mètres, 10 mètres de l’ennemi… Allemands et Français cherchent à se rapprocher le plus possible et pour cela creusent des sapes qui parfois se rencontrent ! Nous passons ainsi la nuit, sous la pluie, la neige, la gelée. Il faut veiller !... Sans arrêt, les balles font voler la terre. Les fusées éclairent le ciel. Au loin, le canon gronde ! De-ci, de-là, une bombe, une grenade tombent… On grelotte, on claque des dents, on « bat la semelle », on fume cigarette sur cigarette, on boit de l’alcool et encore de l’alcool pour se réchauffer et … s’abrutir. Voici le jour… La canonnade commence. « Eux » bombardent nos tranchées et nos canons répondent. Les batteries cherchent à se démolir, à détruire les abris de l’infanterie, à suspendre, au lointain, quelque troupe en marche… Puis, rien, rien ne peut te donner une idée de la terreur qu’elle inspire ! On entend un petit bruit sourd, bien connu. Alors, chacun se lève ! « Une bombe » ! Les yeux se lèvent avec frayeur vers le ciel où va apparaître l’engin terrible ! Un cri ! La voilà ! Gare ! Gare la bombe ! « Elle monte, monte dans le ciel, lentement, puis brusquement, descend, descend, descend sur nous en ronflant. » La terreur affreuse, la mort se lit sur les visages. Les yeux hagards, les bras écartés, on la regarde tomber… où tombera-t-elle ? Devant nous, derrière nous, à droite, à gauche ? Horrible anxiété. On tâche de se rendre compte, dans un éclair, dans une seconde… Et l’on fuit, comme des fous, à droite ou à gauche, comme on peut, en se bousculant ! Quel spectacle, grand dieu ! Un craquement épouvantable ! La terre vole à cent mètres de là, le sol tremble, le déplacement de l’air jette tout le monde à terre… Parfois, la terrible bombe arrive sans s’être fait entendre, ou bien l’on ne peut s’enfuir ! Et l’on voit d’horribles choses… Des hommes lancés à 40 m de là ! ou plutôt… des débris d’hommes… ; des hommes enterrés vivants, d’autres devenus fous, d’autres sourds et hébétés par la commotion !... Et nous voyons cela à chaque fois qu’il faut prendre les tranchées. Et le soir, quand nous revenons, nous avons bien souvent la mort dans l’âme ; et quand nous songeons aux nôtres, aux parents, à la famille, la gorge se serre… Oui, celui qui meurt, comme celui qui survit, a souffert déjà cent agonies ! Et parfois, l’on devine à désirer cette mort qui serait la fin des souffrances, la paix décisive !... Tous les endroits ne sont pas aussi mauvais, mais depuis quelque temps nous occupons un secteur des plus dangereux. Devant nous, le sol est jonché de cadavres français qui pourrissent là depuis des semaines. Derrière nous, des croix, des croix partout ! Mon Dieu ! mon Dieu ! la terrible chose !

Mais, me diras-tu, ne pouvez-vous donc jamais vous battre, les chasser ? Ah ! Je ne sais, non, vraiment, je ne sais pas ! Ils sont outillés supérieurement ! Et ils souffrent moins que nous de la vie des tranchées. Nous sommes des centaines dans notre tranchée, exposés à tout. Eux laissent, de loin en loin, une sentinelle dans la leur, et le reste est en arrière, à l’abri, tranquille, et n’arrive qu’en cas de danger, par de multiples « boyaux » savamment creusés. Ils ont des abris solides contre lesquels notre 75, pourtant terrible, ne peut pas grand-chose. Attaquer ?... Hélas ! Les mitrailleuses ouvrent le feu, et les malheureux tombent comme des mouches… On prend une tranchée qui coûte la vie à cent hommes… Et puis ? Derrière elle une autre, et une autre… Comment cela finira-t-il ? Notre artillerie est très bonne, mais ne peut pas tout faire, et l’artillerie allemande est fameuse elle aussi, surtout l’artillerie lourde. Nos effectifs fondent comme neige au soleil ! Il faut être de fer, pour résister, et je suis fier, vraiment de dire que je ne me suis jamais fait porter malade depuis 6 mois. Chaque jour, des malades, des tués, des blessés. Et nulle perspective de paix ! Nous essaierons, sans doute, un de ces jours, de percer. Comment ? Ce sera épouvantable… À moins que d’autres nations n’interviennent : l’Italie, la Suisse, la Roumanie… Que sais-je ? Ces Allemands sont de fameux hommes, on ne peut dire le contraire. Et surtout, on ne ménage plus le sang ! On les mène à l’attaque en « colonnes par quatre », en masse ! Que de milliers d’hommes sont déjà tombés !

 

Légende photo moulin de BouvignySources :

« Les cahiers Haut-Marnais », cahiers édités par les archives départementales de la Haute-Marne. Cote 7 rev 168.

La  photo réalisée en février 1915 est légendée « capitaine Baril, capitaine Panchaud, lieutenant Jean, sous-lieutenant Jauffret ». Elle provient de ma collection personnelle.

 

Un grand merci à M. Alzingre, à M. Bordes, à T. Cornet.,  à J.N. Deprez, à Y. Marain, à F. Petrazoller, au Conseil départemental de la Haute-Marne ainsi qu’à l’association « Collectif Artois 1914-1915 ».

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20 septembre 2011

Commandant Pierre Bichat (1873-1916).

                    Commandant_Pierre_Bichat

Pierre Bichat est né le 4 juin 1873 dans le 5e arrondissement de Paris. Son père Ernest, exerçait le métier de professeur, sa mère, Marie Eugénie Bertin-Mourot ne travaillait pas. Marie Marguerite Larivière deviendra son épouse en 1905.

 Engagé volontaire en octobre 1892, après avoir fait ses études à Nancy, ce jeune homme de 19 ans est reçu à l’école spéciale militaire et commence sa formation dans la promotion du Siam. Nommé sous-lieutenant à la fin de ses études, Pierre Bichat traverse la méditerranée pour rejoindre le 3e Régiment de Zouaves qui se trouve à Constantine. Admis comme élève à l’école de guerre supérieure de 1905 à 1907. Nommé capitaine, il passe à l’état-major de la 15e D.I. puis à celui de la 56e D.I.. Fin 1911, le capitaine Bichat commande une compagnie du 109e R.I., puis c’est de nouveau plusieurs passages dans les États-majors. Devenu commandant, affecté au 149e R.I. à la fin de l’année 1914, il rejoint le régiment qui se trouve sur le front d’Artois en janvier 1915 pour prendre la tête du 1er bataillon. À la mi-août 1915 il devient chef d’état-major à la 43e D.I., puis à la 81e D.I. territoriale, puis de nouveau à la 43e D.I., il décède le 17 octobre 1916 à Cayeux-en-Santerre dans la Somme à l’ambulance 12/1.

Citation à l’ordre de l’armée n° 70 en date du 31 mai 1915 :

« A conduit le 9 mai, son bataillon à l’attaque de positions ennemies fortement organisées et défendues et a contribué puissamment au succès de l’opération. S’est maintenu le lendemain sur les hauteurs conquises, malgré la pluie de projectiles qui a fauché plus de la moitié de son effectif ».

                                      Citation_commandant_Bichat

Chevalier de la Légion d’honneur en 1906.

Officier de la Légion d’honneur le 12 juillet 1916 :

« Nombreuses campagnes, s’est acquis de nouveaux titres depuis le début de la guerre, notamment dans le commandement d’un bataillon qu’il a exercé avec distinction ».

Sources :

Dossier individuel consulté au Service Historique de la Défense de Vincennes.

La photo qui se trouve sur le montage a été réalisée en juin 1915. Elle est légendée «  Capitaine Prétet, commandant Bichat, Coupigny ( P.d.C.) »

La citation du commandant Bichat provient de la collection personnelle de L. Ricot.

Pour en savoir plus sur le capitaine Prétet :

http://amphitrite33.canalblog.com/archives/2010/09/12/19047679.html

Un grand merci à M. Bordes, à M. Porcher, à L. Ricot, et au Service Historique de la Défense de Vincennes.

 

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24 octobre 2011

Marcel Perret (1896-1915).

                    Marcel Perret

Avant de vous présenter les lettres du caporal Marcel Perret, je me dois de remercier toute l’équipe de l’association « collectif Artois 1914-1915 ». En effet, cette association m’autorise à publier sur ce blog, une partie de la correspondance écrite par un jeune caporal du 149e R.I.. Une chaleureuse poignée de main à A. Chaupin, à T. Cornet et à F. Videlaine. 

Au début des années cinquante, l’association de Notre-Dame-de-Lorette souhaite rassembler des témoignages d’officiers, de sous-officiers et de soldats qui ont participé aux combats en Artois dans le but de créer un livre d’or. Pour cela, elle se propose de faire parvenir un questionnaire aux familles qui pourraient être intéressées par ce projet. Cent cinquante-trois témoignages furent ainsi recueillis pour être rassemblés en trois gros volumes.Les 2 premiers volumes sont présentés officiellement le 9 mai 1965 à l’occasion du cinquantenaire de la seconde bataille d’Artois. Le 3e volume sera publié ultérieurement pour compléter la collection des témoignages déjà recueillis. 

Les lettres du caporal Marcel Perret se trouvent dans le 1er tome du livre d’or des morts du front d’Artois. 

Les informations suivantes proviennent des renseignements qui ont été donnés par mademoiselle Marie Louise Perret, sœur de Marcel, qui était domiciliée sur la commune de Moirans-en-Montagne dans le Jura. Voici ce qu’elle écrit. 

Marcel Perret était en bon terme avec les camarades de son âge, mais il recherchait volontiers la compagnie des plus âgés et peut-être des plus lettrés. Il est resté en relation avec les vicaires de sa paroisse comme en témoignent quelques cartes. Il nous envoyait régulièrement ses correspondances en nous demandant de les lui conserver. Toutes ses lettres depuis la première jusqu’à la dernière, sont pleines d’espoir. « Je reviendrai… J’ai confiance, priez dieu qu’il me garde… Du courage j’en ai, souhaitez-moi de la chance… »

Atteignant l’âge de 18 ans le 19 août 1914, trois semaines à peine après la déclaration de la guerre, il contracte un engagement volontaire pour la durée de la guerre au bureau de recrutement de Lons-le –Saunier. Il est incorporé au 75e R.I. le 11 septembre 1914. Il arrive au corps comme simple soldat de 2e classe, le 15 septembre 1914. Nommé caporal le 19 novembre 1914, Marcel passe au 158e R.I. par décision du général gouverneur militaire de Lyon le 28 janvier 1915. L’heure de départ pour le front sonne le 9 février 1915. Le caporal Marcel Perret est muté au 149e R.I. le 12 mars 1915.

Il prend part à l’attaque du 9 mai 1915. Présumé disparu à cette date, dans une lettre écrite par le capitaine qui commande la 2e compagnie datant du 24 mai 1915. 

Citation à l’ordre du régiment : Le lieutenant-colonel Abbat, commandant le 149e R.I., cite à l’ordre du régiment le caporal Marcel Perret de la 2e compagnie, n° matricule 12.587. Motif de la citation : « Est tombé glorieusement le 9 mai 1915 en entrainant ses hommes à l’attaque des tranchées allemandes. » Ordre du régiment n° 48 (extrait) en date du 25 mars 1916. 

Il n’y a pas de sépulture connue. Aucun objet lui ayant appartenu ne nous a été renvoyé. Cela malgré lettre sur lettre, qui ont été adressées par mon père, à des camarades de mon frère, dont il nous avait donné les noms. De tous, le lieutenant Ravoire, est le plus précis : 

Voici son témoignage : 

Épinal, 27 mars 1916

Votre lettre du 27 février dernier adressée du dépôt à la clinique Sainte-Anne, et de la clinique à chez moi m’arrive après un mois de retard. Je comprends votre désir de savoir quelques détails sur les conditions de la mort de votre fils, et le lieu de sa sépulture. Je comprends votre douloureuse surprise de n’avoir reçu jusqu’à ce jour, aucun objet ou souvenir ayant appartenu à votre fils.

 Des détails sur sa mort, je peux vous en donner. Je les tiens de l’aspirant qui commandait la 3e section de la 2e compagnie à l’assaut du 9 mai. Les 3 sections de première ligne étaient arrivées à quelques mètres des tranchées allemandes et attendaient, couchées sur le sol pour reprendre la marche en avant, que notre artillerie eût allongé son tir. Votre fils portait un fanion d’artillerie et à ce moment-là, l’agitait comme tous les porteurs de fanions, pour signaler à notre artillerie d’allonger son tir. Quand le moment de repartir à l’assaut fut venu, l’aspirant voyant votre fils immobile l’interpella.  N’obtenant pas de réponses, il se pencha vers lui et constata qu’il était mort. Le fanion qu’il portait pouvant être nécessaire, l’aspirant le prit et continua à monter à l’assaut avec ses hommes. Il fut blessé peu après. En allant au poste de secours, il passa près de votre fils qui était à la même place et avait gardé la même attitude. Il n’avait pas de blessures apparentes, le visage empreint d’un grand calme. L’aspirant qui l’a donc vu à deux reprises est persuadé que votre fils a été tué sur le coup d’une balle en pleine poitrine, sans souffrance. J’étais moi-même à vingt mètres près de l’endroit où votre fils est tombé. Ce n’est évidemment pas à  Noulette même, mais à proximité de ce petit village, à moins de 200 m des tranchées de départ du régiment.Je compatis sincèrement à votre grande peine. Votre fils était un très bon soldat, discipliné et courageux. Je sais bien que votre douleur ne cessera pas, mais savoir qu’il est bien mort en bon Français, n’atténue t’-il pas la peine de l’avoir perdu ? Je suis toujours à votre disposition pour vous fournir tous les renseignements que vous me demanderez.

Avec ma vive sympathie, recevez mes meilleurs sentiments. 

Lieutenant Ravoire dépôt du 149e R.I.. Épinal. 

Quelques informations complémentaires concernant Marcel Perret. 

Marcel Perret est né le 19 août 1896 dans le petit village de Moirans-en-Montagne qui se trouve dans le département du Jura. Fils d’Alphonse et de Marie Louise Charniers, ce tout jeune caporal n’a même pas 19 ans lorsqu’il trouve la mort au cours de l’attaque du 9 mai 1915 dans le secteur d’Aix-Noulette. Il servait dans la 3e section de la 2e compagnie. Son acte de décès sera enregistré le 11 juin 1916 et transcrit à la mairie de Moirans-en-Montagne le 29 juillet 1916. André Junillon et Louis Passet sont les deux témoins qui viennent valider sa mort. 

Voici maintenant le contenu de la lettre écrite par la sœur de Marcel Perret au secrétaire de l’association de Notre-Dame-de-Lorette. 

Moirans-en-Montagne le 18 juin 1922 

Monsieur le secrétaire,

Je vous retourne le questionnaire que vous avez bien voulu m’adresser pour le livre d’or de Notre-Dame-de-Lorette. Je ne sais trop si je l’ai rédigé bien dans l’esprit de ceux qui ont décidé pour ce livre d’or. Comme photos, je n’ai plus que quelques mémentos dont je joins un exemplaire, si vous le jugez bon, vous pourrez vous servir de la photo.

Quand aux lettres de mon frère, elles sont toutes conservées, je dirais presque religieusement par maman et j’hésite à m’en séparer. Et pourtant !, après moi,  puisque restée seule avec mes parents, je suis restée célibataire, qui les recueillera ? De vagues cousins dont les enfants n’ont pas connu mon frère.

J’approuve entièrement vos projets et vous exprime en tant que membre des familles des morts, ma reconnaissance pour tout ce que vous faites pour eux.

Ce matin me sont parvenus le programme et les tickets pour la 18e manifestation que vous avez pris la peine de m’adresser, ce dont je vous remercie. Par le même courrier, mon autorisation de congé de mon administration. Ainsi, rien j’espère ne m’empêchera d’être des vôtres. Mon permis de circulation demandé ne saurait tarder d’arriver.

Je vous avais parlé d’un autre membre des familles, Monsieur Roux Charles, ancien combattant et prisonnier de la guerre 14-18, dont l’un des frères, classe 14, est disparu à Neuville-Saint-Vaast. J’ai préparé pour lui, la demande de permis, il sera aussi des nôtres. Je ne sais s’il vous envoie le montant des frais, mais j’espère bien que vous lui réserverez une place. Il règlera certainement à Arras, s’il ne le fait d’ici là.

Veuillez agréer, Monsieur le Secrétaire, l’expression de mes sentiments les meilleurs et les plus distingués. 

Mademoiselle Marie-Louise Perret, 8 rue du Jura. Moirans-en-Montagne (Jura). 

(À suivre...)

Référence bibliographique :

Tome 1 du livre d’or des morts du front d’Artois. 

Pour en savoir plus :

http://lorette.canalblog.com/archives/2011/04/21/20947276.html 

 Un grand merci à M. Bordes, à A. Chaupin, à T. Cornet, à F. Videlaine, à l’association « collectif Artois 1914-1915 », à l’association Notre-Dame-de-Lorette et à la garde d’honneur de l’ossuaire de la nécropole nationale de Notre-Dame-de-Lorette.

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01 novembre 2011

Premières lettres du caporal Marcel Perret (1896-1915).

                    Marcel__Perret

De nouveau un très grand merci à toute l’équipe de l’association « collectif Artois 1914-1915 ».

Richerenches, le 28 janvier 1915 

 Bien chers parents,

Cette fois, ça y est ! Je suis sur mon départ. On nous a prévenus ce matin, avez-vous reçu ma carte ? Je rentre ce soir à Romans. Y resterai-je longtemps ? Où partirai-je de suite pour le front ? Je ne sais, mais peu importe. Je suis assez content de partir, j’espère avoir la chance d’échapper aux balles allemandes, je reviendrai, je l’espère, victorieux et indemne, couvert de gloire et sans doute, possesseur de beaux galons d’or.

Plus que jamais, le compte sur vos prières, espérant que grâce à elles, le bon Dieu me gardera. Si vous voulez, vous donnerez une messe pour votre Marcel. Priez aussi pour que j’aie le bonheur d’aller vous embrasser avant le départ.

Je viens de ficeler un paquet que Mr Fraçon, le propriétaire de la ferme où je suis cantonné, vous enverra dans quelques jours. Il contient la paire de souliers de repos qu’on m’a donné, ils ne sont pas épatants. Je ne veux pas m’embarrasser ; 3 paires de chaussettes en coton, les bouquins par vous envoyés, une brosse à cheveux et 2 chemises du régiment pas fameuses, dont une sert d’enveloppe.

Au revoir bien chers tous, priez bien pour moi et ayez confiance. Votre fils qui vous aime tendrement et qui vous prie d’oublier tout ce qu’il a pu vous faire souffrir.

Je vous embrasse bien affectueusement.

Marcel

Le 4 février 1915 au soir 

Bien chers parents,

Je reçois à l’instant la lettre de Marie-Louise du 30 janvier. Je vois que bien que surpris de mon départ un peu précipité, vous n’êtes pas trop en soucis. Vous avez raison, confiez-vous à la Divine Providence et tout ira bien.

Malheureusement, il est impossible obtenir une permission. Je le regrette bien, si je n’étais pas si loin, je vous prierais de venir me voir à Montluel. Ce me ferait grand plaisir, mais je crois bien qu’il n’y faut pas compter, tant pis, je me fais à cette idée de ne pas vous revoir avant la fin de cette guerre maudite.

Je n’ai besoin de rien pour le moment et gardez-vous bien de m’envoyer quelque chose en fait d’habit. Je ne saurais qu’en faire, en ayant presque plus que je ne puis en porter. Ce sera pour plus tard. J’ai tout ce qu’il me faut pour le moment. Bien content de pouvoir compter sur vos prières, je ne le suis pas moins de savoir que vous avez donné pour une messe pour moi. Je suis en ce moment légèrement fatigué, maux de dents et maux de gorge aussi. Je me suis fait porter malade ce matin, je passe de nouveau la visite demain matin, mais ce ne sera sûrement rien.

Encore rien de décisif quant à la date du départ, je crois que sans tarder beaucoup, ce n’est pas encore pour ces jours. J’attends avec patience, le courage ne me fait pas défaut, de même que la confiance. Je tâcherai de me faire photographier un de ces jours. Que vous dire d’autre ? Le major m’a porté grippé et m’a donné 2 cachets de quinine.

Avez-vous des nouvelles de l’oncle Léon et de l’oncle Alfred, des autres parents et amis qui sont au front ?

Je pense bientôt recevoir une longue lettre de vous. Au revoir chers et bons parents. Je vous embrasse affectueusement. Votre tout dévoué.

Marcel 

Le 1er mars 1915 

Mes chers parents,

En rentrant du tir, je reçois votre lettre du 25. Je suis bien content de savoir que mes correspondances vous parviennent maintenant. Moi de même je les reçois assez bien, quoique tardivement. Mais mieux vaut tard que jamais.

Ce matin, exercice, l’après-midi, tir. On nous a exercés ensuite à lancer des grenades. On va former une section de grenadiers au bataillon.

Je n’ai rien reçu ni de l’oncle Léon, ni de l’oncle Alfred, ni de la tante Maria, mais j’espère qu’ils vont bien.

J’ai bien reçu votre paquet d’hier et j’attends le suivant, ça vient assez bien ici et ça fait bien plaisir, car nous n’avons pas trop à manger et bien assez d’occasions de dépenser. Je n’ai toujours pas de détails au sujet du départ. Les Anglais qui cantonnaient à proximité sont partis hier pour le front. À quand notre tour ?

Bien content que vous ayez des détails sur le patelin. Je n’ai pas de nouvelles depuis longtemps des amis et copains, et je suis bien content des détails que vous me donnez, les concernant. Toujours plein de courage et de confiance, j’attends les évènements avec patience et je me confie à la divine providence.

Au revoir, je vous embrasse bien affectueusement tous trois. Bonjour cordial aux parents et amis. Votre tout dévoué.

 Il neige à gros flocons. Vive la neige. Cette nuit, il pleuvait, la pluie me tombait sur la figure. 

Marcel Perret

Référence bibliographique :

Tome 1 du livre d’or des morts du front d’Artois. 

Pour en savoir plus :

http://lorette.canalblog.com/archives/2011/04/21/20947276.html 

 Un grand merci à M. Bordes, à A. Chaupin, à T. Cornet, à F. Videlaine, à l’association « collectif Artois 1914-1918 », à l’association Notre-Dame-de-Lorette et à la garde d’honneur de l’ossuaire de la nécropole nationale de Notre-Dame-de-Lorette.

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18 novembre 2011

Louis Prunier (1875-....).

                   Louis_Prunier

Louis Emile Prunier naquit le 16 janvier 1875 à Montmeyran, petite commune de la Drôme. Son père, François Prunier exerçait la profession de bourrelier. Sa mère Précile Rozeron était ménagère. Il se marie avec Elisabeth Trey en septembre 1901, à Marseille.

En 1893, il signe un engagement volontaire de 3 ans dans le bureau de recrutement de la cité phocéenne. Il passe ces trois années au 55e R.I. et termine son engagement avec le grade de Sergent-fourrier. Suite à cette période, Louis Prunier est nommé sous-lieutenant de réserve. Il dépend du 341e R.I. de Toulon. Retourné à la vie civile, il vit à Marseille et travaille dans une banque. En 1907, il est lieutenant de réserve au 115e R.I.T. de Marseille. Rappelé à la mobilisation, Louis Prunier est rapidement rattaché au dépôt du 149e R.I.. Il est  nommé capitaine de réserve en janvier 1915. Il est gravement blessé au combat le 9 mai 1915 à la tête de sa compagnie. Après sa convalescence il est affecté dans la 8e région au service des Chemins de fer et des Etapes. A sa demande,  il rejoint de nouveau le 149e R.I. en juillet 1916. Il y reste jusqu’en février 1917. Muté au 141e R.I., il quitte définitivement le secteur du front en janvier 1918 des suites de sa blessure datant de mai  1915. Il termine sa carrière militaire au printemps 1922. 

Citation à l’ordre du 21e C.A. n° 48 du 8 juin 1915 :

« Le 9 mai, au combat de Lorette, à entraîné sa compagnie pour l’attaque d’une tranchée ennemie sous un feu très meurtrier d’artillerie et de mitrailleuses. Blessé au cours de cette opération. » 

Citation à l’ordre de l’armée  n° 285 du 3 mai 1916 :

« Officier courageux, a été blessé grièvement le 9 mai 1915 alors que sous un feu intense, il entraînait vigoureusement sa compagnie à l’assaut des tranchées ennemies. » J.O du 3 juin 1916. 

Chevalier de la légion d’honneur par décret du 13 août 1914 pour prendre rang du 3 mai 1916. (J.O. du 3 juin 1916). 

 Sources :

Dossier individuel consulté au Service Historique de la Défense de Vincennes.

Le portrait du capitaine Prunier est extrait du tableau d’honneur de la guerre 14-18, publié par la revue « l'illustration ».

Un grand merci à M. Bordes, à M. Porcher, à J. Huret et au Service Historique de la Défense de Vincennes.

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24 novembre 2011

Dernières lettres du caporal Marcel Perret.

                   Marcel_Perret

Encore une fois un très grand merci à toute l’équipe de l’association « collectif Artois 1914-1915 ». 

Le 31 mars 1915

Bien chers tous,

Je reçois à l’instant, une lettre de papa du 25 au soir et une carte-lettre de Marie Louise du 27. Nous sommes toujours en repos. On dit même que nous irons 10 jours à Houdain ou à Ablain. On dit aussi que nous changerons de région ensuite. Mais que ne dit-on pas ? J’étais caporal de jour hier, je n’ai pas fait grand-chose, à part toucher les paquets recommandés. Il y avait deux grands sacs à faire partir au train de combat, ainsi que les 16500 cartouches que la compagnie avait en rabiot et mener les prisonniers au poste de police. J’ai fait laver un peu de linge aujourd’hui.

Je ne serai jamais imprudent, mais ferai toujours mon devoir. Et même, je ne vous le cache pas, je serai parmi les volontaires quand on en demandera pour tel ou tel travail. En tout cas, je n’oublierai jamais la divine providence en qui je mets toute confiance.

Donc, Maniguet est au 9e d’artillerie. Il n’a donc pu aller au 12e de Vincennes. Je vous ai dit, il y a quelques jours que j’avais encore de l’argent. Je n’en suis pas encore à court, quoique n’en ayant plus des masses. Mais il a toujours été bien employé, soyez-en sûr.

Tu me donneras des détails sur la fabrication et le prix de ces grenades que tu fais maintenant.

Toujours beau temps et toujours en bonne santé, quoique toussant un peu. Résultat du séjour dans les tranchées et abris.

Au revoir, bons baisers de votre Marcel. 

Le 16 mars 1915

Chers parents,

Ça y est, nous partons ce soir. Le 1er bataillon cantonnera très près des tranchées, à Boyeffes où Boyeve. Demain sans doute, nous irons aux tranchées.

J’ai quitté la 16e escouade et pris le commandement de la 10e. Derechef, je suis avec Dessoy. Priez bien pour moi, j’en aurai grandement besoin. Espérons que Dieu me ramènera sain et sauf, victorieux et indemne. D’ailleurs, une blessure ne m’épouvante pas outre mesure. Au revoir, bons baisers de votre Marcel. 

3 avril 1915

Bien cher parents,

Je reçois à l’instant votre lettre du 28 et le paquet que vous m’annoncez dans cette lettre, mais le gros colis, toujours inconnu. Pourtant, des camarades en ont reçu par chemin de fer. Espérons toujours. Merci pour le paquet et pour le mandat. Étant presque toujours obligé d’acheter de quoi satisfaire mon appétit extraordinaire. Mandat et paquet me seront d’une grande utilité.

Nous sommes en repos à Ablain pour plusieurs jours. On dit que nous irons ensuite nous battre dans la Somme, puis en Champagne, puis en Alsace ! Avant-hier, la musique du 149e R.I. a donné un concert. Marches diverses, Sambre-et-Meuse Hymne belge et la Sidi-Brahim. Au moment où les musicos envoyèrent cette dernière marche entraînante, un détachement du 17e B.C.P. défilait. Ils étaient contents les petits vitriers d’entendre leur marche favorite. Hier, le drapeau a défilé devant nous. Le vieux drapeau, sale et décoloré, où l’on ne distingue plus qu’une partie des inscriptions, Fleurus comme bataille, mais je n’ai pu distinguer les autres.

J’ai été ému devant ce symbole de la patrie, et j’ai juré de le défendre jusqu’à la mort et de lui apporter la victoire.  Arrivés ici, nous avons nous-mêmes défilé devant lui, en allant à nos cantonnements. Nous sommes dans la grange, il n’y fait pas trop chaud. Aujourd’hui, il pleut. Hier, Vendredi saint, nous avons fait maigre, naturellement. Le matin, sardines et beurre, le soir, épinards, morue, maquereau et 4 œufs durs.

Je suis toujours en bonne santé et espère que vous êtes de même. J’ai maintenant un bon couteau qui me servira beaucoup. Nous en avons grand besoin à chaque instant. Merci pour tous les renseignements que tu me donnes sur les connaissances. Je comprends qu’Henri Roux ait des soucis. Espérons qu’il deviendra sérieux et bon père de famille. Auguste Vincent est bien heureux d’avoir vu l’abbé Paris, s’il est vrai que nous allons en Alsace, je voudrais bien le voir. La nouvelle concernant ces voleurs ne m’étonne guère. Ces oiseaux-là sont capables de tout. J’attends avec joie les sous de la commune.

La lettre de Marie Louise me fait rire. Il ne faut pas croire qu’ont se bat terriblement dans les tranchées puisque je n’ai pas encore vu les Allemands. On ne sait pas si l’ont est victorieux, puisqu’à proprement parlé, on ne se bat pas. On tiraille à tout hasard, de temps en temps, et c’est tout. Je savais déjà où vont les copains de la classe 16. Prandini ayant écrit à Dessoy hier.

Le paquet est bien intact, merci encore une fois.

Je vous laisse en vous embrassant affectueusement tous trois. Votre tout dévoué.

Marcel 

Le 7 mai 1915

Bien chers parents,

L’attaque projetée pour hier soir a été remise au lendemain. Ce n’est donc qu’aujourd’hui ou demain matin plutôt, qu’on se lancera, baïonnette haute sur les Allemands abhorrés. On les repoussera, c’est sûr. La préparation a été menée avec soin. J’ai été hier jusqu’au poste central de Noulette.

Là, au milieu des ruines, sous un abri triplement blindé, est installé un poste téléphonique où viennent se réunir plus de 30 lignes de la région. On m’a quelque peu renseigné, 150 pièces de canons sont en batterie et cracheront pendant 12 heures. Ensuite, à l’assaut. Les Anglais de la Bassée doivent attaquer avant nous, attirant ainsi sur leur front, des renforts que nous n’aurons plus devant nous. Il faut à tout prix qu’on repousse leur ligne. Peut-être, du coup seront-ils repoussés en Belgique, débarrassant le Pas de Calais et le Nord si possible de leur présence peu désirée.

Pour le bataillon, les derniers renseignements nous font savoir que les 1ère et 3e compagnies attaqueront la première ligne. Les 2e et 4e compagnies devant enfoncer la 2e  ligne mieux défendue, mais dont les défenseurs seront peut-être énervés par l’attaque première. L’attaque doit se déclencher sur un vaste front. Certains disent de la Bassée au Mont Saint-Éloi, d’autres de la Belgique au même mont Saint-Éloi. J’ai tout espoir et bientôt, je vous enverrai un mot de victoire. Relevés après 24 h avant-hier soir, nous venons passer la nuit dans des abris derrière Noulette ; longs boyaux creusés sous terre. À trois heures, on réveille la ½ section qui va s’échelonner, remplaçant la ½ section précédente qui sert de téléphone pour relier le poste du capitaine au poste du colonel. Toute la journée, repos dans les abris. On a porté les sacs à Aix-Noulette, ne gardant que toile de tente, vivres de réserve et outil, et, naturellement fusil et équipement.

Le soir, concert par les artistes de la compagnie, effet splendide au crépuscule, sous les grands arbres entourés de cahutes nègres, nos chanteurs et nos comiques nous ont divertis jusqu’à la nuit. Inutile de vous dire que sans le bruit du canon, on ne se serait pas cru à 2 km du front. De nouveau couchés dans les abris, nous avons roupillé, malgré le brouillard qui finit par nous saisir au matin. Ainsi, tu vois ma soeurette que le 8 mai, il est bien probable que la bataille nous trouve aux prises, Français et Allemands, sur un vaste front. J’espère bien que l’anniversaire de la prise d’Orléans amène la défaite de nos ennemis. Bien entendu, je m’unirai à vos prières pendant ce mois de Marie, notre mère à tous. Son intercession obtiendra de son divin fils, la victoire pour nos armées et nous ramènera sain et sauf au foyer paternel.

Reçu aussi une lettre d’oncle Narcisse qui n’a pas grand-chose de neuf à dire. Sauf que la famille d’Henri restera à ? jusqu’à la fin de la guerre, et que ce dernier non affecté à Angers est à Dunkerque, faisant la navette entre cette ville et Nieuport. Il ne sait pas encore pour quoi, ni ne connait son adresse. Je vous quitte avec mes meilleurs baisers affectueux. Votre fils et frère dévoué. Marcel Perret. 

Référence bibliographique :

Tome 1 du livre d’or des morts du front d’Artois. 

Pour en savoir plus :

http://lorette.canalblog.com/archives/2011/04/21/20947276.html 

 Un grand merci à M. Bordes, à A. Chaupin, à T. Cornet, à F. Videlaine, à l’association « collectif Artois 1914-1918 », à l’association Notre-Dame-de-Lorette et à la garde d’honneur de l’ossuaire de la nécropole nationale de Notre-Dame-de-Lorette.

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01 décembre 2011

Dernières lettres écrites par le sergent Joseph Dechanet.

                   Joseph_Dechanet

Une dernière fois, un très grand merci à Y. Marain et à F. Petrazoller pour leurs autorisations de publier ici les dernières lettres du sergent Joseph Dechanet qu’il a écrit à son frère. 

19 mars 1915

La fin ? Je crois de plus en plus que les armes ne l’amèneront plus. Les Allemands en ont assez, mais je sûr que nos gouvernants doivent être eux aussi fort embarrassés. Les Allemands n’ont plus de munitions ? Eh bien, nous ne nous en apercevons guère ! Au contraire, même ! Ils n’ont plus de vivres ? Qu’en sait-on ! Plus de soldats ? Hélas ! Si ! Et des bons… et de nombreux. Tout le monde est pour nous ? On ne s’en aperçoit guère… La Grèce nous lâche, l’Espagne nous blâme, l’Italie à l’air de se désintéresser de l’affaire. Le grand effort, la « campagne du printemps » dont tu me parles, nous l’attendons. Sera-ce le succès définitif ? Je suis bien pessimiste.

Plus rien n’a prise sur moi. On grelotte des jours et des nuits entières, on passe des heures dans l’eau, jusqu’aux genoux, et l’on ne s’en porte pas plus mal. Tout de même, la fatigue se fait sentir parfois. Mais l’habitude vient à bout de tout. Il me semble à présent que je suis en guerre depuis des années et que le monde se divise en deux catégories : ceux qui font la guerre et ceux qui ne la font pas… Moi, je fais la guerre… Et je ne puis pas me figurer qu’il puisse arriver un jour où cela prendra fin. Depuis 5 mois et demi, nous n’avons pas avancé d’un kilomètre, et pourtant, les plaines où Français et Allemands sont face à face sont devenues des cimetières immenses d’où le bruit du « canon » n’arrive plus à éloigner les corbeaux… 

15 avril 1915

Tu me demandes si je crois à une paix prochaine. Non, elle n’est pas possible. Et l’on me dirait que la guerre doit durer jusqu’aux premières neiges de l’hiver que je ne serais pas surpris. J’espère toutefois que dans quatre mois ce sera décidé. Hélas ! Combien encore seront sacrifiés ! Tu te souviens, mon cher Henri, du jour où tu vins me dire « au revoir » à Jorquenay. Je prévoyais bien l’avenir. Ce jour-là, nous sommes partis 80, pour la 11e compagnie, et bien, nous restons 7 exactement, après huit mois. En restera-t-il un seul dans quelques mois ? C’est au moins douteux. Voici que le temps se met au beau. Déjà les essais d’attaques commencent. Si le beau temps continue, les grandes choses ne tarderont pas, et chaque mètre carré gagné coûtera un homme… car on nous vante nos succès, mais on tait le reste. Il faut être courageux, car nos ennemis le sont, eux aussi ! Et parfois, ils font preuve d’un véritable mépris de la mort. Vivement le grand coup, une attaque générale, terrible, à fond, qui décide au moins quelque chose ! La moitié d‘entre nous, une fois de plus, y restera, mais les autres auront au moins une espérance précise. Les blessés auront le repos, loin du bruit de la bataille, et les morts auront au moins la paix. Vois-tu, nous en sommes arrivés à la phase décisive. Que cela finisse, de quelque façon que ce soit. Mais la fin est bien loin, même si le succès nous sourit, ce que nous espérons d’ailleurs fermement. Qu’il sera heureux et fier, celui qui verra la victoire après avoir lutté sur tant de champs de bataille !

 4 juin 1915

Une marmite m’a enterré hier, mais j’ai été dégagé à temps. C’est à recommencer. Nous sommes toujours où tu sais. On vit parmi les cadavres qui pavent, littéralement, ce plateau que les Allemands appellent la montagne de la mort. Et dans quelques jours, nous retournons probablement à l’attaque. Cette fois !... Enfin, on finit par se moquer de tout, même de la mort, chose si familière. Chacun son tour.

 7 juin 1915

« Mon pauvre Henri, tu verras, j’espère que tu verras toi ». Tu verras que cet hiver, nous serons encore là !... Oui, je le sens. Tu penses si c’est gai, surtout pour nous qui sommes en campagne depuis 10 mois et devenus des espèces de sauvages, détestés des civils, ingrats, imbéciles qui ne comprennent pas, trouvent que nous n’en faisons pas assez et que le sang français, le nôtre, ne coule pas assez… Qu’est-ce qu’il leur faut !

 Sources :

« Les cahiers Haut-Marnais », cahiers édités par les archives départementales de la Haute-Marne. Cote 7 rev 168.

 Un grand merci à M. Alzingre, à M. Bordes, à A. Carobbi, à J.N. Deprez, à Y. Marain, à F. Petrazoller et au conseil départemental de la Haute-Marne.

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07 décembre 2011

Pierre Mathieu (1891-1915).

                   Pierre_Mathieu

Avant de vous présenter les lettres du caporal Pierre Mathieu je me dois de nouveau venir remercier toute l’équipe de l’association « collectif Artois 1914-1915 ». L’association me donne son aval pour publier sur ce blog, la correspondance écrite par le caporal Mathieu du 149e R.I.. Une nouvelle chaleureuse poignée de main à A. Chaupin, à T. Cornet et à F. Videlaine.

Les différents documents offerts par la famille du caporal Pierre Mathieu en 1952 se trouvent actuellement dans le 2e tome du livre d’or des morts du front d’Artois. La plupart des informations suivantes proviennent des renseignements qui ont été donnés par Paule, la sœur de Pierre domiciliée sur la commune de Dommartin-lès-Remiremont. 

Pierre Mathieu est né le 3 février 1891 dans le petit village vosgien de Dommartin-lès-Remiremont. Il est le fils de Joseph et de Marie Ragué. Ces parents, agriculteurs, étaient domiciliés à Pont de Dommartin, petit lieu-dit proche de Dommartin-lès-Remiremont. Pierre avait deux frères, Paul et Jean et une sœur, Paule. 

Jeune caporal de la classe 1911 servant dans la 1ère compagnie, il reçoit une première blessure le 9août 1914, durant le combat du Signal de Sainte-Marie-aux-Mines. Légèrement blessé à la tête, il est évacué et soigné dans un hôpital nîmois. Après sa convalescence, il rejoint sa compagnie au 149e R.I.. 

Porté disparu au cours de l’attaque du 9 mai 1915 dans le secteur d’Aix-Noulette, son acte de décès ne sera retranscrit à la mairie de Dommartin-lès-Remiremont que le 7 février 1921, suite à un jugement rendu par le tribunal de Remiremont à la date du 27 janvier 1921. 

Pierre Mathieu a obtenu la croix de guerre avec étoile d’argent et la Médaille militaire. 

La Médaille militaire a été attribuée au caporal Mathieu Pierre Marie Louis, matricule 7021, mort pour la France.

« Caporal très consciencieux et courageux, a été frappé mortellement le mai 1915 à Noulette. Une blessure antérieure. Croix de guerre avec étoile d’argent. 

Après avoir reçu le questionnaire envoyé par le secrétaire de l’association « Notre-Dame-de-Lorette » pour le livre d’or, la famille du caporal Mathieu rédige la lettre suivante : 

Dommartin-lès-Remiremont (Vosges), ce 9 mars 1952 

Madame Eusèbe Mathieu à Dommartin lès Remiremont

à Monsieur le Secrétaire, 

Pour ma maman très âgée, j’écris et je signe. Mon frère et moi, nous avons essayé de remplir de notre mieux le questionnaire que maman a demandé par lettre du 10 février concernant notre cher héros.

Nous y joignons, une photo, quatre lettres de notre bien-aimé frère, un petit carnet de notes, une lettre de son meilleur ami frère Auguste (Zundel) décédé maintenant, une lettre de notre chère maman adressée à son cher fils, son cher drapeau ayant appartenu à notre bien-aimé, une carte de la croix rouge attestant  sa blessure, un imprimé de journal de la région déclarant sa mort et sa citation antérieure et enfin, deux feuillets de notes du collège de Remiremont. Ici je m’excuse de présenter cette feuille déchirée, n’ayant pu faire autrement. Les feuillets de son carnet de notes étant collés ensemble. Nous nous désunissons de toutes ces reliques très chères pour la gloire de notre cher héros ; ne voulant pas laisser la lumière sous le boisseau, pour l’exemple des générations futures de notre chère France. Voulant montrer combien le chrétien et le Français sont forgés d’honneur, de droiture, dans les Vosges, pays de Jeanne d’Arc notre chère modèle, souche aussi de terriens forts et vaillants. Nous adressons nos remerciements émus et profonds à tous, grands et petits , à tous ceux qui d’une façon ou d’une autre exaltent à Lorette le souvenir de tous nos frères et nous vous prions de croire, Monsieur, à l’hommage de nos plus sincères sentiments. 

Lettre écrite par la mère de Pierre Mathieu quelques jours après sa mort… 

Fête de Jeanne d’Arc 16 mai 1915

Mon cher Pierre,

 Nous avons reçu tes lettres du 5 et 6 mai, nous savons que vous avez remporté de grandes victoires près d’Arras, nous voyons que tu es souvent en première ligne. J’ai grande confiance que Jeanne d’Arc te protège. Nous avons assisté à sa neuvaine tous les jours. Jai été communier pour toi 3 jours et Paule 2 fois et nous prions tous les jours avec ferveur. Depuis cette neuvaine à Jeanne, la France va bien, tout le monde a confiance en une prochaine victoire. La « Croix » dit que vous avez fait beaucoup de prisonniers, nous avons hâte d’avoir de tes nouvelles. Le 14 je t’ai envoyé un colis, il y a un chapelet indulgencié de toutes les indulgences que l’on peut avoir, je serai heureuse quand tu l’auras reçu. Cher enfant, combien tu auras souffert. Nous te plaignons de tout notre cœur, nous parlons journellement de toi. Je suis toujours avec toi, dans les tranchées et sous la mitraille. Il me semble te voir, toi, si doux, si tranquille, être obligé de te battre, tuer des hommes inconnus. Quelle vie, bon courage mon cher enfant.

Le bon Dieu ne sera pas toujours sourd à tant de souffrance, j’espère qu’il exaucera toutes nos prières.

Je suis contente pour toi, tu auras un ami de plus quand tu auras revu Houillon. Vous pourrez parler du pays, il a de la veine lui.

Nous n’entendons plus le canon, je crois que les Allemands ne sont plus si près de nous. Le neveu de Jeanne est mort, Paule t’avait annoncé qu’il était bien malade. Ce matin j’ai été communier, je suis revenue déjeuner, puis je suis retournée à la messe, et je vais aux Vêpres. Jeanne d’Arc me donne du courage, nous sommes tous en bonne santé. Nous t’embrassons tous bien tendrement, au revoir et a bientôt j’espère.

Ta maman 

Il y a beaucoup de malades à la caserne Marion. Je te mets 3 francs dans ma lettre. 

Un petit mot est ajouté par Eusèbe Mathieu, le père de Pierre… 

Mon cher Pierre,

Je ne sais pas grandes nouvelles à t’annoncer. Nous avons encore pour deux jours à bêcher des pommes de terre, quand ce sera fini, nous irons chercher quatre hêtres que nous avons coupé au pré Hache.

Bon courage, mon cher Pierre, nous continuons à prier pour toi.

Je t’embrasse de tout mon cœur,

Ton papa E. Mathieu

 Voici une lettre envoyée à la famille Mathieu écrite par son meilleur ami qui vient d’apprendre la mort de Pierre. 

Lettre écrite le 9 juillet 1915.

Cher parents chrétiens,

J’ai été profondément ému en lisant votre lettre. Vous savez combien j’aimais votre cher Pierre. Comme vous, je ne peux me faire à l’idée que le cher enfant ne soit plus parmi les vivants. C’est certes bien dur, pour vous, de vous séparer de celui dont le bonheur était si intimement lié au vôtre. La foi chrétienne seule est capable de vous inspirer courage et résignation. Je bénis le bon Dieu de ce qu’il vous laisse une fille et un fils aussi sages que sont Paule et Jean-Marie qui vous aideront à porter votre croix. De mon côté, je vous prie de me permettre de m’associer à ce deuil de famille et d’unir mes prières et sacrifices aux vôtres. Comme je le disais dans la carte adressée à Pierre à l’occasion de sa fête, je trouvais étrange de ne plus rien recevoir de lui depuis si longtemps (fin avril). Selon votre désir, je m’informerai auprès de la Croix rouge. Quel bonheur s’il nous était possible de vous le retrouver ! Dans cette terrible passe d’incertitude et d’angoisse, réfugions-nous dans le cœur agonisant de Jésus et dans le cœur compatissant de Marie. Dans ces deux cœurs sont les vraies sources d’où coule la force pour accepter la croix et le courage pour la perte qu’elle qu’en soit le poids.

Encore une fois courage et confiance. Bien à vous au N.P..

Votre tout dévoué, Frère Auguste.

N.B. J’ai eu une occasion de vous faire parvenir la lettre depuis la France.

Pour en savoir plus :

 http://lorette.canalblog.com/archives/2011/04/21/20947276.html

Un grand merci à M. Bordes, à A. Chaupin, à T. Cornet, à F. Videlaine, à l’association « collectif Artois 1914-1918 », à l’association Notre-Dame-de-Lorette et à la garde d’honneur de l’ossuaire de la nécropole nationale de Notre-Dame-de-Lorette.

Posté par amphitrite33 à 22:36 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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