Pierre_Mathieu__2_

De nouveau un très grand merci  à toute l’équipe de l’association « collectif Artois 1914-1915 ».

Le 18 janvier 1915, 16 heures. 

Cher parents,

Je vous ai envoyé une carte hier vous annonçant que j’avais reçu votre colis avant de partir aux tranchées. Cette fois, nous occupions des tranchées de réserve et nous n’avons pas été bien malheureux. Ces tranchées étaient couvertes, il y avait de la paille et on y faisait du feu. Voilà comment il faudrait être dans les tranchées de la première ligne.

Vous n’avez plus besoin de m’envoyer du chocolat actuellement, car on peut en acheter. Nous couchons sur de la vieille paille qui servait probablement il y a trois mois. Je ne peux pas me débarrasser des blancs poux, on ne trouve personne pour faire laver son linge, ces jours derniers. J’ai ébouillanté mon linge dans la marmite de notre pauvre vieux et l’eau est très rare. Il n’y a que de rares puits. Il y a de mes camarades qui ont reçu quelque chose pour les faire partir. Demandez au pharmacien s’il ne trouverait pas un remède pour faire partir ces grenadiers, car la nuit ils empêchent de dormir. Je vous garantis que ce n’est pas bien agréable d’être pourvu de cette vermine. À notre brasserie nous avions de l’eau bouillante à discrétion, mais ici c’est différent, nous sommes dans un pays perdu à Béthonsart à 18 km de Saint-Pol. Vous me feriez plaisir de m’envoyer aussi une boite de pastilles pour le rhume, au goudron par exemple. Nous commençons tous par être un peu enrhumés. Le peloton d’instruction qui avait été commencé est reformé de nouveau. Je vais donc à l’exercice tous les jours, je ne sais pas combien de temps il durera. Il parait que si la compagnie va aux tranchées pendant la marche du peloton, nous serons exempts d’y aller. Je souhaite donc que ce peloton dure le plus longtemps possible.

Aujourd’hui, il a neigé toute la journée. C’est l’hiver qui s’annonce et la guerre n’a pas l’air de cesser. Quand donc aurons- nous le bonheur de rentrer dans nos foyers ? Nous commençons tous à trouver le temps long, et voici le mauvais temps, les opérations vont être arrêtées.

Hier j’ai vu Marchal Charles et Petitjean de Franould, nous ne sommes plus que trois au 149. Ils sont cantonnés à quelques kilomètres de notre pays, ils m’ont promis de venir me voir ce soir.

Envoyez-moi aussi une chemise, j’en ai une de la compagnie qui est très courte, elle n’est pas assez chaude.

Je ne vois rien d’autre chose d’intéressant à vous dire pour le moment, et en attendant le bonheur de vous revoir, je vous embrasse tous bien affectueusement.

Votre fils Pierre. 

Vous voulez bien conserver les lettres reçues que je vous envoie, ce sera un souvenir de la guerre.

Lundi 8 février 1915.

Bien chers parents,

Je viens de recevoir à l’instant la lettre de maman datée du 30 janvier. Tous, sur le front, nous avons de la joie à recevoir des nouvelles de nos familles. Tous les matins, lorsque le vaguemestre arrive à la compagnie, on se précipite pour la distribution. Quelle joie lorsqu’on a une lettre et quelle déception lorsqu’il n’y a rien. On ne se lasserait pas de recevoir des nouvelles tous les jours. La lettre de maman m’a fait de la peine, car j’ai vu que la tristesse régnait à la maison. Prenez tous courage, le bon Dieu m’a toujours préservé jusqu’ici et pourtant j’ai déjà vécu de mauvais moments. Au contraire, vous pouvez être fiers, car vous êtes du nombre des familles qui ont un des leurs pour défendre notre pays. Prenez donc courage, la guerre ne peut plus durer longtemps et j’ai l’espoir d’aller bientôt vous embrasser. Et si je venais à mourir, car après tout, notre vie ne tient qu’à un fil, j’aurais toujours le bonheur de vous revoir tous dans notre patrie véritable, le ciel. Mais Dieu exaucera vos prières et ramènera votre fils sain et sauf. Hier, je suis allé à la messe avec Alphonse Viellemard, nous avons été aussi aux Vêpres, c’était le jour que le Saint-Père avait fixé pour faire dire des prières pour la paix. Vous voyez que nous avons assez bien rempli cette journée. Vous pouvez être sûr que je remplis quand je le peux mes devoirs de chrétien et que je me conduis toujours bien et pourtant, ici les occasions ne manquent pas de mal faire. Vous me dites qu’il fait froid dans les Vosges, ce matin j’ai reçu aussi une lettre de Romarie me disant qu’il y avait 10 cm de neige et qu’un train sanitaire passait tous les jours venant de Bussang. Les soldats d’Alsace doivent beaucoup souffrir dans les tranchées. Ici nous n’avons pas de neige, elle ne tient pas. Voici quelques jours qu’il fait un temps splendide et les nuits ne sont pas froides. En ce moment, la compagnie est encore dans les tranchées, je crois qu’elle reviendra ce soir. Tous les jours, il y a des blessés. Romarie m’a envoyé la photographie de l’intérieur de l’église de Dommartin. Je vais lui écrire qu’il vous prenne tous en groupe. Je serais heureux d’avoir votre photographie. Romarie m’a appris aussi que Georges Claudon devait être prisonnier et qu’il avait écrit à sa femme, est-ce vrai ? Il m’a dit aussi que le 2e fils Simon avait été tué. Notre commune est bien éprouvée. Vous savez maintenant mieux que moi tout ce qui se passe, puisque vous lisez le journal tous les jours. Vous pouvez voir où nous sommes actuellement (secteur Aix-Noulette à 2 km de Notre-Dame-de-Lorette), on en parle assez souvent dans les communiqués. Avez-vous reçu mon journal jusqu’au 4 décembre ? Je remercie aussi Jean pour son aimable carte du 28 janvier. J’ai reçu aussi ces jours derniers une carte de Houillon, il est toujours à Épinal ce veinard. Pendant que je vous écris, Alphonse est à côté de moi. Il me dit qu’il ferait meilleur tirer les grives. Lorsque nous allons nous voir dans nos cantonnements on se croirait à Pont, seulement ce qui manque, me dit-il, c’est le petit verre que l’on s’offrirait si on y était réellement. Qu’aurait-il dit si l’an dernier je lui avais annoncé que nous serions tous deux à cette époque dans le Pas-de-Calais ? Faites un saut voir Céleste, car il n’a pas encore reçu de nouvelles depuis qu’il est revenu de convalescence. Samedi dernier, je me suis fait photographier avec quelques camarades. Seulement celui qui nous a pris prend de bonnes cuites et il a du travail plus qu’il n’en peut faire. S’il réussit à faire notre binette, je vous l’enverrai. Romarie m’annonce aussi que Simon Louis, celui de ma classe avait été blessé à la hanche. Je ne vois plus rien d’intéressant à vous dire, j’ai eu assez de chance dernièrement, car voilà douze jours de tranchées que je n’aurai pas vécus. C’est toujours autant de pris en passant. J’ai vu sur le journal que la Roumanie se mettrait de la partie au 1er mars. Excusez mon écriture, je n’ai pas de table à ma disposition.

Je vais toujours bien. Bon courage donc et dans l’espoir de vous revoir. Je vous embrasse tous bien fort.

Pierre 

Référence bibliographique :

Tome 2 du livre d’or des morts du front d’Artois. 

Un grand merci à M. Bordes, à A. Chaupin, à T. Cornet, à F. Videlaine, à l’association « collectif Artois 1914-1918 », à l’association Notre-Dame-de-Lorette et à la garde d’honneur de l’ossuaire de la nécropole nationale de Notre-Dame-de-Lorette.