15 février 2010

Lucien Kern (1889-1920).

               Lucien_Kern

 Je tiens à remercier très chaleureusement Suzanne Martel et toute sa famille pour m'avoir autorisé à évoquer sur ce blog les souvenirs de Lucien Kern.

 

La famille de Lucien est originaire des Vosges. Elle comprend les frères Eugène, Lucien et Aimé, leur sœur Marguerite et leur mère Constantine (Née Cuny), qui est veuve. Les enfants sont nés entre 1882 et 1891. Tous reçurent une éducation religieuse à l’école chrétienne de Moyenmoutier.  Eugène le père est né à Rammersmatt en Alsace. Il a été soldat durant la guerre de 1870. Il a dû quitter sa terre natale suite à ce conflit, ne voulant pas vivre sous la domination allemande, il se rendit en France. Il est décédé à Senones en 1900 suite à un accident de travail à l’âge de 44 ans. A cette époque, les journaux français faisaient beaucoup de propagande au sujet de nouvelles terres disponibles au Manitoba. Les agents de colonisation voulaient attirer des colons catholiques et français. La région de la montagne Pembina était toute désignée pour recevoir ces émigrés et ainsi contrecarrer le flot d’immigrants d’autres nationalités à s’établir dans cette région.

 

Eugène, l’ainé de la fratrie est attiré par les campagnes d’immigration vers les terres de l’Ouest canadien. Il traverse l’océan en 1905 et va travailler dans une ferme à Saint-Léon dans le Manitoba. Il est tellement impressionné par cette expérience qu’il retourne en France et revient accompagné de sa famille pour s’établir de façon permanente à Saint-Léon. Quand la guerre éclate, les 3 frères qui n’oublient pas leur origine, répondent à l’appel et partent défendre la terre de France. Ils quittent Saint-Léon le 26 août 1914. De Winnipeg, ils prennent le train jusqu’à Montréal. Poursuivant leur voyage par chemin de fer jusqu’à New-York, ils s’embarquent sur le paquebot « Espagne » et traversent l’Atlantique en 8 jours. Ils entrent dans le port du Havre le 14 septembre 1914. Aussitôt débarqué, Eugène prend le train pour Rouen, tandis que Lucien et Aimé se dirigent sur Paris. Une fois dans la capitale, les deux frères se séparent pour se diriger chacun vers son dépôt respectif.

 

Lucien_et_Corinne_KernIntéressons nous maintenant plus particulièrement au parcours de Lucien Kern… Le voici photographié avec sa mère, sa femme et une de ses filles.

Il est né à Moyenmoutier, village situé dans le département des Vosges. Après avoir quitté ses frères, Lucien intègre la 8e escouade de la 27e compagnie du 149e R.I. à Langres le 20 septembre 1914. Les durs entraînements et la vie de caserne commencent, pour durer jusqu’au mois de Novembre… Il arrive au front à la mi-novembre 1914 où son régiment se trouve dans le secteur d’Ypres. Lucien rejoint la 1ère section de la 9e compagnie. A partir de cette date, il participera à tous les combats de cette compagnie dans le secteur de Notre-Dame-de-Lorette jusqu’à la fin du mois de juillet 1915. Il est muté dans une compagnie de mitrailleuses du 149e R.I.. Début août, il fait une formation de 40 jours pour apprendre à maitriser le fonctionnement de cette arme. Il remonte en première ligne le 4 septembre pour une période très brève. En effet, il est blessé le 7 septembre, dans le secteur de Souchez à la suite d’un bombardement sur les lignes. Après un séjour à l’hôpital temporaire n° 32 de Saint-Aubin-sur-Mer dans le Calvados et une longue convalescence, il est de nouveau déclaré apte au service. Il rentre à Epinal, au dépôt du régiment. A la fin du mois de janvier 1916 nous le retrouvons à la 12e escouade de la 28e compagnie, puis à partir du 1er mars à la 29e compagnie. En avril 1916, il va au dépôt du 109e R.I., à Chaumont pour reprendre l’entraînement à la mitrailleuse. A la fin de ce séjour, aux alentours du 18 mai 1916, il rejoint  le dépôt d’Epinal pour être dirigé sur le 163e R.I….

 

Lucien eut la permission de revenir au Canada en 1917. Il épousera Corinne Pellerin le 18 janvier 1918.

 

S_pulture_Lucien_Kern De cette union naquirent deux filles, Irène et Jeanne. Souffrant encore des suites de ses blessures subies durant la guerre, il fut une proie facile pour la grippe espagnole. Sa forte constitution avait été diminuée et sa résistance affaiblie par ces années de souffrances et de privations. Il mourut le 8 mars 1920.

 

Références bibliographiques :

Collection Lucien Kern préservée soigneusement par Odile Martel.

 

« Lettres des tranchées » Correspondance de guerre de Lucien, Eugène et Aimé Kern, trois frères manitobains, soldats de l’armée française durant la première guerre mondiale. Aux éditions du Blé. Saint-Boniface (Manitoba) Canada. 2007.

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16 février 2010

Lettres de Lucien Kern.

Extraits d’une lettre écrite par Lucien Kern le 15 février 1915.

Chère bonne maman, chère sœur et beau-frère.

J’ai reçu il y a deux jours aux tranchées une lettre de Marguerite et votre carte…

…Je suis déjà passé par des endroits bien mauvais où beaucoup de malheureux camarades ont payé de leur vie, ici en Belgique où nous étions pour commencer. Je ne sais si vous avez lu dans les journaux, les récits des sanglants combats qui se sont déroulés par là. Avez-vous entendu parler du furieux bombardement de la ville d’Ypres, joyaux d’art, où sans raison, rien que par rage de n’avoir pas pu percer nos lignes, les Allemands se sont acharnés à la destruction de cette grande et belle ville. Nous y sommes passés. C’est là que j’ai débuté, à quelques kilomètres au nord, et c’est ici que nous avons été reçus à coup de fusils et de canons. Marguerite me demande si nous avons répondu à cet accueil. Oui, je le pense, mais pas à cet endroit, nous ne savions pas où se trouvaient exactement les Allemands, mais là où nous sommes en ce moment dans le Pas-de-Calais …

… Nous logeons de temps en temps dans un village qui est très souvent bombardé, où il y a un château complètement détruit. Il ne reste plus que des pans de murs, qui sont eux-mêmes percés de trous. Les arbres sont coupés. Autour du château il y a un bel étang. Tout cela est détruit, tour à tour par les canons français ou allemands. Dans ce village, il ne reste en fait d’êtres vivants que 2 chats et une chienne qui a de beaux petits chiots. Pauvres bêtes, toutes seules et sous les obus quotidiens qui tombent toujours sur les troupes en réserve qui logent dans les caves et les ruines…

… En ce moment, nous sommes en repos pour trois jours. Le séjour dans les tranchées est très pénible en cette saison. Figurez-vous que quand nous allons relever un autre régiment, nous devons passer dans des fossés creusés plus haut que la hauteur d’un homme, pour être à l’abri des balles. Ce serait fou et extrêmement périlleux d’aller aux tranchées de première ligne et qui se trouvent  à 70 où 80 m des Allemands sans cette protection. Ces fossés et ces boyaux sont très tortueux. De l’eau, de la boue, nous en avons souvent jusqu’aux genoux. Souvent nous tombons, on va à droite, à gauche, on trébuche… Pour atténuer et absorber l’eau, il y a des claies, qui sont une  sorte de tapis en branchages. Lorsqu’ils sont usés, et ils le sont très rapidement car il passe tellement de soldats, nous trébuchons sur les bouts de bois cassés. Nous marchons souvent la nuit et il faut faire attention à ce que l’ennemi ne s’aperçoive de rien, lorsque nous tombons. C’est comme si nous allions nous rouler dans la boue du lac, complètement mouillés jusqu’au cou, les souliers pleins d’eau sale. De plus, il faut rester dans cet état pendant 24 heures, dans la tranchée et combattre. C’est la nuit qui est la plus dure à passer...

… J’avais pensé vous raconter un peu ce que c’est que la guerre d’aujourd’hui, si hasardeuse, si souterraine, surtout si sanglante. Je n’ai pas encore assisté à une véritable bataille. Je n’ai fait que la guerre de tranchée qui ressemble à un véritable siège. Le matin, au point du jour, le canon allemand commence la musique. Les obus répliquent à droite, à gauche, devant, derrière, bien rarement dans la tranchée. La fusillade continuelle de la nuit se ralentit, la parole est aux canons. Dans la journée, après avoir laissé les canons allemands cracher, nous entendons tout d’un coup un bruit effroyable, Bruit sec, terrible qui résonne. Les canons  lourds français et les fameux 75, qui sont tout près de nous en arrière à l’abri d’un petit bois se déchainent. Voilà la chanson journalière qui commence. Les obus français sifflent avec un bruit terrifiant, surtout ceux provenant des 75, ils vont si vite et crachent si sec… Tout cela avec une rapidité terrible. Sans discontinuer, les batteries s’activent sans arrêt,  elles vomissent le feu et le fer...


… Tout près de nous, il existe un petit bois tout brisé en allumettes par nos obus. Nous l’appelons le bois des Boches. Ces abords sont couverts de cadavres allemands, étendus là, fauchés par nos mitrailleuses lorsqu’ils essayèrent de nous déloger de nos positions. Cela commence à sentir mauvais, gare au printemps… Nous n’avons pas encore eu de neige, ici, c’est toujours de la pluie. Malgré le mauvais état du temps, je me maintiens en bonne santé et je souhaite qu’il en soit ainsi pour vous tous…

Je n’ai pas reçu votre paquet, ni Eugène, ni Aimé, peut-être qu’ils sont perdus, c’est de la valeur, pauvres colis.

Eugène et Aimé m’annoncent qu’ils arrivent sur la ligne de feu. Il faut prier et avoir confiance. Nous souffrons et combattons pour la France.

Embrassez les enfants pour moi et une bonne poignée de main à Georges. Je termine ma longue lettre en vous souhaitant bon courage, bon espoir, en vous embrassant tous bien fort et de tout mon cœur…

Lucien Kern. 9e compagnie du 149e R.I.. Secteur postal n° 116. France.

 

Extraits d’une lettre écrite le 30 octobre 1915 par Lucien Kern à Saint-Aubin-sur-Mer dans le Calvados.


              Lucien_Kern_hopital_de_Saint_Aubin_sur_mer       

Blessure…

… Les cuisiniers arrivent, nous apportant notre souper et nourriture pour le lendemain. Jusqu’à la même heure, minuit, l’on mange à la hâte, une bouchée alternant avec un regard vers l’ennemi, puis nous  reprenons notre faction énervante. Le canon tonne sans arrêt et même augmente d’intensité parfois. C’est grandiose ! Que l’homme paraît petit en ces instants où la force brutale a la parole, et quelle éloquence ! Les fusées montent de plus belle, l’on dirait des étoiles filantes, les nôtres restant longtemps en l’air grâce à un ingénieux petit parachute qui les maintient tant qu’elles éclatent…

…Ce n’est plus la nuit, mais une lumière blanchâtre et sinistre. Des milliers de balles passent en sifflant, regrettant de rien avoir à transpercer. Tout à coup, malgré l’affreux tumulte, un sifflement rapide, une forte détonation, un éclair aveuglant passent sur nous en nous brûlant le visage. Une fumée suffocante, toute noire, nous plonge, dans la pénombre, nous masquant la lumière des fusées. Cris et lamentations, un obus vient d’éclater sur nous, tuant trois camarades, blessant sept autres, moi compris, et détériorant notre mitrailleuse. Je suis touché à trois endroits. Un choc brutal et douloureux m’avertit que j’étais touché à la tête, assez gravement, à la main gauche, une douleur cuisante… Et  un éclat d’obus vient se loger dans le mollet de ma jambe gauche…

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29 mai 2010

Une lettre écrite le 29 mai 1915 par Lucien Kern.

                 Lucien_Kern

De nouveau un très grand merci à Suzanne Martel, ainsi qu’à ses sœurs Roselyne Duclos et Denise Martel qui me donnent l’autorisation de reproduire ici l’intégralité de la lettre écrite par Lucien Kern le 29 mai 1915 (Cette lettre se trouve en partie dans le livre « Lettres de tranchées »).

 

Samedi 29 mai 1915

 

Ma chère bonne maman,  

Hier au soir, j’ai reçu avec joie et aussi avec mélancolie votre bien-aimée lettre du 9 mai. Comme elle me fait songer davantage à vous tous, à toutes nos affaires. Mon travail que j’ai quitté, vous laissant seule, à la merci des évènements. Oh quelle peine j’ai quand je pense au travail que vous aurez tout l’été et pour l’hiver prochain ! Le bois… Oh ma bonne maman chérie, pardonnez-nous si nous sommes partis à cette affreuse guerre qui est si longue et si cruelle. Le danger que je cours journellement. Les atrocités toujours répétées, le sang, le bruit, nous font beaucoup souffrir. Je songe avec douleur, à l’ouvrage qui vous attend. De toute façon, pourvu que cette guerre horrible finisse bientôt. Tout notre courage  s’en va au fil des jours. C’est très long et trop sanglant. Aujourd’hui encore, la matinée a été dure. Nous avons attaqué à deux heures et demie du matin. Je suis  fatigué et quelque peu dégoûté de cette vie qui n’est qu’un enfer continuel. Je suis toujours en bonne santé, et je souhaite qu’il en soit  ainsi pour vous, pour Marguerite et pour Georges. Ma bonne maman chérie, l’heure de l’épreuve a sonné pour notre famille. Je ne reçois toujours rien de mon pauvre frère Eugène. Il est compté disparu. Mais j’ai la ferme espérance qu’il est prisonnier. Les lettres prennent beaucoup de temps pour venir d’Allemagne. Il faut le croire, espérons. Je n’ose envisager autre chose, car avec tous mes tourments, je serai bientôt malade. Maintenant, autre chose dont je suis sûr et il faut que vous  le sachiez. Mon autre frère que j’aime tant, Aimé, est blessé, d’une balle dans le bas du dos. La blessure, quoique grave n’a heureusement atteint aucun organe essentiel. C’est l’infirmier d’Aimé qui le soigne qui me l’a écrit de la part de mon frère. Étant couché, il ne peut guère écrire. Soyez donc sans inquiétude, ma chère maman. Il reviendra à la vie, l’infirmier me disant qu’Aimé pourrait écrire d’ici huit ou dix jours. Oh quand même, que l’épreuve est dure. Toutes ces nouvelles, coup sur coup, m’ont brisé quelque peu. Que de fois en cachette je pleure. Mais combien je redouble de prières pour mes frères, pour vous, pour moi, pour me donner et à vous tous, le vrai courage. La patience de surmonter toutes les épreuves que Dieu nous envoie. Je souffre, c’est vrai, depuis neuf mois, mais plus que je n’ai souffert dans tout le reste de ma vie… Je suis le seul de nous trois sur le front. J’y suis allé le premier, et pas une égratignure jusqu’à ce jour samedi 29 mai à midi… Alors, le vieux Ovila n’est plus dans ma baraque. Le blé doit être grand partout. Comme j’aimerais être là-bas et travailler. Moi qui aimais tant arracher le reste de mes souches, regarder avec joie mon petit blé. Nos pauvres chevaux, ils doivent être maigres, et la petite Vivousse qui vous donne de la misère. Avez-vous au moins assez de vivres ?... Je vois en pensée votre jardin et vous au milieu. Que la séparation est longue. Quant à la terre de Lacerte, ma foi, il n’est pas nécessaire de se tourmenter, faites comme vous pouvez. Espérons et prions que la guerre ne sera plus longue, surtout après l’intervention de l’Italie. Oh ! Comme j’aimerais être de retour  près de vous, pour vous protéger, vous aimer, à l’hiver prochain. En attendant, il faut se battre, se tuer alors que nous devrions être si heureux ensemble. Si j’avais su ce qu’il en est, j’aurais été moins vif à venir. Mais c’est Dieu qui l’a voulu ainsi. De loin, je vous aime plus que jamais, je vous embrasse de tout mon cœur. Votre fils cher Lucien Kern.

 

Références bibliographiques :

La carte utilisée pour le montage photo est extraite du J.M.O. du 25e R.I.T., sous-série 26 N 778/5.

« Lettres de tranchées ». Correspondance de guerre de Lucien, Eugène et Aimé Kern, trois frères manitobains, soldats de l’armée française durant la première guerre. Editions du blé. Saint-Boniface (Manitoba) Canada. 2007.

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17 mai 2011

Printemps 1915, du courrier en partance pour le Manitoba.

                  Corinne_et_Lucien_Kern

De nouveau je viens remercier Suzanne Martel et toute sa famille pour leurs autorisations de publier ici de larges passages de deux lettres qui ont été écrites par Lucien Kern juste après les combats du 9 mai 1915 et des jours suivants.

 Extrait d’une lettre de Lucien Kern écrite le 15 mai 1915.

 

Ma chère bonne maman, chère sœur et beau-frère,

Je m’empresse de vous donner de mes nouvelles, sachant que si vous avez reçu ma dernière lettre vous devez être très inquiets. Je suis en bonne santé, mais fatigué et hébété par les terribles assauts livrés par nous depuis dimanche matin 9 mai à 10 h 00. Les  combats furent acharnés, continus et épouvantables… La bataille, vous ne pourrez jamais vous en faire une idée, il faut l’entendre et la voir, pour la comprendre. Après 6 jours de luttes terribles, sans sommeil, avec des attaques à la baïonnette sous un feu d’artillerie et de mitrailleuses intense, nous avons subi beaucoup de pertes, c’est forcé. Pauvres soldats tués, massacrés par les obus. Quelle boucherie et quelle horreur sans nom.

La bataille a commencé dimanche à 10 h 00… Il faut assister à des tueries, foncer sur l’ennemi sous le feu. Il faut se cacher, se terrer comme des taupes dans des trous pratiqués dans la terre. Il faut se protéger contre les gros obus qui ne cessent de tomber avec un fracas assourdissant, tuant et blessant…

 Pendant le bombardement, nous restons terrés. Défense de sortir et malheur à celui qui sort, car les obus ne pardonnent pas. Nous les entendons venir en sifflant, nous nous serrons contre le talus…

Depuis dimanche matin jusqu’à vendredi soir, nous avons fait 4500 prisonniers, pris 12 canons, 50 mitrailleuses et d’autres butins. Les Allemands fichaient le camp à notre approche. Après des bombardements pareils, nous devenions presque fous, toc, toc. Si vous voyiez et entendiez cela, ma bonne maman, c’est horrible…

Avant-hier, j’étais dans une petite cachette en terre, creusée sous un hêtre. Un gros obus vint tomber sur elle avec un bruit terrible, me soulevant et me jetant à terre violemment, par le déplacement d’air. Je fus assourdi, couvert de terre sous des débris de bois. Ah ! J’eus peur, car à ce moment-là, l’on ne rit pas du tout…

Votre fils et votre frère qui pense constamment à vous,

Lucien Kern.

 

Extrait d’une lettre de Lucien Kern écrite le 5 juin 1915.

 

Chers sœurs et beaux-frères,

C’est avec plaisir que j’ai reçu votre lettre, datée du 13 mai. Je suis heureux de constater que tout va bien là-bas. Je suis en bonne santé quoique fatigué par les durs combats que nous avons livrés du 9 au 15 mai…

Nous avons subi des pertes assez élevées, malheureusement. C’est dur et meurtrier, une charge à la baïonnette, contre un ennemi caché sous terre comme des taupes…

 C’est la guerre la plus fatigante et la plus déprimante qui n’ait jamais existé sur terre. C’est trop long et trop sanglant avec des armes pareilles. Les Allemands se servent de gaz asphyxiants…

 Il fait une terrible chaleur, pas de pluie, l’odeur est atroce, les morts sont horribles à regarder et nous voyons ceci à chaque pas, n’importe où, où nous tournons la tête. Ah ! L’appétit est loin. Dieu qu’ils sont vilains et affreux, et dire que l’on dort dessus, comme moi, l’autre jour, ou à côté. Il y a des endroits où les cadavres servent de parapets aux tranchées…

Je vous envoie aujourd’hui avec cette lettre un petit paquet contenant quelques souvenirs de guerre, que j’ai trouvés dans la tranchée conquise par nous le 9 mai. Il y a d’abord deux chapeaux ou parachutes qui servent à maintenir le plus longtemps possible les fusées éclairantes, la nuit. Elles sont en soie blanche. Ce sont des françaises que j’ai trouvées, échouées sur les tranchées. Ensuite, il ya un aigle impérial allemand que j’ai arraché sur un casque à pointe du 111e bataillon d’infanterie badois. Régiment que nous avons battu le 9 mai…

Je vous enverrai bientôt une bague en aluminium provenant d’une fusée percutante d’obus allemand. C’est moi qui l’ai faite avec l’aide d’un camarade.

 Bien le bonjour à toutes les personnes qui s’intéressent à moi. Je vous quitte en vous embrassant bien fort.

Votre frère qui vous aime,

Lucien Kern.

 

Référence bibliographique :

« Lettres de tranchées » correspondance de guerre de Lucien, Eugène et Aimé Kern, trois frères manitobains, soldats de l’armée française durant la Première Guerre. Éditions du blé. Saint-Boniface (Manitoba) Canada.2007.

 

Un très chaleureux  merci à Suzanne et Denise Martel et à Roselyne Duclos.

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28 juillet 2011

16 juillet 2011, à Saint-Boniface devant « le monument du poilu ».

                         

             Lucien Kern Cérémonie     

Le 16 juillet 2011, il vient de se dérouler un évènement concernant Lucien Kern (1889-1920) soldat du 149e R.I.. En effet, des descendants de la famille de Lucien, des représentants des gouvernements canadien et français, des anciens combattants français du Manitoba et des représentants religieux se sont rassemblés autour du monument du poilu qui se trouve dans le cimetière de la cathédrale de Saint-Boniface. Cette ville canadienne se situe dans le Manitoba « la région aux 110 000 lacs ». À la suite de cette cérémonie, son nom sera gravé sur le monument pour retrouver celui de son frère Eugène et ceux de ses compagnons d’infortune.

 

Voici l’allocution prononcée à cette occasion par Jacques Janson, doyen des élus français du Canada à Saint-Boniface.

 

Monsieur Guy Jourdain, représentant le premier ministre,

Honorable Maria Chaput,

Monsieur le Consul de France à Toronto, Jérôme Cauchard,

Monsieur l’abbé Marcel Damphousse, représentant de Monseigneur l’Archevêque, que nous rejoindrons demain pour une autre cérémonie au Mémorial français de Saint-Claude,

Monsieur le Consul honoraire de France à Winnipeg, Bruno Burnichon,

Monsieur, le représentant du maire de Winnipeg,

Messieurs Basile Rotoff, et Jean-Marie Éloi, respectivement président et vice-président honoraires des anciens combattants français du Manitoba,

Monsieur Jean-Luc Chodkiewicz, président de l’Union nationale française,

Mesdames et Messieurs,

 

Ce matin, nous écrivons ensemble une page glorieuse de l’histoire du Manitoba, où la France officielle, par ses consuls ici présents, par moi, élu de la République, est venue rendre hommage, dans cette province, qui nous est chère, à deux de ces illustres enfants, que près d’un siècle sépare : l’héroïque Lucien Kern et Maria Chaput, la sénatrice infatigable défenseur de la Francophonie au Manitoba et dans tout le Canada.La sénatrice qui a aussi d’autres mérites vis-à-vis de la France, mérites sur lesquels je reviendrai.

 

Le 6 juin 2006, en présence du premier ministre, Greg Selinger, qui était alors député de Saint-Boniface, ministre des Finances, président du Conseil du Trésor et ministre des Services en français, c’est-à-dire de facto ministre de la Francophonie, qu’il a toujours soutenue, l’honorable Maria Chaput et moi avions ré inauguré le Monument des Français de l’Ouest des morts pour leur patrie. Ces jeunes soldats canadiens d’origine française du Manitoba et de tout l’Ouest du Canada, qui versèrent leur sang pour leur patrie, étaient au nombre de 81, entre 1914 et 1918, et 24, entre 1939 et 1945.

 

Parmi ces jeunes, qui avaient laissé derrière eux leur famille, leurs amis, leur métier, leur pays d’adoption, pour libérer la terre de leurs ancêtres sur laquelle ils avaient peu ou pas vécu, mais à laquelle ils restaient profondément attachés, il y avait les trois frères Kern.  Eugène Kern, qui fut un collaborateur de l’hebdomadaire la Liberté fondé par le prédécesseur de Monseigneur Albert Legatt, Monseigneur Adélard Langevin.  Il mourut à 32 ans, lors de la bataille de la Marne, le 21 mars 1915. En tant que mort au champ d’honneur, il a son nom inscrit sur le monument.  Eugène Kern et ses frères, Aimé et Lucien, appartenaient à une famille alsacienne profondément chrétienne et patriote, comme en témoigne leur correspondance touchante avec leur famille, entre les tranchées et Saint-Léon, au Manitoba.  Aimé Kern, blessé au combat, lui aussi, épousa la nièce de Dom Marie Antoine Straub, le curé de Saint-Léon, et rentra en France, à Lons-le-Saunier, dans le Jura.  Lucien Kern, qui passa plus de temps que ses deux frères dans les tranchées n’a pas son nom sur le monument du poilu, parce qu’après avoir été grièvement blessé en 1915, et être retourné au front, en janvier 1916, il bénéficia d’une permission en 1917 pour visiter sa famille au Canada, après laquelle il mourut en mars 1920, à Saint-Léon, victime de la grippe espagnole.

 

Sensibilisé à cette injustice et appuyé par l’Ambassadeur de France au Canada, François Delattre, aujourd’hui Ambassadeur de France à Washington -- permettez-moi de saluer son successeur l’Ambassadeur Philippe Zeller, qui arrivera prochainement à Ottawa --, le Consul de France à Toronto, Jérôme Cauchard,  le Consul honoraire de France à Winnipeg, Bruno Burnichon, j’ai écrit à Monseigneur Legatt pour lui dire notre intention de réparer cette injustice.  L’archevêque de Saint-Boniface a appuyé aussitôt notre démarche; nous l’en remercions très vivement. 

 

Pour  localiser le Manitoba dans le vaste Canada :

(cliquer sur  lien suivant, puis sur la carte pour l'agrandir)

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/98/Carte_administrative_du_Canada.png?uselang=fr

 

Pour localiser la région de Saint-Boniface dans le Winnipeg :

 

http://www.elections.mb.ca/fr/Maps/mapswinnipeg.html

 

Pour en savoir plus sur l’histoire de Lucien Kern :

 

http://amphitrite33.canalblog.com/archives/soldat_lucien_kern__1889_1920_/index.html

 

 A lire également l’ouvrage intitulé « Lettres des tranchées » correspondance de guerre de Lucien, Eugène et Aimé Kern, trois frères manitobains, soldats de l’armée française durant la Première Guerre, aux Éditions du blé. Saint-Boniface (Manitoba) Canada 2007.

 

Chronique du livre : Lettres des tranchées » aux Éditions du blé. A regarder cette petite vidéo sur le lien suivant :


http://www.radio-canada.ca/audio-video/pop.shtml#urlMedia%3Dhttp://www.radio-canada.ca/Medianet/2008/CBUFT/ZIGZAG200801201730_3.asx
 

Un très chaleureux merci à Suzanne et Denise Martel et à Roselyne Duclos.

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13 novembre 2011

Quatre-vingt-onze ans après...

               Lucien_Kern__1889_1920_

Un fait marquant vient de se produire pour le 149e R.I. sur les lointaines terres canadiennes. En effet, les personnes qui ont  assisté à la cérémonie du 11 novembre 2011, ont pu lire un nouveau nom gravé sur le monument du poilu à Saint-Boniface. Le nom du soldat Lucien Kern figure maintenant au côté de celui de son frère Eugène, quatre-vingt-onze ans après son décès . 

Pour en savoir plus : 

http://170eri.blogspot.com/2010/08/pour-ne-pas-oublier-eugene-kern-1882.html 

http://amphitrite33.canalblog.com/archives/2011/07/28/21693048.html 

L'affiche sur le montage a été réalisée par Suzanne Martel.

Un grand merci à Suzanne et Denise Martel et à Roselyne Duclos.

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27 mars 2012

Juin 1915, Lucien Kern témoigne (1ère partie).

                 Lucien_Kern

De nouveau, je tiens à remercier très chaleureusement Suzanne Martel ainsi que ses sœurs Roselyne Duclos et Denise Martel. Elles viennent de me donner une nouvelle fois leurs autorisations pour que je puisse retranscrire une grande partie de la lettre écrite par Lucien Kern qu’il a rédigée à la fin du mois de juin 1915. Cette lettre avait été dans un premier temps, publiée dans le journal « La liberté », un hebdomadaire canadien paraissant dans le Manitoba. Lucien évoque ici sa terrible expérience des combats du 149e R.I. qui eurent lieu durant les attaques du mois de juin 1915. 

Ceci est le récit fidèle des engagements auxquels j’ai participé au cours des opérations qui se sont déroulées sur les pentes trop célèbres et surtout trop sanglantes, de Notre-Dame-de-Lorette, Noulette, Souchez qui ont eu lieu du 15 au 18 juin courant. Je le destine aux lecteurs de « la liberté ». De cette façon, les vrais cœurs français et épris de justice pourront juger de ce qu’est une bataille moderne, toute faite de canons et de mitrailleuses contre un ennemi invisible, puissant, très fortifié et résolu à s’accrocher désespérément aux fameuses positions qu’il occupait naguère. Ils étaient convaincus qu’elles étaient inexpugnables. Elles ne cédèrent qu’après trois attaques énergiques. Nous les avons chassés de haute lutte, l’épée dans les reins, mais nous avons, hélas, subi de lourdes pertes. Les pentes suent le sang, et l’odeur dégagée par cette multitude de cadavres en décomposition, toujours découverts et déchiquetés par les obus,est atroce. Elle vous prend à la gorge et vous fait frémir.

Le 15 juin au soir à 8 heures, nous recevons l’ordre de marcher en avant. Le régiment s’assemble et quitte le village où nous étions en repos pour quelques jours. La soirée est chaude, l’odeur de la campagne couverte de blés, parsemée de coquelicots rouges et de fleurs bleues, est enivrante. Le soleil couchant rougit à l’horizon. Le silence est complet, ni rires ni plaisanteries parmi les soldats, au contraire de l’ordinaire. Nous sommes avertis du mouvement que nous devons faire le lendemain. Chacun pense au devoir qui lui incombe et à l’ouvrage à faire demain. La chaleur est accablante, le pas des troupiers résonne fortement sur la route toute blanche. Nous la quittons au sortir du village où la population selon son habitude nous fait des ovations. Elle encourage les soldats qui vont combattre demain. La colonne suit le chemin de traverse. Elle se tronçonne en petits fragments de demi-section pour donner moins de prise au feu de l’artillerie allemande et pour se dissimuler autant que possible à la vue des avions et ballons allemands. Nous n’entendons que le cliquetis des baïonnettes et des fusils qui alternent avec le grondement du canon. La colonne arrive aux boyaux de communications. Nous les connaissons jusque dans les moindres détails depuis le mois de janvier que nous y passons. Nous arrivons en première ligne à 10 h 30. La nuit est noire, nous nous installons de notre mieux. Chacun veille à tour de rôle. Les autres sommeillent assis sur leurs sacs, réveillés de temps en temps par des fusillades et des obus qui éclatent tout près avec un bruit terrible, illuminant la nuit. Les éclats sifflent et tombent partout, mais nous ne nous inquiétons guère. C’est la chanson et le refrain quotidien. Au matin, le jus arrive. Chacun tend son quart et déguste le liquide transporté par les cuisiniers qui apportent en même temps le repas, met frugal pour la journée entière. Une chopine de vin à chacun, son pain, sa viande. La plupart balancent leur viande au-dessus du remblai et mangent de suite leur légendaire salade aux patates, c’est ce que nous mangeons de mieux aux tranchées. Cela nous donne de l’appétit et je vous assure que parfois nous en avons à revendre. À la guerre comme à la guerre, nous nous y faisons. Mais l’odeur insipide des morts, celle des détritus, cela nous coupe l’appétit net et chacun se regarde ayant la même pensée : « Au rabiot de barbaque, il y en a trop de la fraîche ici et elle sent fort ! »

Tout à coup, c’est le grand tumulte. Il faut mettre le sac de côté pour la charge à la baïonnette. Un homme qui est mon ami a la garde des sacs, ordre est donné de passer à l’avant dans la sape. Il fait à peine jour. Il est 2 heures et demie et nous avons mangé à une heure. Nous allons devoir nous serrer la ceinture d’un cran pour toute la journée, car les cuisiniers ne reviendront plus avant demain à cause du bombardement qui va se faire sentir tout à l’heure. Je suis désigné avec deux camarades pour ouvrir une brèche dans la sape qui est faite de sacs de terre, pour avoir plus de facilité et de vitesse dans l’escalade du remblai au moment de l’assaut. L’endroit est dangereux…

Ayant ouvert la brèche, nous déguerpissons au plus vite. Nous reprenons nos places, salués par quelques obus de 77. Mais passez petits frères !, il est trop tard. Pour notre peine nous sommes récompensés de deux doigts d’eau-de-vie dans un quart pour nous réchauffer. 

À 10 h 45, nous voyons arriver le lieutenant qui commande ma compagnie, la 9e, avec ses hommes de liaison, il y a baïonnette au canon. Je demande à la liaison ce que cela signifie, et lui de me répondre « nous attaquons dans sept minutes. » Oh là, là, gare à la casse. Je communique tout cela aux camarades. Chacun devient encore plus sérieux et plus d’un a pâli. Mais l’émotion, quelques braves que nous soyons, nous étrangle quand même, car nous savons ce que c’est. Nous savons qu’il faut courir sous la mitraille de toute sorte jusqu’à la tranchée ennemie qui se trouve dans « le fond de Buval ». Cette position est défendue avec opiniâtreté. Trois attaques déjà sur ce point ont échoué, malheureusement avec des pertes. La preuve en est là, ces corps couleur gris-bleu, l’attestent plus que tout argument et cela parle assez à notre cœur pour nous donner une émotion bien légitime. Nous n’avons guère le temps de nous faire des réflexions plus ou moins gaies. Tout à coup, sur notre droite, dans la plaine, un fourmillement, nos troupes, celles du Maroc, les zouaves et d’autres ont déclenché le mouvement. L’attaque se mène rondement, sans préparation spéciale d’artillerie. Le spectacle est imposant, tout en ligne, trois rangs se suivent déployés en tirailleurs.  Ils courent comme des lièvres, les Allemands ! Leurs tranchées ont été pulvérisées par le feu de nos canons, les jours précédents. Le reste se sauve ou se rend. Les nôtres foncent toujours avec la même ardeur sur les 2e et  3e lignes allemandes… 

Ce témoignage a été publié dans la liberté du 3 août 1915, volume 3, numéro 12, page 8. 

Références bibliographiques :

« Lettres de tranchées ». Correspondance de guerre de Lucien, Eugène et Aimé Kern, trois frères manitobains, soldats de l’armée française durant la première guerre. Éditions du blé. Saint-Boniface (Manitoba) Canada 2007.

Les dessins qui se trouvent sur le montage sont issus d’un cahier de 19 pages janvier 1911 appartenant à Lucien Kern. Ce sont des œuvres de jeunesse datant de janvier 1911 qui font référence à la guerre de 1870. 

Un très grand merci à M. Bordes, à R. Duclos, à S. et à D. Martel.

 

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10 avril 2012

Juin 1915, Lucien Kern témoigne (2e partie).

                  _Lucien_Kern

De nouveau un très grand merci à Suzanne Martel et à ses sœurs Roselyne Duclos et Denise Martel.

 Maintenant, la crête de Lorette où nous sommes semble se couvrir d’un manteau bleu. Ce sont les nôtres. Mon régiment et nous autres, le lieutenant crie « la 9e, en avant ! » Ça y est, l’ordre est donné, chacun suit l’autre jusqu’à la brèche pratiquée dans le remblai, et là, nous escaladons. Mais cette fois, nous pouvons à peine déboucher, l’ennemi très avisé et prudent sait bien que c’est ici, où je suis, qu’est le danger. Il sait que si on enlève le « fonds de Buval » si redouté de nous, et si bien défendu par eux, qu’il sera définitivement chassé de ces fameuses crêtes où depuis si longtemps, il a mis tant d’acharnement à se maintenir. C’est pour cela que cette fois, il concentre sur nos tranchées toute son artillerie grosse et petite. Les marmites de 220 tombent avec un fracas terrible, le 77 siffle, les 105, tout dégringolait.  L’ennemi fit un feu de barrage tel que nous reçûmes l’ordre de nous replier en toute hâte. L’enfer s’est déchainé, maintenant toute l’artillerie frappe. Nous n’entendons plus rien, l’air est saturé de poudre et nous étouffons. Les morceaux de fer tombent comme grêle, les projectiles creusent la terre et font voltiger, soldats, cadavres, pierres et sacs de terre. Oh ! C’est horrible, quel fracas, les hommes sont fous. Nous sommes entourés de feu et de fer. Les obus tombent sur le remblai, devant, derrière, les shrapnells éclatent au-dessus de nous, les camarades s’abattent, blessés ou morts. La chaleur est torride, les soldats tremblants sont pelotonnés l’un contre l’autre. Le lieutenant est pâle. « Il faut garder la sape », crie l’officier, « les Allemands vont certainement contre-attaquer ! » Il fait pourtant clair soleil, il est à peine midi, mais il fait nuit ici. La fumée des obus et la terre soulevée assombrissent tout. Nous sommes couverts de terre, tous blancs comme des meuniers, les yeux rougis par la poudre. Oh non !, c’est affreux ! Les obus tombent par deux ou trois à la seconde. À ce moment terrible, où le monde semble fuir devant nous, où nous nous sentions perdus, mes yeux se tournèrent vers le ciel, et je priai Marie, la mère du soldat. J’adressai une prière fervente, mais oh combien triste. Ces moments tragiques resteront gravés en moi à tout jamais…

Sous les obus, avec un sergent légèrement blessé à l’épaule, je gardai la sape. Longtemps après, un autre vint me remplacer. Vers 2 heures, la canonnade se ralentit et cessatout à fait. Seules nos pièces lourdes crachaient la mitraille sur les réserves allemandes, sur les maisons que nous voyions sauter en l’air et sur les bois voisins.  Je me risquai alors un peu et regardai autour de moi. Beaucoup de nos camarades étaient couchés là pour toujours. Oh quel triste tableau. Sur l’autre versant, dans les trous faits par nos obus, des cadavres allemands étaient étendus, fauchés et broyés par nos pièces. Dans toute cette échauffourée, je reçus juste un éclat d’obus au bras gauche, la capote traversée ainsi que ma veste et ma chemise. Il reste là, sur la peau pas une égratignure. Je le conserve dans mon porte-monnaie, c’est un souvenir authentique. En cette fameuse journée du 16 juin, les deux ailes droite et gauche avaient avancé faisant bon nombre de prisonniers, capturant mitrailleuses et butin de toutes sortes et en infligeant d’assez lourdes pertes à l’ennemi. Mon bataillon fut assez éprouvé, plus de cadres, l’effectif réduit de moitié. La distance séparant notre sape de la tranchée ennemie était de 80 m. Ce fut toute la soirée et la nuit, une lutte à coups de grenades détruisant les ouvrages ennemis. La nuit venue, nous envoyons une patrouille pour juger du l’état du terrain. Elle doit se renseigner sur les forces de l’adversaire et voir où se trouvent les mitrailleuses qui nous avaient causé de si grands torts. La patrouille sortit en rampant et revint à bon port, en rapportant les renseignements demandés. Nous reçûmes l’ordre que nous ne seronsrelevés que lorsque le trop fameux « fond de Buval » serait entre notre possession. Perspective peu rassurante parce que nous connaissons l’endroit et nous avons déjà éprouvé la puissance défensive ennemie. Cela nous édifiait assez sur ce qui nous restait à faire.

Ce témoignage a été publié dans la liberté du 3 août 1915, volume 3, numéro 12, page 8. 

Références bibliographiques :

« Lettres de tranchées ». Correspondance de guerre de Lucien, Eugène et Aimé Kern, trois frères manitobains, soldats de l’armée française durant la première guerre. Éditions du blé. Saint-Boniface (Manitoba) Canada 2007. 

Un très grand merci à M. Bordes, à R. Duclos, à S. et à D. Martel et à J. Huret.

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15 mai 2012

Juin 1915, Lucien Kern témoigne (3e partie).

                  Lucien_Kern__1889_1920__

Encore une fois, un très grand merci à Suzanne Martel ainsi que ses sœurs Roselyne Duclos et Denise Martel. 

Le commandant supérieur s’est aperçu que la lutte de front en plein jour était à peu près impossible sans faire de véritables hécatombes d’hommes. Il se résolut à user d’un stratagème plus sûr et moins vulnérable. Nous attaquerons le 17 au soir dans la nuit, en rampant en tirailleurs et en avançant par bonds. Nous nous dissimulons dans les trous d’obus assez creux et larges pour ensevelir six chevaux au moins. Toute la journée du 17, nous reçûmes un furieux bombardement, causant de lourdes pertes dans la compagnie de mon camarade venu comme moi de Saint-Léon. Il s’appelle Louis Forini. Souvent, je songeais à lui et je me demandais s’il se pouvait qu’un être vivant puisse encore rester sous une avalanche d’obus de gros calibre 220 et 280.

Tout fut bouleversé, mais nous restâmes à notre poste. La nuit vint enfin et le signal de la marche en avant arriva. Nos soldats s’égrenèrent en tirailleurs et arrivèrent sur la tranchée allemande par surprise. Nous étions tous munis de deux grenades et une véritable grêle de fer s’abattit sur les Allemands. Ils se défendirent bravement. Ils se rendirent enfin, n’étant plus qu’une douzaine, dont un officier. Tout le reste fut tué ou se sauva. Un spectacle d’horreur sans nom s’ouvrit à mes yeux. Bouleversement général, abris pulvérisés, trous énormes faits par nos obus de 270 et qui sont devenus d’horribles charniers humains. Les morts s’entassaient comme des bûches de bois en putréfaction. Que c’est horrible, il y a des cadavres partout. Je tombe sur un tas de morts, au moins 6, je trébuche. Je crois que c’est un bâton, et d’horreur ! C’est une jambe. Brrr… quel frisson, un cimetière allemand s’étale à perte de vue, parsemé de croix qui ont résisté aux obus. Partout ici, la mort parle avec une sinistre éloquence, l’odeur est suffocante. Je ne vois pas comment les Allemands pouvaient rester ici sans être malades, étant donné qu’ils ne mettent pas de chaux sur les cadavres. La lune se lève sur un spectacle pareil. C’est ici que le coup d’œil en vaut la chandelle, il ne pas avoir peur des « fantômes », mais nous craignons plus les balles et les obus que les revenants. Pas de pertes dans l’attaque, mais il faut nous hâter de faire une tranchée et la mettre en état de défense, au plus tôt. Il faut la réaliser avant le jour pour résister et se mettre à l’abri des obus. Il faut être assez retranché  pour pouvoir repousser au cas où il y aurait une attaque allemande. Il nous reste une heure et demie de nuit pour travailler. Pour tout instrument de travail, nous avons seulement nos outils portatifs, bien piètres. L’officier dit : « Dépêchons-nous, il faut que pour le jour qui vient, nous ayons construit une tranchée, ou bien nous sommes tous perdus. » Nous nous mettons à l’ouvrage, peinant, suant et rien dans l’estomac. Nous n’aurons rien avant le lendemain matin.  Les obus allemands commencent à arriver. L’ennemi est enragé et ne lâche pas. Il a reculé loin, on ne sait où. Nous envoyons des patrouilles partout et nous le découvrons près du village, de l’autre côté de la route d’Arras que nous occupons. Notre artillerie répond et tape dur et ferme. Le vacarme recommence. Le jour est arrivé, nous ne pouvons plus travailler, notre tranchée n’est pas finie. Il faudra rester couché ou accroupi durant 18 heures, jusqu’à la nuit où nous serons remplacés par d’autres.

En attendant, les marmites arrivent. Nous les entendons venir de loin avec un susurrement grandissant. Il y en a deux qui tombent coup sur coup dans la tranchée en semant la mort et la souffrance. La fumée dissipée, les cris des blessés nous remplissent les oreilles. Les autres, au nombre de cinq, sont morts. Il y a 6 blessés, je crois. Un peu après, une nouvelle marmite tombe tout près de moi et de mon camarade de tranchée. Nous sommes à moitié recouverts de terre et abasourdis par la détonation et par le déplacement d’air, mais aucune blessure. Je n’ai pas peur, et nous nous disons : « Ah les bandits, ils veulent notre peau, ce n’est pas assez de la graisse ! » Nous nous couvrons avec notre sac sur la tête et les jambes sont repliées sous soi. Voilà la fameuse position dans laquelle nous sommes restés 18 heures mortelles. Oh ! Que le temps paraît long dans ce moment là ! Nous n’avons rien à manger ni à boire, juste un peu de « singe ». Il est vrai que l’odeur des cadavres qui sont tout près de nous nous nourrit. Dans la soirée, les aéroplanes français évoluent au-dessus de nous pour reconnaitre les positions ennemies. Nous en comptons douze, c’est superbe. Ils sont violemment canonnés, mais ils s’en moquent et continuent d’évoluer là-haut. Nous  les regardons et le temps passe.

La nuit arrivée, la relève vint à 22 h 00. Nous partîmes heureux, et nous quittâmes sans regret, ces endroits sinistres. Toujours est-il que nous sommes tous en bonne santé quoique harassés par la fatigue. Nous cheminons gaiement, car nous allons au repos pour trois semaines. Les autos-camions sont là qui nous attendent à 6 km. Ils doivent nous transporter à 46 km en arrière, dans un joli site plein de verdure et de tranquillité et, ce qu’il y a de meilleur, loin du bruit et des marmites. C’est ici, le lendemain de notre arrivée que je vous fais ce récit aussi bref que possible et j’espère que vous aurez pour moi l’indulgence nécessaire à un soldat qui lutte depuis les sept mois qu’il a quitté le Manitoba. 

Ce témoignage a été publié dans la liberté du 3 août 1915, volume 3, numéro 12, page 8. 

Références bibliographiques :

« Lettres de tranchées ». Correspondance de guerre de Lucien, Eugène et Aimé Kern, trois frères manitobains, soldats de l’armée française durant la première guerre. Éditions du blé. Saint-Boniface (Manitoba) Canada 2007. 

Un très grand merci à M. Bordes, à R. Duclos, à S. et à D. Martel.

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