Charles_Pierret

Un très chaleureux merci à Alain Pierret pour son autorisation de publier ici le passage évoquant le 149e R.I. extrait des carnets laissés par son grand-père.

Une vie consacrée à une longue carrière militaire

Charles Arsène Pierret est né le 22 mars 1869 à Mascara, une petite ville algérienne située en Oranie. L’homme appartient à une famille de militaires depuis que son grand-père, Gilles, un cultivateur lorrain, a été enrôlé dans l’armée napoléonienne, au 4e régiment d’infanterie de ligne. Officier au régiment étranger, son père se prénomme également Charles ; sa mère, Suzanne Nicolas, était de Marville dans la Meuse. Cinq Pierret figurent sur le monument aux morts de ce petit village.

Devenu adulte, Charles Pierret signe un contrat de cinq ans avec l’armée, avant de commencer sa formation d’officier à l’École militaire de Saint-Cyr. Sorti 46e de la promotion du Dahomey, il est nommé sous-lieutenant au 79e R.I. le 1er octobre 1891. Deux ans plus tard, le jeune officier obtient ses galons de lieutenant avant de devenir capitaine le 16 mars 1901. Entre temps, cet homme qui souhaite progresser dans sa carrière militaire a été détaché à l’École de guerre à compter du 1er novembre 1900. Une fois ses études achevées, il obtient son brevet d’état-major à la fin du mois d’octobre 1902.

Charles Pierret travaille à l’état-major du 11e C.A. entre le mois de novembre 1902 et la mi-juin 1904.

Il est mis hors cadre à compter du 21 novembre 1904. Le capitaine Pierret vient être nommé officier d’ordonnance du général Boëlle, commandant la 13e brigade d’infanterie, futur inventeur de la croix de guerre. Nommé chef de bataillon le 3 juin 1913, il doit se rendre à Nancy pour prendre le commandement du 1er bataillon du 37e R.I..

Charles Pierret quitte le quartier Landremont à la tête de ses quatre compagnies le 1er août à 0 h 15, son bataillon est sous les ordres du colonel de Lobit. Le conflit contre l’Allemagne est sur le point d’éclater. Le 14 août 1914, il est blessé au Signal allemand près d’Arracourt. Une balle de shrapnell vient de lui fracasser l’astragale gauche. Déjà inscrit au tableau de concours de la Légion d’honneur, Charles Pierret reçoit la croix le 18 septembre 1914.

Les soins qui lui sont prodigués traînent en longueur. Le commandant Pierret craint même de se voir écarter de la vie militaire active, à tel point qu’il vient de faire une demande écrite qui lui permettrait d’être affecté à la direction militaire des chemins de fer.

En décembre, il effectue un essai infructueux de reprise d’activité, au service régulateur de la gare de Chaumont, dans le département de la Haute-Marne.

De nouveau, il faut se soigner. L’homme est évacué sur Dijon puis sur l’hôpital du Val-de-Grâce à Paris.

Le capitaine Pierret obtient, au début de l’année 1915, un terme à son congé de convalescence. Il réussit à se faire nommer, à la fin du mois de février, à la tête du 3e bureau de l’état-major du gouvernement militaire de Paris, que Gallieni est sur le point de quitter.

 Le 16 août, il rejoint le grand quartier général sous l’autorité du général Joffre qui est installé à Chantilly. Pendant quinze mois il y est chargé, en second, auprès du lieutenant-colonel Bel, des questions de personnel au 1er bureau. Un travail aussi absorbant qu'ingrat. À côté de la préparation classique des tableaux d'avancement, il s'agit, pour l'essentiel, de promouvoir par milliers des commandants d'unités afin de combler les vides provoqués par l'hémorragie du carnage permanent.

Le commandant Pierret est promu lieutenant-colonel le 26 décembre 1915.

En juillet 1916, un projet d’affectation au 39e corps d’armée auprès et à la demande du général Deligny n’aboutit pas.

Le 11 novembre, tout en restant attaché au G.Q.G. qui va déménager de Chantilly à Beauvais, il retrouve le général Boëlle, inspecteur général de la zone des armées qu’il accompagne dans plusieurs de ses missions d’inspection des formations territoriales.

Au cours de ces visites, le lieutenant-colonel Pierret découvre la réalité des combats et les horreurs de la guerre.

Nommé sous-chef d’état-major du 37e corps d’armée en mars 1917, il est chargé de la protection de Soissons, sous les ordres du général Taufflieb. Sa situation change radicalement. Le 16 avril, Charles Pierret suit sur place les dramatiques événements qui accompagnent l’offensive Nivelle au Chemin des Dames. Il est confronté à la douloureuse question des mutineries dont il fait état dans ses écrits à la soirée du 25 mai. En juillet, cet officier est toujours dans ce secteur, il arrive à l’état-major de la 6e Armée commandée par le général Maistre qui a succédé, début mai, à Mangin, victime avec Nivelle de l'échec de l'offensive. Fin octobre, Charles Pierret suit, heure par heure, l’attaque et la prise du fort de la Malmaison, qui contraint les Allemands à évacuer le Chemin des Dames avant qu’ils ne le reprennent quelques mois plus tard. La citation à l’ordre de l’armée qu’il reçoit le 10 novembre est signée par le général Pétain. En revanche, proposé pour la rosette de la Légion d’honneur par le général Maistre, il ne l’obtiendra qu’en 1920.

Début 1918, il cherche à nouveau à reprendre du service sur le terrain. Sa demande est entendue. Le lieutenant-colonel Pierret doit rejoindre le 149e R.I. pour y effectuer un stage. Il espère succéder au colonel Boigues sur le point de quitter son unité.

Mais un évènement va contrarier ses projets. Charles Pierret est rappelé d’urgence au G.Q.G. dix jours après son arrivée au 149e R.I.. Il va devoir remplacer le commandant Mathis qui vient d’être tué au cours d’un bombardement.

Quelque temps plus tard, le général Estienne, le « père des chars », le fait venir auprès de lui. C’est une brillante carrière dans l’arme blindée qui va commencer…

Le 1er mai 1918, Charles Pierret est appelé à la tête du 508e régiment de l’A.S., régiment d'instruction des bataillons de chars légers, qui se trouve sous l'autorité directe du général Estienne.

En septembre, il est nommé colonel à titre temporaire, juste avant de prendre le commandement de la 3e brigade d’A.S. qui est composée de trois régiments. Deux mois plus tard, il est confirmé dans son grade de manière définitive.

Situation assez exceptionnelle, cet officier va commander cette grande unité de chars durant dix ans et demi, en Rhénanie occupée puis à Metz, avant de s’installer au Camp-de-Châlons à Mourmelon-le-Grand.

Charles Pierret est nommé général de brigade le 9 mars 1927 puis promu commandeur de la Légion d’honneur le 28 décembre 1928. Atteint par la limite d’âge de son grade le 22 mars 1929, il est temps pour lui de se retirer de l’activité militaire, d’abord à Reims puis à Paris durant l’hiver 1939-1940. Il décède le 19 juin 1944 à l’hôpital du Val-de-Grâce, où il avait été soigné pour sa blessure en 1914.

Cet officier a laissé à la postérité 19 carnets qui ont été rédigés au jour le jour du 25.07.1914 au 21.12.1919. Tous ces carnets ont été retranscrits par son petit-fils Alain Pierret.

Les carnets de guerre de Charles Pierret se trouvent actuellement au musée de Gravelotte en Moselle.

Passages du carnet du commandant Charles Pierret concernant le 149e R.I.

Vendredi 18 janvier 1918

Le lieutenant-colonel Philippot, en liaison au G.Q.G. aujourd’hui, a vu le lieutenant-colonel Bouchez qui a déclaré qu’il me donnerait ce que je demandais, c’est-à-dire qu’il m’enverrait dans un centre d’instruction et que mon affectation serait faite à la fin de la semaine.

Mercredi 23 janvier

J’ai eu aujourd’hui un coup de téléphone du lieutenant-colonel Bouchez me disant qu’il allait me faire envoyer la liste des régiments commandés par un colonel et où, par la suite, on pouvait m’envoyer en stage et qu’il me donnerait celui que je demanderai.

Les bulletins de renseignements que j’ai vus aujourd’hui signalent des déclarations disant que l’offensive allemande visera Paris dont la possession aurait une importance capitale pour la décision de la guerre, attaques en Flandre, de Reims à Soissons avec objectif Paris, et en Alsace.

Des journaux allemands auraient laissé entendre d’autre part que si Ludendorff avait offert sa démission, c’est qu’il était opposé à une offensive sur notre front. Toujours pas de précisions, mais des renseignements sur des agglomérations de troupes en arrière.

Jeudi 24 janvier

À table ce matin, longue théorie du général sur le rôle de l’officier d’E.M. Il émet des idées très justes sur la nécessité de la connaissance réciproque du chef et de l’officier d’E.M. et sur la confiance réciproque qui doit exister entre eux. Incidemment, il nous a déclaré que la bienveillance n’était pas une qualité militaire.

Une déclaration de prisonnier, fait dans une autre armée, dit qu’une offensive allemande sera déclenchée, fin janvier ou commencement février, en Haute-Alsace et au nord-ouest de Reims, à la jonction des armées britannique et française en direction de Paris. Jusqu’à présent, il n’y a pas d’indices sur notre front.

Coup de téléphone du lieutenant-colonel Bouchez. Il m’indique les régiments commandés par des colonels et où je pourrais aller faire un stage. Il n’y en a pas du 20e C.A., mais il y en a un du 21e C.A. qui ferait mon affaire. Le 149e R.I. qui est un bon régiment ayant d’ailleurs la fourragère est commandé par un colonel qui le quittera peut-être prochainement. Le 21e C.A. est en Alsace, je crois, ce qui ne me déplairait pas non plus.

Vendredi 25 janvier

… J’ai téléphoné ce matin au lieutenant-colonel Bouchez à qui je demandais mon envoi au 149e R.I.

Lundi 28 janvier

Ma mutation officielle « placé en stage de commandement au 149e » est arrivée.

Mardi 29 janvier

… J’ai appris que le 149e R.I. était en secteur actuellement dans les Vosges, secteur sud de Saint-Dié, entre la Fave et le nord du col du Bonhomme, dans une région où le front suit à peu près la frontière.

Dimanche 3 à mardi 5 février

Je suis parti ce matin mardi 5 de Mirebeau par Dijon où j’ai rejoint l’express de Nancy qui m’a déposé

ce soir à Épinal ; dîner et coucher ici d’où je filerai demain matin sur Gérardmer, Q.G. du 21e C.A.

Mercredi 6 février 1918

Départ d’Épinal par un train partant théoriquement à 7 h 30 mais dont l’horaire, comme celui de tous les trains actuellement, n’est qu’approximatif.

Quoi qu’il en soit, je suis parti d’Épinal avec 40 minutes de retard. Le train avait rattrapé 30 minutes en arrivant à Bruyères où il a pris un nouveau retard de 15 minutes. À Laveline, un train de permissionnaires, en gare, m’amène à Gérardmer à l’heure à laquelle je devais normalement arriver.

Accueil très cordial de la part du général Degoutte qui m’a invité à déjeuner. J’ai revu le lieutenant-colonel Marty, sous-chef du 21e C.A. qui part demain prendre le commandement du 2e mixte zouaves-tirailleurs. Le nouveau chef d’E.M., le lieutenant-colonel Paquin, de la promotion du colonel Bel, est arrivé il y a huit jours après un retour de Salonique où il était chef d’E.M. du général Lebouc, puis le commandant Bontemps, chef du 3e bataillon.

Ensuite, je suis allé voir le colonel Bauby qui a succédé au général Barbier dans le commandement de l’artillerie du C.A., ce dernier ayant quitté les fonctions de chef d’E.M. du C.A..

Après déjeuner, je profite de la voiture d’un capitaine d’artillerie qui allait à Saint-Dié pour y faire une conférence sur les obus toxiques. J’arrive à 15 h 00 à Saint-Dié. Le soir, je suis attendu pour me présenter au général Michel qui commande la 43e division et qui assistait l’après-midi à une réunion à Gérardmer.

Demain, on me conduira au 149e R.I.. Son P.C. qui se trouve à 1 800 m environ à vol d’oiseau de la Tête du Violu est, paraît-il, installé en village suisse dans une belle forêt vosgienne.

J’ai entendu parler du nouveau masque A.R.S. contre les gaz, qui permet de se remuer, même de courir et qui a une durée plus longue que le masque M2. On en a déjà expédié 400 000 aux armées et il paraît que dans un mois environ, on aura pu en donner 1 200 milles aux armées ; on en dote d’abord l’artillerie.

J’ai droit à un accueil excessivement cordial du général Michel, à son retour de Gérardmer. Je l’avais attendu pour me présenter à lui, ce qui me fait coucher à Saint-Dié. Les officiers de l’E.M. de la division ont été d’ailleurs des plus aimables lorsque je suis arrivé cet après-midi. Le général m’a retenu à dîner ainsi que le capitaine Nebout, qui m’avait amené en auto cet après-midi. Le temps est très doux, le ciel est couvert aujourd’hui, ce qui amène de la pluie dans la soirée. Probablement qu’il y a de la neige sur la hauteur.

Partout j’entends dire, par les officiers que je vois, que le 149e R.I. est un très beau régiment et que le colonel Boigues est un excellent homme et un chef de corps remarquable.

Le général Michel voudrait bien l’avoir comme commandant de l’infanterie divisionnaire. Le titulaire de ce commandement, qui est absent en ce moment, a une moins bonne presse que le colonel du 149e R.I.; d’ailleurs, je l’ai vu à l’œuvre, dans une question de personnel, à la 6e armée, où il m’avait donné une impression fâcheuse.

Jeudi 7 février

Départ de Saint-Dié en auto ce matin vers 9 h 1/4 pour arriver une heure plus tard au P.C. Brial, le P.C. du colonel commandant le 149e R.I. et le sous-secteur A du secteur sud de Saint-Dié.

Le P.C. est situé sur les pentes ouest de la cote 905 à 1 500 m. à vol d’oiseau de la Tête du Violu où passent nos tranchées de première ligne. Le P.C. comprend une série de cagnas organisées dans le talus est de la route.

La cagna que j’habite a environ deux mètres de largeur sur 3 m 50 de longueur et 2 m 50 de hauteur de plafond. Une petite fenêtre, en face d’une embrasure dans le talus, éclaire la chambre. Le soir, elle est éclairée par une bonne ampoule électrique. Un poêle enfume la cagna où la surchauffe est organisée à l’intérieur, et consomme du bois à discrétion. Dans le fond, il y a une couchette à fond de grillage métallique, une petite table de toilette, une table pour écrire, une étagère pour les livres, une autre pour poser ses affaires et un rayon formant porte-manteau. Tout cela constitue l’ameublement de la pièce.

En contrebas de la route, quelques baraques de la troupe et une petite chapelle constituent,avec les cagnas, le « village suisse » qui est situé en pleine forêt de sapins dans ce coin des Vosges.

Le secteur tenu par le régiment va du col des Bagenelles au nord du col du Bonhomme jusqu’aux abords sud du col de Sainte-Marie-aux-Mines avec deux points délicats de friction, la Tête du Violu et le Bernhardstein au nord du précédent. Dans la partie sud du secteur, la ligne est très éloignée. Le secteur est actuellement calme. Le temps est couvert, avec un vent assez violent qui est très doux pour la saison. On aperçoit quelques taches de neige sur les versants exposés au nord.

Je n’ai pas encore de nouvelles de mon ordonnance et de mes chevaux qui ont dû être mis en route dimanche de Belleu.

Vendredi 8 février

L’après-midi, je suis allé voir le commandant de Chomereau du 1er bataillon, à son P.C. de la Cude.

La_Cude_Commandant_Gaston_de_Chomereau_de_Saint_Andr_

De là, je suis d’abord monté à l’observatoire Pacchiodo, puis à celui de R 88 au sud du précédent. Le temps est superbe et la visibilité excellente sur les lignes, toutes proches, du Bernhardstein, sur le col de Sainte-Marie, le château de Fête, dont les mitrailleuses battent tout le ravin de la Cude, entre le Bernhardstein et les observatoires où j’étais.

J’ai vu également la vallée de la Liepvrette avec le Hoh Koenigsburg éclairé par le soleil, sur les hauteurs sud et les châteaux de Frankenburg et Ortenburg sur les hauteurs nord. Ce dernier domine immédiatement la plaine d’Alsace.

La majeure partie de notre promenade a pu se faire à cheval par route et sentier dans les forêts superbes de sapins.

Le commandant de Chomereau, un ancien du 149e R.I., a un éclat d’obus dans l’épaule droite qui le gêne encore beaucoup. Il a l’aspect très militaire et a un beau bataillon.

Pour en savoir plus sur le commandant Gaston de Chomereau de Saint-André, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante.

Gaston_de_chomereau_de_Saint_Andr_

 Le commandant Fournier, très jeune, est au régiment depuis deux mois. C’est un ancien capitaine du 4e B.C.P. avant la guerre. Il a l’air très bien. Il a été victime d’un accident d’auto avec le général Foch, en 1916, près du Plessis-Belleville, en allant à une réunion de grands chefs à Châlons-sur-Marne où il accompagnait son beau-père. Il produit une bonne impression de chef jeune et vigoureux, énergique. Il porte encore son ancienne tenue de chasseur à pied avec le n° 149.

Pour en savoir plus sur le commandant Alexandre Fournier, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante.

Alexandre_Henry_Fournier

Samedi 9 février

Ce matin, nous nous sommes réveillés dans le brouillard, ou plutôt dans les nuages qui forment une légère bruine. Malgré cela, je suis parti après déjeuner à cheval, accompagné du lieutenant Husson, porte-drapeau (hier, j’étais accompagné par le capitaine Gérard, adjoint du colonel) pour aller voir le commandant Schalk du 2e bataillon, au P.C. Grande Goutte.

Après le Mézé, on rejoint, par un chemin, l’ancienne frontière pour arriver sur les pentes sud de la cote 1007 où est situé le P.C..

Le brouillard nous empêche de nous rendre à l’observatoire de Clésio d’où on voit fort bien la partie sud du secteur. Nous revenons sur notre route d’où nous descendons par un chemin raide et rocailleux sur Lauterupt, pour aller passer à Honville et Québrux avant de remonter au P.C. Brial.

Le temps se dégage pendant que nous descendons et la vue superbe que nous avons sur la vallée de Ban-de-Laveline nous fait regretter que cette éclaircie ne se soit pas produite en temps voulu pour nous permettre d’aller à notre observatoire.

Dimanche 10 février

J’ai assisté ce matin à la messe dans la petite chapelle en bois et carton bitumé, construite au Mézé par l’un des régiments qui ont tenu ce secteur en 1916. L’aumônier, l’abbé Henry, qui vient d’arriver du G.B.D., vit avec le 149e R.I..Il est à notre popote, ily disait la messe pour la première fois. Il a prononcé quelques paroles très simples pour saluer ceux du 149e R.I. tombés au champ d’honneur dans les derniers combats notamment, en rappelant que les premiers qui ont versé leur sang pour la France sont tombés non loin d’ici au col de Sainte-Marie, en août 1914. Pendant la messe, quelques hommes ont chanté des cantiques, le credo et divers hymnes, sans accompagnement bien entendu, car il n’y avait pas d’orgues.

Pour en savoir plus sur l’aumônier Pierre Henry il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante.

Pierre_Henry

Après avoir déjeuné, je fais la  tournée en secteur avec le colonel, par le Collet, au sud du Mézé, la tranchée de première ligne et les divers postes jusqu’à l’observatoire du Clésio d’où on a une très belle vue sur la vallée de la Liepvrette, Sainte-Marie-aux-Mines et Sainte-Croix.

Nous avons eu encore du beau temps aujourd’hui J’ai circulé sans manteau, ce qui est extraordinaire, ici, surtoutà cette saison-ci.

Lundi 11 février

J’ai enfin reçu ce soir des nouvelles de Mirebeau, expédiées mercredi, soit cinq jours de trajet.

Hier, les Allemands, contrairement à leurs habitudes, ont tiré pas mal dans le secteur alors que le dimanche était, jusqu’à présent, un jour très calme. Aujourd’hui, ils ont réagi également vigoureusement, par un fort marmitage et une concentration de six batteries, sur le Violu, dès que notre artillerie de tranchée a commencé ses tirs à midi. Ils semblent avoir montré quelque nervosité par la façon dont ils ont organisé cette riposte à nos tirs.

J’ai parcouru ce matin, avec le colonel, l’autre partie du secteur du 2e bataillon du commandant Schalk, depuis le col de Numa où nous sommes allés en passant par le Pré de Raves, jusqu’aux rochers du Coq de Bruyère et du Diable qui surplombent la haute vallée de la Liepvrette et dont le premier commande le col de Bagenelles, dans les lignes allemandes, accès de cette vallée sur le village du Bonhomme, à l’est du col du même nom.

Pour en savoir plus sur le colonel Boignes, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante.

Colonel_Boignes_2

Le sentier suivi pour aller du P.C. du commandant Schalk à celui de la compagnie de droite est en plein dégel. Il est encore couvert en grande partie d’une couche épaisse de glace qui le rendait dangereux pour nos chevaux.

L’après-midi, je suis resté dans ma cagna pour reposer mon pied qui a fort travaillé depuis deux jours.

Le général Michel, commandant la division, est venu prendre le colonel qu’il a emmené au même point que ce matin. Il est aimablement venu me dire bonjour à son retour, avant de regagner son Q.G..

Le temps, qui avait paru vouloir tourner à la pluie ce matin, s’est encore maintenu. Il fait beaucoup d’air ce soir, mais le ciel s’est dégagé et il ne fait toujours pas froid.

Mardi 12 février

Hier, les Allemands ont mis devant nos tranchées un écriteau annonçant la signature de la paix avec l’Ukraine, que les journaux laissaient d’ailleurs pressentir la veille et qu’ils annoncent aujourd’hui, tout en déclarant que la Rada ukrainienne ne serait pas maîtresse entière du pays, les Bolcheviks ayant eu le dessus dans le nord de l’Ukraine.

J’ai parcouru ce matin, avec le commandant Fournier qui commande le 3e bataillon et le secteur du Violu,  tout le Violu nord et le Violu centre où ce n’est qu’un fouillis de réseaux de fils de fer entre les tranchées françaises et les tranchées allemandes. Sur le terrain qui est complètement bouleversé par les obus, il reste encore quelques troncs des arbres qui couvraient autrefois ce sommet où on s’est fortement battu en 1915, lorsque nous l’avons repris.

Le_Violu

En contrebas du Violu est, il y a la côte du Chipiant que nous dominons, mais dont la crête sudbat, avec des mitrailleuses, toute la partie de notre ligne au sud du Violu. Les Allemands y sont établis.

On pourrait les en déloger, mais cela ne nous avancerait pas à grand-chose, car le Chipiant est sous les feux du château de Fête, immédiatement au nord du col de Sainte-Marie, d’où les Allemands battent toutes les pentes et le vallon de la Grande Cude au sud du col.

Je suis rentré un peu fatigué de ma tournée.

Ce soir, on nous communique que, demain matin à 5 h 30, sera exécuté le coup de main du 158e R.I. vers 607, c’est-à-dire à notre gauche. Nous appuierons par une démonstration d’artillerie sur les tranchées allemandes du Chipiant et du Bernhardstein.

Aujourd’hui, c’est Mardi gras. La seule distraction possible serait de mettre son masque, mais cela tient trop chaud et sent trop l’huile de ricin.

Mercredi 13 février

Le coup de main de ce matin n’a rien donné, les Allemands s’étant retirés de leurs premières lignes sur lesquelles notre préparation se faisait depuis quatre jours.

Le temps assez menaçant ce matin s’est transformé en une bonne pluie à partir de midi, température plus froide.  Il se pourrait qu’il tombe de la neige sur les hauteurs.

Je n’ai pas pu aller, après-midi, voir le secteur de la Cude, comme j’en avais l’intention.

Les journaux d’aujourd’hui annoncent que Trotski, sans signer la paix avec les puissances centrales, avait déclaré l’état de guerre terminé. On se demande ce qui se passe en Russie, c’est un gâchis invraisemblable.

Le mauvais temps continue et je crains fort de ne pouvoir demain matin aller faire la reconnaissance des batteries que je me proposais de faire avec le commandant Saucelme, commandant l’artillerie du sous-secteur.

En rentrant dans ma cagna après dîner, je constate que mon ordonnance a fait un tel feu que l’un des morceaux de bois empilés près du poêle est en train de flamber. Vite, je le jette dehors, sans quoi, quelques instants plus tard, la cagna aurait flambé.

Jeudi 14 février

La pluie a cessé ce matin, mais elle tombait encore suffisamment à 6 h 00.

Le colonel Guy, commandant l’infanterie divisionnaire de la 43e division, est venu ce matin voir le secteur, rentrant d’un cours du génie à Châlons. Je me suis présenté à lui. Il est de mes anciens de Saint-Cyr et j’avais eu l’occasion de le voir au G.Q.G. où il avait été quelque temps à Chantilly avant d’être sous-chef du G.A.N.. Il a circulé matin et soir en secteur et a déjeuné avec nous. Il semble avoir des idées très arrêtées et très personnelles, non seulement au point de vue militaire, mais surtout au point de vue général. D’après ce que j’ai entendu dire, il semble qu’il ne s’entendrait pas énormément avec le général commandant la division.

L’après-midi, je suis allé à cheval au P.C. la Cude voir le commandant de Chomereau, mais je n’ai rien pu aller voir dans le secteur, en raison des nuages au milieu desquels on se trouvait.

Vendredi 15 février

Les journaux d’aujourd’hui publient toute une série de restrictions au sujet de la nourriture dans les hôtels, restaurants, cercles, etc.

Le 158e qui est à notre gauche et qui avait fait un coup de main sans résultats avant-hier, a recommencé ce matin une opération analogue, non seulement sans succès, mais qui lui a coûté deux tués, dont un officier et plusieurs blessés.

Le terrain, dans cette région, est tout ce qu’il y a de plus défavorable aux opérations de ce genre tant par la nature même du terrain que par l’accumulation d’obstacles faite dans ce secteur depuis trois ans, secteur qui était très calme et que, paraît-il, notre division agite fortement depuis qu’elle est ici.

Le secteur tenu par le 149e R.I. s’étend du col de Numa, improprement appelé col des Bas Genelles. Ce dernier col est parallèle au front et est situé entre les lignes, jusqu’aux abords sud du col de Sainte-Marie-aux-Mines.

Il y a deux points de friction avec l’ennemi, à la Tête du Violu et au Regnault où les Allemands occupent, à quelques mètres, le Chipiant et le Bernhardstein, points où l’on s’est battu par tous les moyens et où le terrain bouleversé est enchevêtré de boyaux, de tranchées et de troncs d’arbres coupés par les obus.

 Ces secteurs sont tenus par notre bataillon du centre (commandant Fournier, 3e bataillon) et notre bataillon de gauche (commandant de Chomereau, 1er bataillon).

La partie tenue par le bataillon de droite (commandant Schalk, 2e bataillon) n’a aucunement cet aspect désolé de la Tête du Violu. Le paysage y a conservé son aspect ordinaire, très pittoresque, les Allemands étant assez éloignés de l’autre côté de la vallée.

Je suis allé cet après-midi, pour régler une question de service, au P.C. du commandant de la compagnie de gauche du 174e R.I., régiment qui est à notre droite.

Pour en savoir plus sur le commandant Louis Schalk, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante.

Louis_Schalck

À cheval jusqu’aux abords de Pré de Raves, j’ai trouvé, dans la seconde partie du chemin parcouru, une route mauvaise en raison de la neige et de la glace qui la recouvrait. Au Pré de Raves, où j’ai mis pied-à-terre, je me suis trouvé dans la neige avec un air vif qui me constituait des glaçons plein la moustache.

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Je suis monté à la Tête de Chat où le P.C. du commandant de compagnie est orné de trois têtes de chats peintes l’une en bleu, l’autre en blanc, la troisième en rouge. Je suis revenu par le Coq de Bruyère et le Rocher du Diable, deux rochers ou nous avons des groupes de combat avec mitrailleuses sous roc au premier. Au second, on est en train de percer la galerie nécessaire. Ensuite je  prends par le chemin frontière et le P.C. du chef de bataillon avant de regagner la route où m’attendaient mes chevaux.

J’ai eu quelques difficultés de marche, tant sur le chemin couvert de glace montant à la Tête de Chat, que sur les autres chemins ou les fondrières de boue de ces jours derniers, durcies par la gelée, constituaient pour mon pied une gymnastique parfois douloureuse.

Ce soir, le ciel est clair, étoilé. Le premier quartier de lune est très brillant, promettant une bonne gelée pour la nuit.

Samedi 16 février 1918

Je suis descendu cet après-midi à Verpellière où sont installés le T.R. et le T.C. de l’E.M. du régiment. Le froid est un peu moins vif que dans la vallée, mais encore suffisant d’après la glace que l’on trouve au bord de tous les ruisseaux, fontaines, etc..

Le colonel, à la réunion des chefs de corps à Saint-Dié, a appris que les Allemands, sur le front du C.A., avaient réussi à enlever en trois points différents trois sentinelles distantes d’une trentaine de mètres de leur poste. Il se pourrait que ce soit des éléments de l’Alpenkorps qui aient fait le coup puisqu’il paraît que ce corps est actuellement en Alsace, à notre hauteur. Il paraît que l’Alpenkorps a fait des prouesses remarquables au moment de la campagne contre la Roumanie, dans les Carpates.

Dimanche 17 février

Ce matin, avant la messe, au Mézé, le colonel a remis la Médaille militaire à deux sous-officiers à qui elle avait été attribuée par la promotion de janvier.

À peine redescendu de là-haut, je travaillais tranquillement dans ma chambre, lorsque le capitaine Gérard, l’adjoint au colonel, est venu m’annoncer que j’étais remis à la disposition du G.Q.G. et que l’armée demandait quand je pouvais être mis en route.

Pour en savoir plus sur le capitaine Gabriel Gérard il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante.

Capitaine_Gabriel_Gerard

J’ai répondu que je partirais dès que j’en recevrais l’ordre. Quelques instants plus tard, on était avisé de me diriger sur le G.Q.G. à Compiègne où je serai maintenu jusqu’au 10 mars.

Que me veut-on ? En tout cas, je suis désolé de quitter le 149e dont j’espérais un jour, si mon activité physique était suffisante, pouvoir prendre le commandement si on se décidait à nommer le colonel Boigues à un commandement d’I.D..

Lundi 18 février 1918

J’ai terminé ce matin mes préparatifs de départ. Mon ordonnance, mes chevaux et mes bagages sont descendus à Verpellière avec les voitures de ravitaillement revenant à vide.

Un peu avant le déjeuner, le général Degoutte, qui est en reconnaissance du secteur, est passé au P.C.. J’ai pu le saluer, très aimable comme toujours. Il paraît qu’il a dit au colonel Boigues qu’il aimerait bien me voir revenir, ce que j’espère, puisque l’ordre de ma mise en route dit que je serai détaché jusqu’au 10 mars au G.Q.G..

Sources

Carnets de guerre inédits du commandant Charles Pierret.

Les informations concernant la biographie du commandant Charles Pierret ont été, pour la plupart, fournies par son petit-fils A. Pierret.

Le commandant Pierret possède un dossier sur le site de la base Léonore. Celui-ci peut se consulter sur le lien suivant.

Site_base_Leonore

Un grand merci à N. Bauer, à M. Bordes, à A. Carobbi et à A. Pierret.