24 octobre 2009

La bataille de la Malmaison évoquée par le commandant Gaston de Chomereau de Saint-André.

                              General_de_Chomereau_de_Saint_Andr_

 Avant tout, je tiens à exprimer ma plus profonde gratitude à T. de Chomereau qui a bien voulu me communiquer des documents familiaux concernant le Général Gaston de Chomereau de Saint-André lorsqu’il était officier au 149e R.I.. Je le remercie également pour  l'autorisation qu’il me donne de pouvoir les utiliser sur le blog du 149e R.I..

 

 Notice rédigée par le commandant de Chomereau de Saint-André sur la bataille de la Malmaison et destinée aux familles des soldats du 1er bataillon.

 Gaston_de_Chomereau_croix_de_guerreLe 23 octobre 1917, à 4 h 00, le 1er bataillon qui,les jours précédents,occupait les creutes Chantereine, Volvreux et Colombe, etc. est à ses emplacements d’attaque dans la parallèle de départ. Les tranchées Bourdic et des territoriaux sont occupées par la 2e compagnie (Robinet) à droite et la 3e compagnie (Mouren), à gauche, en 1ère ligne. La 1ère compagnie (Ihlé) est en soutien. Les sections de mitrailleuses (de Parseval) réparties. Le chef de bataillon se trouve au centre avec le capitaine adjudant-major Guilleminot, le sous-lieutenant d’artillerie Pélegry et la liaison. Une compagnie de nettoyeurs, la 5e compagnie(Aubert) est intercalée entre les compagnies de tête et la compagnie de soutien. Un détachement du service médical avec le sous-aide-major Lebranchu, accompagne la liaison. A droite, un bataillon du 158e R.I.. A gauche, un bataillon du 109e R.I.. Derrière, se trouve le 3e bataillon (Putz) qui est placé sous les ordres du commandant du 1er bataillon et constituant avec ce dernier élément le 1er groupe d’attaque.

L’abbé Galloudec, aumônier du régiment, a tenu, de même qu’à Soyécourt, à marcher avec le bataillon de 1ère ligne. Il mourra glorieusement, au poste de combat qu’il s’était choisi.

carte_la_malmaisonL’objectif fixé sera défendu avec la dernière énergie. Ce mouvement de terrain : 190 - aboutissement du Chemin des Dames sur la route de Maubeuge – observatoires 195, jonction de trois crêtes, est en effet d’une importance capitale pour l’ennemi. L’organisation en est formidable et comporte six systèmes de tranchées, plusieurs sont à contre pente : Blocus, Lassitudes-Epreuves, Caniche-Carlin-Griffon, Basset-Hérisson, Esculape-Esope, Enoch-Egée-Loutre, avec flanquements, réseaux épais, abris bétonnés, etc.

 

(Le poteau indicateur marquant le point d’origine du chemin des Dames, a été offert par le 1er bataillon au musée de l’armée des invalides).

La garnison est constituée par les grenadiers du régiment impératrice Augusta, élite de la garde allemande. Tout cela, nos hommes le savent, mais ils ont confiance dans le succès. Ils sont calmes et décidés. Le moral est superbe. Deux jours auparavant, une reconnaissance de la 1ère compagnie, commandée par l’aspirant Laurencin, a poussé jusqu’au Blocus. Il fallait dix volontaires, il s’en est présenté cinquante…

A 4 h 45, l’heure H = 5 h 15, est communiquée a la troupe par les officiers. Un barrage préventif ennemi, ou plutôt une contre préparation de 77 et de 105, commence avec violence.

 

A 5 h 15, les hommes sont d’un bond sur le parapet. Le bataillon part, fanions déployés, aux cris de « En avant » avec une fougue splendide. Il fait nuit noire, mais les éclatements et les fusées lancées de tous côtés, éclairent le terrain bouleversé. Le vacarme est indescriptible. Sur un front de 12 km, des centaines de pièces tirent à toute vitesse. Le barrage allemand est plus intense. Des 150 se joignent aux 77 et aux 105. Les premières tranchées allemandes sont presque complètement nivelées et la direction est difficile à maintenir. Tout le monde n’a qu’une idée, il faut progresser vers l’objectif indiqué. Pas de traînards, seuls restent en arrière les hommes trop gravement atteints pour avancer quand même.

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Gaston_de_Chomereau_croix_de_guerreDès le départ, le commandant de la compagnie de gauche, le lieutenant Mouren, qui entraîne son unité avec sa bravoure habituelle s’abat, foudroyé,  ainsi qu’une partie de sa liaison. Le lieutenant Malaizé, qui lui succède, tombe presqu’aussitôt à son tour, grièvement blessé. Le mordant et l’initiative des hommes facilitent la tâche des gradés et pallient les conséquences des pertes subies, de l’obscurité et de la difficulté de se reconnaître sur un terrain dont tous les points de repère ont disparu.

A 5 h 45, les éléments de tête, serrant à bloc notre barrage roulant, vont atteindre le premier objectif, la route de Maubeuge. A notre droite, certains éléments du corps voisin, retardés légèrement par la traversée des bois, se trouvent en retrait. La fraction de liaison (1ère compagnie et la section de mitrailleuses du sous-lieutenant Lesserveur) assure avec beaucoup de décision la sécurité de ce flanc. Le chef de bataillon la fait renforcer par une équipe de stokes aux ordres de l’aspirant Valdenaire et fait appuyer de ce côté une compagnie du bataillon Putz. Le danger possible est ainsi conjuré. A gauche, un trou analogue s’est produit devant l’Ouvrage Fermé. La fraction de liaison (sous-lieutenant Loubignac de la1ère compagnie et la section de mitrailleuses du sergent Mantelin) obvie à cet inconvénient. Un élément du bataillon Putz est poussé dans cette direction.

A ce moment, le barrage allemand est franchi ; Il a coûté des pertes sérieuses, mais n’a en rien interrompu la progression.Cimetiere_de_Conde_sur_Aisnes_1 Quelques prisonniers trouvés dans les abris non effondrés de la tranchée Griffon et de la tranchée du Basset commencent à apparaître. L’un d’eux, interrogé par le chef de bataillon, lui annonce que la 1ère ligne solide de résistance est vers la route de Maubeuge.

En effet, presque au même moment (5 h 45) des nids de mitrailleuses se démasquent sur la ligne Esculape-Hérisson, en particulier vers les points 3043, 3044, etc. Les allemands se défendent avec acharnement et notre ligne se trouve momentanément arrêtée à proximité de l’emplacement prévu pour le premier bond. Sur l’ordre du chef de bataillon, commandant le 1er groupe d’attaque, les éléments de tête du 3e bataillon qui atteignent 190, s’arrêtent un peu. Le chef de bataillon peut s’entendre directement avec le capitaine Foucher qui a pris le commandement du 3e bataillon après la disparition de commandant Putz et du capitaine adjudant-major Houel. Ordre est donné au capitaine Foucher de suivre de près la progression du 1er bataillon aussitôt qu’elle pourra être reprise. La chose essentielle à faire pour l’instant est la réduction des nids de mitrailleuses qui nous causent des pertes sensibles. Les chars d’assaut sont encore trop loin pour intervenir. Les mitrailleurs appartiennent à des détachements spéciaux et aux grenadiers Augusta : soldats choisis, ils tiennent jusqu’au bout et il faut, pour maîtriser leur résistance, l’extraordinaire mordant de nos poilus. Une série de combats sanglants s’engagent. Des hommes seront ensuite retrouvés, tués à coups de couteau de tranchée.

Gaston_de_Chomereau_General_PetainA la compagnie de droite (2e) l’aspirant Boissenin, le sergent Bossut sont tués. Cette unité a devant elle les mitrailleuses de 2743 et de l’observatoire 195, échelonnées en profondeur. Le commandant de compagnie secondé par les sous-lieutenants Daumont et David progresse de trous d’obus en trous d’obus sous la protection d’échelons de feux. Au centre, le sergent Caillet (1ère compagnie) est tué. Le lieutenant Ihlé, qui après avoir enlevé sa compagnie avec un allant incomparable la dirige, debout, à découvert, les jumelles à la main, est mortellement atteint par deux balles. Le sous-lieutenant Boudène, le poignet droit traversé par une balle, lui succède et continue l’avance. A gauche, le commandant de compagnie en troisième, le sous-lieutenant Gindre –qui gravement contusionné par accident, la nuit précédente, a voulu faire l’attaque quand même – est tué à son tour, l’adjudant Defrain blessé, l’adjudant Robert Chef commande désormais cette unité. Le feu ennemi est des plus nourris, mais gradés et soldats appliquent strictement, comme sur le terrain d’exercice, les procédés de combat qui leur ont été enseignés pour la réduction des centres de résistance. Ils Les manœuvrent, les débordent, s’emparant successivement des mitrailleuses adverses.

Il est actuellement 6 h 25 et le barrage roulant français s’est déplacé. Sur la droite des rafales de mitrailleuses qui arrivaient de la ferme de la Malmaison et de la partie est du Hérisson ne réussissent pas à entraver la progression. L’adjudant Didier de la 1ère compagnie en soutien avec son peloton derrière la compagnie Robinet, estimant son intervention nécessaire a, de lui-même obliqué légèrement à droite avec beaucoup de jugement, pour compléter l’action de cette compagnie en opérant du côté de la bifurcation Hérisson-Lévrier. Secondé par quelques hommes, il s’approche personnellement après utilisation préalable de V-B jusqu’à portée de grenades à main des mitrailleuses allemandes. Un F.M du 158e R.I. se joint à lui. Cette action combinée menée avec intelligence et énergie oblige les mitrailleuses de 3043 à se rendre. Celles de 195 ne tirent presque plus. A gauche la compagnie Chef qui est solidement étayée par l’élément Loubignac opèrent d’une manière analogue vers la Loutre. Sur ce point, l’ennemi s’efforce de réagir. Une contre-attaque d’environ trois sections débouche par le boyau Egée, se rabattant ensuite face à la route de Maubeuge. Le sergent Charmier, presque seul, se jette au devant d’elle et l’arrête à coups de grenades. Renforcé par le peloton de l’aspirant Fromont, le peloton de tête de la 3e pousse en avant. La contre-attaque allemande est bousculée et dispersée. Enfin, le reste de la compagnie Boudène – dont le chef, de sa main valide tue un officier allemand – appuie énergiquement les 2e et 3e compagnies, s’intercalant dans leurs vides.

A 7 h 15, les résistances paraissent maîtrisées. Le bataillon fondu en une seule ligne, se lève tout entier à la fois et chargeGaston_de_Chomereau_Les_canons_2 furieusement sur son dernier objectif, marqué par 195 et 2746. Il le dépasse largement, dispersant quelques groupes d’allemands et muselant deux dernières mitrailleuses. Certaines fractions emportées par leur ardeur vont jusqu’au bois Planté. Ils doivent se replier en raison de notre barrage…

Les liaisons sont aussitôt complétées avec les unités sur nos flancs et en arrière et l’organisation défensive est entreprise. Chaque unité se conforme strictement aux ordres antérieurs. Aucune réaction adverse ne se manifeste après cette lutte opiniâtre et nos hommes peuvent se promener à découvert, tranquillement, sur le terrain ainsi nettoyé.  

Les pertes du bataillon sont sérieuses, mais plus que compensées par celles de l’ennemi et par le résultat obtenu. L’objectif désigné, particulièrement important dans le cadre général de l’attaque a été enlevé de haute lutte et à H + 4 : 9 h 15, les bataillons de seconde ligne, dépassent la crête si brillamment conquise, pourront descendre vers les Vallons et Chavignon, cueillant les batteries allemandes désormais sans défense.

En résumé : Fougue admirable malgré les lourdes pertes subies. Application impeccable au combat des procédés d’instruction du terrain d’exercice, esprit de sacrifice poussé au plus haut degré. Une volonté de vaincre assurant la victoire brillante et complète. Telles sont les caractéristiques de l’attaque du 23 octobre par le 1er bataillon. La page est digne de son historique et peut faire suite à celle du col de Sainte-Marie, d’Abreschwiller, de Saint-Benoît, de Lorette, de Vaux – deux fois repris par le bataillon – qui y laissait 400 hommes sur 500 et 14 officiers sur 17, mais arrêtait l’allemand, de Soyécourt et de la sucrerie de Génermont.

 

P.C. Ihlé le 24 octobre 1917.

 

Ce texte sera édité quelques temps après. En voici les premières pages qui ont été envoyées par P. Blateyron.

 

                                       LIVRET_DU_149

 

 

                livet_149_p2

 

 

                livret_149_p3

 

 Avec tous mes remerciements aux personnes suivantes :  P. Blateyron, A. Carrobi et T. de Chomereau.

 

Sources :

« Batailles et combats des chars français, l’année d’apprentissage (1917) » Lieutenant-colonel breveté J. Perré. Editions Charles Lavauzelle et cie 1937.

« J.M.O. de la 170e D.I..» Sous-série 26 N 462/4. S.H.D. Vincennes.

 


05 août 2013

Gaston de Chomereau de Saint-André (1879-1966).

                  Gaston_de_Chomereau_de_Saint_Andr__1

Gaston de Chomereau de Saint-André voit le jour le 5 décembre 1879 dans la propriété familiale de Buxières-d’Aillac, une petite commune située dans le département de l’Indre, en Berry.

À sa naissance, son père Louis, comte de Chomereau de Saint-André, est colonel. Il est âgé de 54 ans et commande le 17e régiment de Dragons. Il vit avec son épouse Marie de Bonnault de Villemenard, âgée de 34 ans dans la ville fortifiée de Carcassonne.

Élève au lycée Saint-François de Dijon, il quitte cet établissement après avoir obtenu son baccalauréat en 1898.

Issu d’une grande famille de militaires, Gaston suit la tradition familiale qui le conduira sur les traces de son père, de son grand-père et arrière-grand-père paternels. Il intègre la 4e compagnie de la promotion d’In-Salah (1899-1901), après avoir signé un engagement avec l’armée d’une durée de trois ans et réussi le concours d’entrée de l’école spéciale militaire. Ce Saint-Cyrien devenu sous-lieutenant fait partie des meilleurs de sa promotion (9e sur 546 diplômés).

                   Saint_Cyr      

En octobre 1901, il rejoint la ville de Chambéry pour être incorporé au 13e B.C.P.. Deux ans plus tard, jour pour jour, il est promu lieutenant.

En septembre 1909, Gaston de Chomereau de Saint-André quitte les montagnes savoyardes, il vient de recevoir sa mutation pour le 7e R.I.. Il rejoint Cahors où il va séjourner durant quatre années. C’est dans cette ville qu’il épouse en 1907 Geneviève Barré de Saint-Venant. Le couple aura trois enfants. Nommé capitaine le 23 mars 1914, il gagne l’est de la France pour prendre le commandement d’une compagnie du 149e R.I. d’Épinal.

                                                 7e_R

Début août  1914, c’est la mobilisation,  le capitaine de Chomereau de Saint-André est à la tête de la 8e compagnie du 149e R.I.. Il se trouve sous les ordres du commandant du 2e bataillon, Marius Magagnosc.

Gaston de Chomereau de Saint-André participe à tous les combats du début du conflit dans lesquels son régiment a été impliqué. Le 28 août 1914, sa compagnie est positionnée près de Rambervillers. Le capitaine de Chomereau de Saint-André est blessé par un éclat d’obus qui se fige dans son épaule gauche. Il est évacué à Lyon pour être soigné à l’hôpital Desgenettes.

Après une courte convalescence, à Bourges, c’est le retour dans la zone des armées. Au début de 1915, Il combat de nouveau avec le 149e R.I. dans la région de Lorette où le régiment souffre d’énormes pertes. 

En mars 1916, le 149e R.I. est envoyé d’urgence à Verdun. Gaston de Chomereau de Saint-André participe avec ses hommes aux violents combats qui eurent lieu dans le village de Vaux-devant-Damloup. À cette occasion, cet officier est fait chevalier de la Légion d’honneur.

Au lendemain de sa participation à la bataille de Verdun, le capitaine de Chomereau de Saint-André exerce la fonction d’adjudant-major, un poste qu’il occupe du 19 avril 1916 au 4 décembre 1916. Dès le lendemain, il doit rejoindre la ville de Beauvais pour effectuer un stage au centre d’instruction des chefs de bataillon.

Après avoir été nommé chef de bataillon à titre temporaire à la fin du mois d’avril 1917, il prend la tête du 1er bataillon du 149e R.I..

                  Gaston_de_Chomereau_de_Saint_Andr___2_

Le 10 avril 1918, il quitte définitivement le 149e R.I. pour prendre le commandement du 48e B.C.P. un bataillon de chasseurs qu’il ne quitte pas avant l’année 1919.

                  Harmonium

                           Le commandant de Chomereau de Saint-André joue de l’harmonium

Avec son bataillon, il combat à Kemmel et dans l’Oise, il délivre Notre-Dame de Liesse, dans l’Aisne. Le jour de l’armistice, le 11 novembre 1918, le 48e B.C.P. est au contact avec l’ennemi, à Rocroi.

                   Les_officiers_du_48e_B 

              Les officiers du 48e B.C.P.. Le commandant de Chomereau de Saint-André se trouve au 1er rang

                                                                          ( 2e à partir de la gauche)

Le 3 mars 1919, Gaston de Chomereau de Saint-André est nommé à l’état-major du commandement supérieur de la Lorraine. Il va devoir suivre les cours de l’école supérieure de guerre. Ayant obtenu son brevet d’état-major, il devient chef de bataillon à titre définitif le 25 septembre 1920.

En octobre 1920, il doit finaliser sa formation en effectuant un stage à l’état-major du 17e C.A.. Deux ans plus tard, il est titularisé dans sa fonction de chef du 4e bureau.

En mars 1930, le commandant de Chomereau de Saint-André se retrouve chef d’état-major de la 36e D.I.

Il est nommé lieutenant-colonel le 25 septembre 1930. Le 25 mai 1935, il prend le commandement du 158e R.I.F., un régiment qu’il rejoint à la fin du mois de juillet. Trois mois plus tard, il est à la tête du 172e R.I.F. le régiment de Strasbourg.

                  172e_R

                              Le lieutenant-colonel de Chomereau de Saint-André à la tête du 172e R.I.F.

Cet officier qui va bientôt fêter ses 56 ans est promu colonel le 25 septembre 1935. 

Après une longue carrière militaire de presque 40 ans, il devient général de brigade au moment où il doit partir à la retraite.

Il est rappelé à l’activité le 24 août 1939. De nouveau, les bruits du canon vont se faire entendre, la Seconde Guerre mondiale est sur le point de se déclencher. Le général de brigade Gaston de Chomereau de Saint-André commande le département de l’Indre, puis celui de la Seine-et-Oise, dont le quartier-général se trouve à Versailles, à partir du 1er novembre 1939. Il participe aux opérations de guerre avec l’Armée de Paris, puis bat en retraite en ordre avec 25 000 hommes tout en combattant. Il sera décoré grand officier de la Légion d’honneur en 1957 pour ce dernier fait d’armes.

Il est renvoyé dans ses foyers le 2 juillet 1940. Chef de la légion des combattants du département de l’Indre, il est arrêté chez lui par la Gestapo à Buxières-d’Aillac puis interné à Buchenwald en Allemagne d’août 1943 à février 1944.Très influent dans sa région, il est soupçonné, avec raison, de contact avec l’armée secrète du général Delestraint. Le général de Chomereau de Saint-André ne cachait pas du tout ses désirs de revanche sur l’Allemagne. Il est arrêté une seconde fois, mais plus brièvement après son retour en France.

À la Libération, et jusqu’à son décès, Gaston de Chomereau de Saint-André est président des anciens combattants de l’Indre, mais aussi des anciens du 149e R.I. et du 172e R.I.F. Il maintient de nombreux liens avec ses anciens compagnons d’armes.

En 1947, son fils cadet, capitaine de la Légion étrangère, est tué en Indochine.

Il vit jusqu’à sa mort dans sa propriété berrichonne de Buxières-d’Aillac qui l’a vu naître, entouré de ses petits-enfants.

Gaston de Chomereau de Saint-André a obtenu les décorations suivantes :

Chevalier de la Légion d’honneur, D. du G.Q.G., n° 2851 du 03/05/1916 :

« Officier de la plus grande valeur, ayant un haut sentiment du devoir. Le 9 mars 1916 a enlevé, avec sa compagnie, malgré un feu violent d’artillerie et de mitrailleuses, une partie du village de Vaux-devant-Danloup qu’il a organisé défensivement. Du 31 mars au 5 avril, commandant un bataillon dans un secteur particulièrement dangereux (Fort de Vaux) s’est dépensé sans compter, sous un bombardement des plus violents, pour la défense et l’organisation de la position. (Comporte la croix de guerre avec palme). »

Commandeur de la Légion d’honneur.

Croix de guerre 1914-1918 et 1939-1945.

Grand officier de la Légion d’honneur (en 1957, des mains du général Héring, aux Invalides).

Officier du mérite espagnol.

                  Invalides

                 Le général de brigade de Chomereau de Saint-André est fait grand officier de la Légion d’honneur

Citations :

Citation à  l’ordre de l’armée, n° 144  du 04/12/1915 :

« Le 9 août 1914, au combat du col de Sainte-Marie, a conduit brillamment sa compagnie à l’assaut des tranchées allemandes fortement organisées. S’est également fait remarquer par sa bravoure et son attitude énergique au combat d’Abreschwiller, le 1er août 1914. Blessé grièvement par éclat d’obus, le 28 août, a demandé à rejoindre le régiment, incomplètement guéri. »

Citation à l’ordre de l’armée, n° 527 du 9 novembre 1917 :

« Officier d’élite, d’un courage à toute épreuve. A le 23 octobre 1917, conduit son bataillon, fanions déployés, à l’attaque des positions allemandes, et s’en est brillamment emparé, d’un seul élan. » 

Citation à l’ordre de l’armée, n° 130-28 du 28 septembre 1918 :

« 48e B.C.P.- commandant de Chomereau de Saint-André. Possède déjà un passé brillant de gloire, acquis sur la Somme, au chemin des Dames et au Kemmel. S’est brillamment élancé à l’attaque, le 10 août 1918, a rompu le front ennemi, bousculé ses arrière-gardes, réalisé une avance de plus de huit kilomètres, enlevant à l’ennemi plus de 200 prisonniers, des canons et des mitrailleuses. Au cours des combats des 19, 20 et 21 août, a affirmé de nouveau sa crânerie et son allant, brisant la résistance acharnée de l’ennemi et lui enlevant Lasigny. »

Citation à l’ordre du IIe groupe de bataillons de chasseurs, sans numéro du 1er janvier 1919 :

« A enlevé, dans une brillante action, la ville de Liesse aux arrière-gardes ennemies. A terminé la poursuite, le 11 novembre 1918 dans les bois de Revin, après avoir fait tomber, dans un chaud combat, la dernière résistance des Allemands. »

Citation à l’ordre de l’armée, n° 2097/C du 11 mai 1948 :

« Officier général des plus belles qualités de chef. Chargé, le 13 juin 1940, de diriger les opérations de repli au-delà de la Loire, des 4 régiments régionaux de la région parisienne, de 2  de Seine-et-Oise, des dépôts de Seine-et-Oise, d’un effectif d’environ 25000 hommes, a réussi par son énergie à exécuter les mouvements prescrits, dans des conditions extrêmement difficiles, malgré les incursions d’engins blindés ennemis et les bombardements aériens, en maintenant la cohésion et la discipline dans ces diverses unités. Le 15 juin, à Étampes, est intervenu personnellement pour rallier les fuyards d’autres unités et a pris le commandement d’une section ainsi regroupée, pour faire face, dans une situation critique, à une incursion ennemie. »

Sources :

La plupart des informations concernant le général de brigade de Chomereau de Saint-André Aa été fournie par son petit-fils.

Le site de généalogie « GénéaNet » a été consulté.

Gaston de Chomereau de Saint-André possède également un dossier sur le site de la base Léonore. Celui-ci peut se lire sur le lien suivant : 

Site base Leonore

Toutes les photographies proviennent de la collection personnelle de T. de Chomereau, exceptée celle de la 4e compagnie de la promotion d’In-Salah (1899-1901) de l’école spéciale militaire qui provient d’un livre d’or appartenant à P. Baude.

Un grand merci à  M. Bordes et à T. de Chomereau et à P. Baude.

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16 décembre 2013

Les oiseaux ne chantent plus dans le bois des Hospices et dans le bois Fumin.

Gaston_de_Chomereau_de_Saint_Andre_22

Une nouvelle fois, je remercie de manière chaleureuse Tristan de Chomereau qui me donne son autorisation pour reproduire ici le témoignage laissé par son grand-père.

Témoignage du capitaine Gaston de Chomereau de Saint-André commandant la 1ère compagnie puis le 3e bataillon du 149e R.I.. 

À cette époque, le 149e R.I. est toujours au 21e C.A. (général Maistre). Il appartient à  la 43e division d’infanterie commandée par le général de Boissoudy, faisant brigade avec le 158e R.I (général Guillemot). Le bataillon est à 4 compagnies, de 130 fusils environ. Je commande la 1ère compagnie (bataillon Magagnosc). 

Le 25 février 1916

 Le 149e R.I. vient de quitter le camp de Saint-Riquier (Somme) après une préparation intense pour une offensive dans la Somme (armée de réserve Pétain). En janvier, il est parti du secteur de Lorette où, pendant un an, il a subi des pertes énormes. Le 25 février, nous apprenons la nouvelle de l’attaque sur Verdun. Le corps d’armée s’embarque vers Vitry-le-François. Le rassemblement se fait dans la région nord de Bar-le-Duc. Dernière mise au point. L’état physique et moral est parfait. Les hommes ont conscience qu’il faut arrêter l’ennemi. Il y a une exaltation et un esprit de sacrifice collectif que je n’ai vu que là. 

6 mars 1916

Départ en camions par ce qui deviendra la voie sacrée. À Souilly, le régiment passe devant Joffre, qui est salué par les acclamations des poilus. Le débarquement se fait à hauteur du Fort du Regret.

 Le cantonnement a lieu à Haudainville. Le P.C. s’établit dans une péniche sur le canal. Pas de projectiles sur la ville, mais de nombreux entonnoirs de 320 ou 380. Les crêtes au Nord sont sans cesse enfumées. 

7 mars 1916

Nous montons en première ligne par 218-222, le Cabaret. De violents barrages d’artillerie au carrefour 325 nous obligeant à attendre, arrêt dans les bois. Le 1er bataillon se trouve à 200 m au sud-ouest, contre les dentelés du fort de Tavannes. La nuit est terrible, il fait moins 12 degrés. Harcèlement incessant de l’ennemi, il n’y a pas de tranchées et l’obscurité est absolue. Nous entendons les hurlements des blessés des autres unités. Par chance, il ne se passe rien à la 1ère compagnie, pour moi, une simple contusion par éclat, m’étourdissant une main pendant deux ou trois jours. 

8  mars 1916

Il faut creuser des tranchées. À 14 h 00, nous recevons l’ordre de contre-attaquer de suite entre le fort de Souville et Tavannes, au nord. Aucune autre précision ne nous est donnée. Nous ne savons rien sur l’ennemi, pas de soutien d’artillerie. Je n’ai, pour me repérer, qu’une carte au 80000e, il y a beaucoup de lacrymogènes. La chaleur est brusque et épuisante. Rafales ininterrompues de 150 et 210. Un Contrordre arrive à 15 h 00, le régiment est placé en réserve au sud de la batterie de l’Hôpital (bois), aucun abri pour nous protéger.

Pertes : plusieurs officiers et de nombreux hommes sont tués. 

9 mars 1916

À 4 h 00, l’ordre est donné de porter en toute hâte deux compagnies entre le fort de Douaumont et Vaux, en renfort de la 13e Division. Grâce à une accalmie, le détachement (1ère et 4e compagnies sous les ordres du commandant Magagnosc) dévale par les ravins qui s’appellent aussi ravin de la mort. Il atteint,sans perte, l’objectif à 6 h 30. À 8 h 00. La 1ère compagnie attaque Vaux qui vient d’être enlevé. Elle barrera le vallon à l’est de l’étang. Mouvement par petits paquets, je pars en tête à la course comme guide. Premier abri,  le  pont sous le chemin de fer à voie étroite et  le chemin creux au deuxième. J’enjambe sous le pont un commandant du 21e R.I., bon camarade, tué à l’instant.

La compagnie ralliée, je prescris l’attaque, trois sections sont déployées, une reste en réserve. Dès le débouché, il y a de violentes rafales de mitrailleuses. Un de mes officiers tombe (frappé de 2 balles) pendant que je lui donne des ordres. La section  de La Chevalerie, que je suis, progresse rapidement. Elle saute sur le village, bouscule les Allemands et les refoule jusqu’au moulin où elle s’est arrêtée. Je complète l’occupation. Il est impossible d’aller plus loin.

À ma droite le 409e R.I. (120e D.I.), qui se trouve aux lisières sud du village, à ma gauche (voie ferrée) le 21e R.I., la 4e a rejoint et reste en réserve. Il n’y a pas moyen de creuser des tranchées, l’eau arrive à 40 cm. Les caves étayées solidement sont inondées. Nous sommes au contact immédiat avec l’ennemi, à 20 ou 30 m, dans le village, collés aux Allemands pour essayer de faire diminuer les rigueurs des bombardements. Nous gîtons dans les maisons du gros du bourg, qui ont peu souffert. Pas un obus sur nous, mais des 210 et 320 tombent à 300 m sur les pentes. Tir de lapin sur les isolés qui circulent devant nous (3e C.A.). 

Le 10 mars 1916

La situation reste inchangée. Alertes perpétuelles, des tentatives sont faites pour se reprendre réciproquement des maisons. Les combats à la grenade sont fréquents. Nous en avons heureusement trouvé et rapporté des caisses abandonnées. L’évacuation nocturne des blessés se fait péniblement. Absence de nouvelles. Un sergent à cran parvient à atteindre le fort de Vaux pour s’assurer que les Allemands n’y sont pas. Les vivres de réserve emportées pour plusieurs jours s’épuisent. Les morts sont enterrés sur place. Il neige.

Le commandant Magagnosc est rappelé d’urgence par le colonel, il me passe le commandement des deux compagnies. 

Bois_Fumin_1

Le 11 mars 1916

Au matin, relève par le 158e R.I.. Impossible de partir de jour. Nous nous empilons dans les dernières maisons à l’ouest du village. Un courrier apporte le courrier qui est le bienvenu et quelques boules de pain fraternellement partagées.

À la nuit, marmitage incessant vers l’étang,  l’attente est longue. L’arrosage ralentit, courte consultation avec le commandant de la 4e compagnie le lieutenant Canon (ancien adjudant colonial), calme et brave. « On y est ? Oui. » Les deux compagnies, derrière moi, partent, colonne par un, emmenant les nombreux blessés. Un seul projectile, un 77, tombe sur nous, m’éclabousse, mais n’éclate pas. Derrière nous, le marmitage recommence. Nous atteignons par la Chapelle Sainte-Fine, le chemin Fleury, le fort de Souville, le fort de Tavannes et le bois des Hospices où nous sommes en réserve. Calme, repas pantagruélique. Les hommes absorbent les jours de vivres en retard et s’endorment. Au jour, nous creusons, car il n’y a pas plus de tranchées que de plans directeurs à Verdun après 18 mois de guerre.

J’obtiens une citation à l’ordre de l’armée pour la section la Chevalerie et un nombre respectable de croix de guerre.

Du 12 au 28 mars 1916

Stationnement pendant quelques jours relativement paisible. L’ennemi s’acharne tout près de nous sur Souville-Tavannes et sur nos batteries à 400 m a l’ouest. Nous ne recevons que quelques 77 dont l’un, comme le 11 mars, s’enfonce à un mètre de moi, sans éclater.

Le régiment descend ensuite au repos et s’entasse dans les magasins à fourrages et dans les casernes ; empilement bien risqué.

À côté, un cimetière neuf où nous trouvons plusieurs camarades évacués pour blessures quelques jours auparavant et que nous croyions sauvés. Nous circulons dans la ville. Quelques harcèlements, puis remontée en réserve (bois au sud-ouest du fort de Moulainville). Pas de casse. Enfin, vers le 25 mars, repos complet au fort de Landrecourt. P.C. dans une maison civilisée devant le fort. 

29 mars 1916 

 

Du_c_t__de_Verdun

                                                                             Du côté de Verdun

Un message me prescrit de rallier d’urgence Dugny pour y prendre, par intérim, le commandement du 3e bataillon du 149e R.I. qui monte dans le secteur le 31 mars au fort de Vaux et dont le commandant est nommé au commandement du 21e  B.C.P.. Je connais déjà à fond les officiers, le 3e bataillon ayant eu l’occasion de travailler avec moi et ils me connaissent.

À 16 h 00, je reprends le commandement à Dugny. À 18 h 00, je pars en reconnaissance, en voiture, avec mes quatre commandants de compagnie. Il fait un froid très vif. Nous sommes frigorifiés lorsque nous débarquons au  Cabaret, où les projectiles tombent assez nombreux. Nous passons d’abord par le fort de Tavannes puis nous redescendons au Tunnel par une profonde tranchée neuve. C’est l’œuvre du 33e C.A. (ex-Pétain)  qui est habitué à travailler vite. Puis, nous allons par la sortie sud du tunnel et la Laufée. Nous atteignons la batterie de Damloup, pour arriver pendant une accalmie de marmitage,  dans un abri de bombardement à 400 m sud-est du fort de Vaux, qui sert de P.C. et d’abri pour un peloton. Le quartier s’étend de la batterie de Damloup exclue au fort de Vaux inclus, où j’aurai une compagnie (en partie de réserve). Le dispositif est presque linéaire. Devant le fort, une tranchée d’un mètre de profondeur qui est sans cesse marmitée. Pas de téléphone, il est continuellement coupé. Pas d’optique possible à cause du terrain. Pour avoir l’appui de l’artillerie, il faut envoyer un coureur au fort qui, lui, peut communiquer. Pas d’eau, une seule source connue et marmitée. Ces agréables constatations faites, la reconnaissance, très sommaire, est terminée. Retour par le fort de Tavannes à Dugny, sans accroc. À 16 h 00, je suis à Belrupt, où le détachement me rejoint. Je laisse à Dugny, un de mes capitaines, tué par bombe d’avion, au moment où nous arrivions. Le bataillon repart de Belrupt à la tombée de la nuit ; il passe par les casernes Chevert, le Cabaret, la voie ferrée et le tunnel, encombré et interminable, sous un marmitage intermittent.

Gaston_de_Chomereau_1png

  À Vaux pendant l’accalmie, le 2 avril 1916

                                                                      Gaston de Chomereau de Saint-André

                                                                         est le premier à partir de la droite

 

31 mars, 1er, 2 et 3 avril 1916

Les journées sont identiques (sauf une heure de silence total au petit jour, et quelques accalmies) avec un arrosage constant, plus ou moins dense. Plusieurs tentatives ennemies sont arrêtées net par nos feux. Nous avons un combat particulièrement dur le 1er  avril, en liaison avec un effort cumulé sur le village de Vaux perdu puis reconquis. Visite journalière au fort, P.C. du lieutenant-colonel Randier, commandant le 109e R.I. et le sous-secteur où l’on accède par une brèche au nord-est.

L’eau fait défaut. Odeur de latrines défoncées. Mais l’infrastructure est intacte. Les communications, le ravitaillement et les évacuations sont très pénibles. La relève est annoncée pour la nuit du 3 au 4 avril. Arrivée des reconnaissances du 323e  R.I.. 

Croquis_de_Chomereau

4 avril 1916

Au petit jour, seulement des éléments de tête débouchent. Le reste du bataillon est encore très loin derrière, pour éviter un massacre. J’ai juste le temps de me faire bloquer dans le tunnel de Tavannes, ce qui nous vaut un cinquième jour en première ligne. 

5 avril 1916

Le 3e bataillon du 149e R.I. est à son tour à l’abri à Tavannes, ayant perdu près d’un tiers de son effectif en officiers et en hommes. Nous avons réussi à colmater de ce côté, interdisant à l'ennemi l’accès du fort de Vaux. Nous passons plusieurs jours mis en réserve dans ce tunnel avec une sensation de sécurité. Ce tunnel de Tavannes est un  abri incomparable, qui a largement contribué à conserver Verdun. En revanche, les communications souterraines manquaient. Celles-ci auraient pu sauver Vaux et des milliers de nos hommes.

J’ai admiré le calme courage des braves territoriaux du 144e R.I.T de Tarbes sous les ordres du commandant de Castillan, régiment affecté au 21e C.A. et qui, travailleurs de fortune, seront décimés. 

10 avril 1916

 Le 10 avril, je rejoins Dugny. Le 149e R.I. a perdu, dans les deux séjours en secteur, mille cinq cents hommes et une vingtaine d’officiers, dont le lieutenant-colonel Abbat (de Bourges), blessé. Étape pour embarquer et aller en arrière. Retour en réserve à Dugny (situation grave sur la rive gauche de la Meuse). Départ définitif le lendemain pour Bar-le-Duc, puis la Champagne, dans un secteur calme. 

Sources :

Témoignage inédit de Gaston de Chomereau de Saint-André. 

Un grand merci à M. Bordes et à T. de Chomereau.

 

 

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28 juillet 2014

Capitaine Gaston de Chomereau de Saint-André, début de campagne.

Photographie_groupe_149e_R

Je remercie très chaleureusement T. de Chomereau qui nous offre ici la possibilité de lire un témoignage inédit qui a été rédigé par son grand-père.

Le capitaine Gaston de Chomereau de Saint-André ouvre son récit à partir du moment où son régiment s’apprête à quitter la ville d’Épinal. C’est la mobilisation ! Le 149e R.I. doit se rendre près de la frontière, pour assurer sa mission de troupe de couverture, avec sa division d’appartenance.

La déclaration de guerre n’est pas encore officialisée…

Nuit du 30 au 31 juillet 1914

Mobilisation ; journée d’attente. Le soir, vers sept heures, récep­tion du télégramme de couverture.

1er août 1914

Epinal___Bruyeres

Départ dans la matinée. Les réser­vistes affluent et nous acclament. Enthousiasme indes­criptible. Arrivée par le train à Bruyères. Cantonnement. À quatre heures et demie, j’entends répéter au téléphone,par l’employée, l’ordre de mobilisation qui va être affiché ! Minute unique : je finissais une carte postale, j’en écris une autre : « Ça y est !… » et vais annoncer la nouvelle. Disposition de sûreté.

2 août 1914

Attente sur place.

3 août 1914

Parcours_approximatif_effectue_par_la_8e_compagnie_le_3_ao_t_1914

Départ par alerte vers neuf heures… et attente à l’entrée est du village. « L’ennemi pa­raît devoir attaquer sur notre droite ! » Étape vers La Houssière. Grand’halte au-delà. Puis cantonnement à La Houssière, arrivée assez tard.

4 août 1914

Revue très tôt (nuit noire). « L’ennemi, on le sait de source sûre (!), va at­taquer en force sur toute la frontière. » Je suis détaché en sou­tien de batterie (deux groupes du 59e). Journée occupée à surveiller les bois.

Le deuxième éche­lon rejoint avec Gaillot (sergent-major), Laval (lieutenant de réserve), Dargent (Saint-Maixantais). Cantonnement à La Houssière.

5 août 1914

Même chose : dans l’après-midi je suis amené à modifier mes emplacements. On s’attend à un départ qui n’a pas lieu. Cantonnement à La Houssière : le même que depuis le 4 au matin, postes, sentinelles, patrouilles, nuit et jour. Service très pénible.

6 août 1914

Parcours_approximatif_effectu__par_la_8e_compagnie_du_149e_R

Départ de grand matin (nuit noire). Interminable colonne d’artillerie que j’encadre. Pluie qui devient torrentielle, qui cesse vers midi. Ensuite j’ai rejoint le régiment. On marche vers la frontière ; il paraît que les 8e, 19e, 7e, 14e Corps sont avec nous. Arrivée à Saulcy-sur-Meurthe ; cantonnement près de la tannerie, au sud du village. L’état-major divisionnaire Lanquetot est au château. Service de garde aux issues pénible. Le 1er bataillon est aux avant-postes ; patrouilles ennemies signalées devant lui ; le 158e est au sud vers Mandray.

Tannerie_Saulcy_sur_Meurthe

7 août 1914

Stationnement. Prise de commande­ment de Joffre et de Dubail qui commande notre armée, la Ière. Vu l’équipement du premier Allemand tué par ici. Escarmouches de douaniers, chas­seurs du 158e (simple patrouille). On n’a entendu encore (moi du moins) ni le canon, ni le fusil du 149e.

8 août 1914

Stationnement le matin. Brusque dé­part vers midi : le 158e au sud doit enlever le Bonhomme ; le 31e B.C.P., au nord, le col de Sainte-Marie. Le 149e en réserve entre les deux vers Béhouille. Sury commande l’avant-garde. Je suis près de lui, le 2e étant en tête.

Installation avec de l’artillerie derrière la crête de Béhouille. Canon et fusil vers Sainte-Marie et au Bonhomme. Canon lointain violent très au nord. À la nuit, devant Ban-de-Laveline, je précède aux allures vives pour faire le canton­nement. Arrivée du 149e à la nuit noire. Postes partout, contrordre, etc. Le Bonhomme est en­levé, Sainte-Marie doit l’être. À onze heures, je suis encore debout.

Parcours_approximatif_effectu__par_la_8e_compagnie_du_1er_au_9_ao_t_1914

Legende_carte__texte_G

À suivre…

Sources :

Témoignage inédit du capitaine Gaston de Chomereau de Saint-André.

La photographie représentant un groupe de soldats est antérieure à août 1914.

Un grand merci à M. Bordes, à A. Carobbi,  à T. de Chomereau de Saint-André et à É. Mansuy.

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09 août 2014

9 août 1914... Baptême du feu du côté du Renclos-des-Vaches.

Dessin_1_Bastien_Sanchez

Les évènements évoqués par le capitaine de Chomereau-de-Saint-André qui vont pouvoir se lire ici, se sont déroulés il y a tout juste 100 ans !

Une nouvelle fois, un très chaleureux merci à son petit-fils qui m’autorise à publier ce témoignage laissé par son grand-père. Un autre grand merci au dessinateur B. Sanchez.

Le descriptif, la précision et l’intensité de cet écrit vont nous permettre de mieux comprendre l’évolution et le changement rapide du comportement des hommes en condition de combat. En l’espace de quelques heures, tout change ! L’expression « comme aux manœuvres » peut, à elle seule, résumer la situation. Les hommes du 149e R.I. partent avec les souvenirs laissés par les exercices faits avec les instructeurs. Personne n’a vraiment idée de ce qui l’attend… Comment pourrait-il en être autrement ! Le choc du baptême du feu est particulièrement brutal. La violence de ce premier combat déroute beaucoup les hommes. Très vite, les soldats de la 8e compagnie du 149e R.I. prennent conscience de la réalité de la guerre.

« Il doit être minuit passé. Magagnosc m’avertit que cela va mal vers Sainte-Marie ! Le 31e B.C.P. a échoué au Renclos-des-Vaches, perdant un capitaine (Méry) dont la compagnie a été décimée. Réveil, en effet, en pleine nuit (toujours ce système absurde d’empêcher les hommes de dormir !), puis c’est l’attente sur place dans la rosée des prés. Au petit jour, arrivée à Wisembach : le 3e Bataillon (Didierjean) va au col, le 1er (Sury), flanc-garde de gauche, au nord du col, en direction du Renclos-des-Vaches et de la Chaume de Lusse, flanqué lui-même à gauche par la compagnie François (6e) du 2e Bataillon (le mien). Les 5e, 7e et 8e sont d’abord en réserve dans un ravin au nord de Wisembach. Ma compagnie va en avant-garde de ce dernier groupe et nous gagnons notre emplacement en formation de marche… comme aux manœuvres, c’est-à-dire sans qu’on laisse, dans ce terrain montagneux rendant impossible la marche ra­pide, le temps de prendre les distances voulues ! Bien entendu, partout sur le pas de leur porte, les habitants nous regardent ; comprenne qui voudra ! Les chiens hurlent, décelant notre approche. C’est tellement agaçant que je menace d’en faire tuer un que le propriétaire oblige à rentrer.

Carte_1

Legende_carte_1

À part une reconnaissance (Dargent) pour vérifier notre iti­néraire jusqu’à la crête frontière, personne n’a été détaché à grande distance pour repérer les posi­tions ennemies. Nous savons que le Renclos-des-Vaches est tenu. Un point, c’est tout. Et le lendemain — trop tard — nous avons compris le pourquoi de notre échec glorieux, puisque l’en­nemi abîmé malgré sa supériorité numérique écrasante, n’a pas même esquissé une poursuite et a été arrêté à chaque attaque, mais échec quand même puisque nous n’avons pas pris le Renclos. Pour l’instant, nous n’y pensons pas et nous écoutons le canon qui tonne vers le col et la fu­sillade sur les crêtes. Le ciel est très pur, des avions passent, avions allemands. Stationnement prolongé où je note mes impres­sions, bavarde, déjeune, etc. Enfin nous montons vers la crête, et je rencontre le premier blessé vu par moi : un petit chasseur du 31e, la main abîmée : ma foi, je fais mettre l’arme sur l’épaule et la section de tête défile devant lui. Longue et dure montée dans les sapins, puis ras­semblement à la crête : devant nous l’Alsace ! À ma droite, au sud, la route du col descend en lacets vers Sainte-Marie et une batterie tire sur les pièces allemandes (il y a du lourd, je crois) placées en face, un peu en contrebas. À ma gauche, le terrain, couvert de hêtres et de sapins, se relève et détache une arête perpendiculaire à celle où je suis. Nous voyons les pentes méri­dionales de celui-ci, assez boisées. Rien n’y bouge, mais une fusillade intermittente, pas bien nourrie, claque derrière l’arête en question. Menvielle, qui est là, est satisfait. Sury doit être maître du Renclos. Il n’y avait évidemment là qu’un faible détachement. Or cela se passe à mille cinq cents mètres et il n’a même pas l’idée d’aller y voir ! Au lieu de cela, il s’amuse à ré­diger l’emplacement des sections du rassemble­ment, ceci à plusieurs reprises ! Quant à nous, nous sommes ravis. Il fait chaud, il fait bon, nous allons ren­trer en Alsace sans difficulté. Déjeuner tran­quille.

Carte_2

Legende_carte_2

Un lieutenant (lequel ?) survient, en­voyé par Sury : « Pas grand-chose devant nous, une ligne de tirailleurs très peu dense (parbleu, le reste était terré !), mais assez étendue ; pour enlever cela facilement, il fau­drait une compa­gnie de renfort et une section de mitrailleuses qui les prendraient de flanc, par notre droite». La 5e (Micard) part. Ça ne va pas traîner là-bas ! Menvielle est toujours bien tran­quille… et moi aussi ! Tout de même, la pres­sion a augmenté. Ça a l’air de chauffer un peu… Encore une attente… et un homme ar­rive, cou­rant : brève conversation avec Menvielle, ac­compagnant la remise d’un billet. « Une Compagnie de suite. Qui va marcher, Massignac ? » — « 8e ! » — « Allez, Chomereau ! Cet homme vous conduira. Faites vite, vous serez renseigné sur place. » — « Bien mon colo­nel ! » — « 8e ! Debout ! ». Massignac s’est précipité, ému, c’est visible ! Il me serre chaleu­reusement la main : « Bonne chance, mon vieux. » — « Merci ». Mes hommes sont déjà en mouvement : je les pré­cède et les conduis sous les arbres de la futaie. J’arrive à griffonner un mot sur la lettre, en mar­chant. Il n’y a pas à dire, j’ai le gosier sec et cette sensa­tion pas très agréable qui m’attendait aux portes des salles d’examen. Mais je me sens calme… C’est tou­jours ça ! Mes hommes sont silencieux et atten­tifs. Je place ma compagnie en ligne de demi-section par deux, maniable et souple et en avant ! Au bout de quelques cen­taines de mètres, des claquements bruyants : ce sont des balles qui tapent sur les arbres, en avant des nôtres. Arrêtant la 8e, je me porte avec mon agent de liaison vers la lisière entrevue, cherchant un défi­lement vite trouvé et je fais suivre… Au pied d’un arbre, deux ou trois soldats sont couchés. Que diable font- ils là ? Aucun mouve­ment, rien… Est-ce que… oui, ils sont morts ! En même temps, un autre passe, marchant comme un automate… Il n’a plus de mâchoire inférieure : à la place pend une masse informe, rouge, d’où le sang coule… Brrr ! Puis un deuxième, la main broyée qui pleure nerveuse­ment et me parle : « Mon pauvre Capitaine, mon pauvre Capitaine… Ah ! Voyez-vous… mon pauvre Capitaine… » Mes hommes sont affreusement impressionnés : il y a de quoi ! Et pas moyen de leur éviter, étant donné la configu­ration du terrain, ce spectacle démoralisant.

Paul_Monne

    Pour en savoir plus sur les évènements concernant la 4e compagnie il suffit de cliquer une fois sur cette image

Je vais, seul, un peu plus loin. Là, c’est en plein feu ! Les balles sifflent, ricochent, des bran­chettes s’éparpillent. Derrière des tas d’arbres, des isolés sont tapis, ras par terre. Beaucoup ont perdu insensiblement le contact de leur section faute de serre-files vigoureux et assez brutaux pour les maintenir de force. Je m’informe auprès d’un groupe de quatre ou cinq d’entre eux. Un ca­poral surexcité, avec de grands gestes, me ré­pond : « C’est tout ce qui reste de la 4e com­pa­gnie ! » (Que de fois j’ai entendu des réponses analogues et presque toujours faites par des… timides !). De fait, la 4e, la plus éprouvée du 149e, a perdu ce jour-là plus de quatre-vingts hommes sur deux cent cinquante. Un autre sur­vivant que j’interroge (il est aplati dans un re­coin du terrain) me dit : « La 4e peut se repo­ser, elle en a assez fait ». Par contre, un autre en­core, accroupi au pied d’un tronc de sapin, im­mobile et que j’apostrophe, me regarde et d’une voix sourde : « Je n’ai plus de main », et il me montre un moignon déchiqueté. Des troupiers courent à moi, affolés : « Mon Capitaine, ils nous tournent par la droite. Il y a un mouve­ment ennemi dans les pentes, en dessous, sous les arbres». Et d’autres se replient. Ah ! mais, ah ! mais, quel désordre ! Et où est Sury ? Je trouve un lieutenant de réserve et me renseigne : « Heu, pas merveilleuse, la situation, pas du tout merveilleuse : nos attaques ont échoué et l’ennemi semble maintenant mordre à son tour». Sa section est déployée juste à la lisière dans de petites tranchées. Devant elle, pas très loin, les tranchées allemandes (elles étaient faites de­puis quinze jours, profondes, flanquées par des mitrailleuses)… et nous attaquions sans rien sa­voir, sans artillerie ! L’offensive à ou­trance, aveugle, prêchée par les théoriciens ignares de l’état-major ! S’il y a beaucoup trop d’embus­qués un peu en arrière de la ligne de feu, ceux des hommes en ligne sont crânes et leur chaîne dense paraît solide. Elle se prolonge plus loin, épousant la lisière, puis la domine per­pendicu­lairement. Ah ! Voici Micard et Altairac qui me confirment les dire du lieutenant. Il fau­drait agir, mais comment ? Ils ont (et je vais l’avoir aussi !) l’impression d’être peu commandés. Je découvre enfin Sury, couché derrière un rocher, je m’étends auprès de lui, car il fait chaud dans ce bois et on ne peut circuler que par bonds rapides d’abri en abri. « Que faut-il faire ? » J’ai dé­ployé ma section du côté où l’on signale « un mouvement tournant » (qui est pour le soldat français, nerveux à l’excès, la grande menace) : ceci pour tranquilliser les fusiliers de la ligne princi­pale. « Bien… Et bien vous pourriez, mon Dieu… oui… vous pourriez… tâchez donc de gagner du terrain par ma droite en prolongeant Micard… oui… vous pour­riez… enfin… avan­cez… essayez ». Les pa­roles ne sont pas sans doute textuelles, mais c’est le sens, c’est-à-dire rien de précis, rien de net. Dans ces minutes-là, la perception de la si­tuation se fait terriblement limpide, et j’ai la certitude, lumineuse, que ma pauvre 8e dont je suis si fier va être sacrifiée.

Marius_Dubiez_1912

Micard est tout près de là et je l’avertis : « Aidez-moi, je vais avan­cer » — « Bien en­tendu, je vais coordonner mon mouvement avec le vôtre. Allons-y ! » Je retourne chercher mes hommes et les amène dé­filer sur les pentes, face à l’objectif. Mais aupa­ravant,  j’ai dit à mon caporal fourrier : « Allez trouver le colonel de ma part, dites-lui qu’il faut qu’il vienne, vite, et qu’il faut qu’il amène la compagnie Massignac, elle sera bientôt très utile ! » (Pendant ce temps, Menvielle est à mille cinq mètres de là, ignorant la situation !). J’ai reconnu au préa­lable d’un coup d’œil le ter­rain. La 5e est couchée en tirailleurs au bord d’un ravinement planté de hêtres, de-ci de-là des rochers près des sapins. Par terre une herbe assez haute, de petits buissons : bref, forêt peu dense. La droite de la 5e est formée par une section dont les hommes sont largement espacés. Il faut donc les pousser en avant, car ils sont cloués au sol. Mes trois sections (la 4e est plus bas couvrant ma droite) sont déployées dans un ordre parfait. Nous sommes à cent mètres en arrière de la droite de la 5e, encore abritée derrière un dernier pli de ter­rain.

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Un regard autour de moi : tout est prêt. « Hardi les gars ! En avant ! » Et nous fon­çons droit devant nous. Personne ne reste en ar­rière. En quelques secondes nous atteignons la section de la 5e qui, entraînée comme je le vou­lais, part aussi. Je hurle : « En avant ! » Le ravin est franchi et nous nous jetons par terre sur les pentes opposées, ouvrant de suite un feu violent. Devant moi, à moins de cent mètres, les Allemands sont terrés. Notre mouvement a été si prompt qu’il y a eu juste quelques hommes abattus, mais aussitôt un déluge de projectiles nous inonde. Les balles passent tout près, faisant sauter des éclats de bois. Je suis casé derrière une souche et je regarde le mouve­ment de la 5e qui doit suivre le mien, car me voici à droite, en avant. Qu’attend-elle, mon Dieu ?

Les Allemands tirent par chargeur de cinq cartouches, puis font comme des rafales. Je ne vois aucun casque, mais je dis­tingue nettement la fumée bleuâtre, tranchant à peine sur les fonds environnants, que produit la poudre sans fumée par les temps secs et chauds. Certainement non, nous ne sommes pas à cent mètres. Les Allemands sont à coup sûr enfoncés dans des tranchées très profondes avec masque de tir dissimulé avec soin, notre feu ne parait pas agir sur eux. Par contre, le leur devient terrible­ment efficace ! Des hommes roulent sur eux-mêmes. L’un d’eux à quelques pas de moi, tra­versé sans doute, lâche son fusil, se tient le ventre et hurle, hurle d’une voix épouvantable ! Un mouvement paraît s’effectuer vers la 5e à ma gauche. Ce n’est pas malheureux ! Le feu de l’ennemi ralentit. C’est le moment. Je me lève et entraîne la fraction placée devant moi. Nous faisons une quarantaine de mètres. Les fractions voisines nous rejoignent. Feu à répétition suivi. Le magasin vidé d’un feu à volonté des plus in­tenses. Celui de l’ennemi en devient effrayant, et nous arrive aussi d’écharpe. Laval est un peu au-dessus de moi, à ma gauche, très calme, très chic. Je lui demande par gestes, car il serait im­possible de s’entendre, s’il voit la compagnie Micard (de ma place je ne vois que ce qui est à une cinquantaine de mètres sur mes flancs). Il fait un mouvement d’ignorance. Voyons, c’est impossible ! C’est fou ! Au même moment quelqu’un me touche le bras et me dit dans l’oreille : « Mon Capitaine, le commandant Sury vous fait dire que la 5e ne peut pas vous aider, il y a du danger ailleurs » — « Alors ? » — « Alors, voilà… » Tout cela a été court, mais mes pertes sont considé­rables, et rien à faire. J’ai une malheureuse com­pagnie criblée par un adversaire supérieur en nombre qui, maintenant, me voyant isolé, fait un feu d’enfer. Un homme rampe jusqu’à moi : « À la droite, les hommes reculent ». Il faut les arrêter ! Par bonds rapides, de rocher en rocher, je vais de ce côté, aidé par la pente descendante, mais le mouvement se généralise et je n’y puis rien, rien ! Ah ! l’épouvantable minute. Une minute auparavant, l’entrée en ligne de la 5e permettait l’assaut, mais arriverait-elle maintenant, il serait trop tard, la tension a été trop forte, les nerfs sont à bout. Sur les trois sections engagées (cent soixante-dix hommes) plus de quarante sont par terre en vingt minutes, le quart de l’ef­fectif ! L’attaque a si bien com­mencé. Genevoix, lieutenant, tué depuis, m’a ra­conté, par la suite : « En voyant la 8e atta­quer, j’ai pensé et dit à un camarade : “La 8e est joli­ment bien engagée” ». Si bien commencer, dis-je et échouer. Par paquets, les hommes se re­plient vers les crêtes d’où nous étions partis. Je pleure de rage, ne pouvant, ne voulant pas croire à ce recul. Gaillot, mon brave sergent-ma­jor, les mâchoires contractées, est blessé et, lui aussi, ne peut admettre la réalité. Il m’aide à ral­lier mon monde, à reformer une chaîne de tirail­leurs, be­sogne peu commode, car l’ennemi tire violem­ment et doit certainement repérer les offi­ciers et gradés. Les balles accompagnent nette­ment ceux-ci. Laval a disparu, tué, paraît-il, raide d’une balle au front. Dargent est indemne et commande avec énergie un groupe mêlé d’hommes des 8e, 4e, 5e compagnies (les sec­tions constituent un amalgame de toutes les compagnies engagées sur ce point). Mes hommes tiennent bon. Pauvres gens, ils ont fait bravement leur devoir, car c’est en allant de l’avant que tant sont tombés : Laval, le sergent Anxionnat, le petit Ligier, un caporal de Bourges, et tous les autres. Et le seul fait d’avoir attaqué si franchement, puis surtout de s’être cramponné un long moment, à découvert, à courte distance d’un ennemi fortement installé et enfin de s’être rallié ensuite est le meilleur témoignage de leur valeur. J’ai pu, plus tard, en comparant avec d’autres troupes, m’en rendre compte. Seulement d’abord, il me semblait impossible que ma compagnie vide le terrain. Voir ce spectacle a été pour moi et d’autres un déchirement intérieur. Il est deux ou trois heures (je ne puis rien affirmer). Je vais toujours par bonds trouver Sury : « Ah ! mon commandant, pourquoi, pourquoi m’avoir laissé partir seul, seul ! ». Sury a l’air préoccupé. Par sa faute (il faut le dire tout bas, car il est tombé en héros), une compagnie est abîmée et les Allemands prennent l’offensive partout, renforcés par des bataillons débarqués à Sainte-Marie et aussitôt dirigés vers le lieu du combat. J’ai rejoint la 8e. Tout près de moi, un homme agonise, la poitrine trouée, sa chemise blanche (il a arraché la capote) complè­tement rougie. Il a les traits tirés et râle faible­ment. De-ci,de-là, des cadavres raidis des chas­seurs du 31e de la veille (leur capitaine, Méry, un peu plus loin, sa main crispée sur une touffe d’herbe, me disent les troupiers). Et la fusillade crépite toujours, sans qu’on distingue devant nous l’ennemi. Pourtant, à un moment donné, une ligne épaisse paraît brusquement,débouchant des tranchées. Sans ordre, sans attendre le signal, mes hommes foncent dessus ! La ligne regagne de suite son point de départ et nous tire dessus. Même jeu un instant après. Il me semble en­tendre également des clameurs à ma gauche. Pour la deuxième fois, nous avons repris posi­tion sur notre crête, poursuivis par des décharges violentes, mais sans trop de pertes. Accalmie. J’ai la sensation vague qu’il se prépare quelque chose encore.

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Je  remets un peu d’ordre, utilisant l’abri des arbres et des rochers, regroupant vaille que vaille les sections. Je vais à quelque distance en arrière et trouve Menvielle, le revolver à la main, très chic, debout. « Votre Compagnie est-elle un peu groupée ? » — « Relativement » — « Allez de suite for­mer repli en arrière, surveillez mon flanc droit, gardez le drapeau… Ah ! et il arrive une batterie alpine, servez-lui de soutien ». J’ai environ cent hommes sous la main et évacue, en rampant, la crête où des unités fraîches arrivent : la 7e, puis la 11e avec Erhard et D… et un autre, je crois, de la 3e. Je rallie quelques isolés de la 4e qui a perdu plus du tiers de son effectif et dont le chef Altairac a été magnifique. Mes hommes sont exténués et hors d’état de fournir un nouvel ef­fort après une première attaque sanglante et contre-attaque. Je me hâte vers l’endroit indiqué, c’est-à-dire là où étaient les 5e, 7e, 8e avant midi, tandis que derrière moi une nouvelle at­taque précédée de sonneries lugubres s’exécute. À ce moment, s’est produit l’épisode de l’enlève­ment d’une pique de drapeau et d’un baudrier, je ne le sais pas, la nature du terrain rendant l’ob­serva­tion du terrain difficile autrement que de près. La batterie alpine est arrivée et je retrouve avec émotion ces hommes superbes plus grands que les cuirassiers. Impossible de mettre en bat­terie faute de vues. Pourtant, un 65 prendra posi­tion là où j’étais le matin et envoie des obus sur la crête que j’ai vainement attaquée. Utilisant le couvert des futaies, les Allemands progressent pourtant par là, sans guère les distinguer. Quelques éclaireurs courent à la lisière. De ma place, je me rends compte, mieux que sur la ligne même, de l’acharnement déployé. La fusillade est terrible et l’on tire aussi, copieusement, sur nous. Des fractions se repliant passent près de nous et les balles arrivent de partout, tirées de l’éperon et de la crête que j’avais tenté d’enlever. On me signale des éléments ennemis juste de­vant moi, dans le vallon à pentes raides qui aboutit à l’emplacement des pièces. Une attaque insoupçonnée peut sortir de partout. Tout autour il y a un vrai fourré, sombre, dense, praticable partout pour l’infanterie. Le capitaine d’artillerie me déclare : « Moi, je pars. Je risque d’être enlevé, et puis voyez : on nous tire dessus ». Comment n’y a-t-il pas de mulets tués, je me le demande. Heureusement, il fait déjà moins clair : il doit être sept heures passé. Partout des élé­ments continuent à défiler derrière nous. L’ennemi épuisé, lui aussi, malgré son écrasante supériorité numérique (il y avait, paraît-il, ce sera à vérifier, le bataillon de Chasseurs à pied de Schlestadt et une brigade d’infanterie). Grâce à nos contre-attaques, il reste maître de ses tran­chées, sans plus, et nous allons de l’avant. Ceci, on devait le constater le lendemain. Pour le moment, la nuit vient, tout est possible. Magagnosc passe, sanglant, soutenu par un ca­po­ral de ma compagnie, Descourvières, blessé lui-même. Il est à bout de force et pleure ner­veuse­ment. Je commande le « Présentez armes ». Lui, remercie d’un air faible et conti­nue, lente­ment, son chemin, appuyé sur un homme valide que j’ai de suite désigné. Un ins­tant auparavant Camus, le crâne percé d’une balle, était lui aussi passé. Tandis que la batte­rie, en une longue co­lonne, s’écoule, j’ai réparti du mieux que j’ai pu les hommes dont je dis­pose. La section de flanc-garde du début m’a rejoint. Le drapeau est aux mains du lieutenant Gérard, entouré de sa garde que commande C…, vigoureux et brave ser­gent de ma com­pagnie, médaillé du Maroc. Autour d’eux les sa­peurs sont massés et j’encadre le tout d’une sec­tion baïonnette au canon. La nuit vient. Silencieusement nous partons. J’ai le revolver à la main et marche auprès du drapeau. Les hommes ont l’œil et l’oreille au guet. À courte distance, de petites patrouilles se faufilent, sans bruit, gardant mes flancs.

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J’ai pris, derrière la batterie alpine, comme direc­tion le col même. Certainement nous avons en­core du monde par là, mais arriverons-nous in­demnes ? Quelques fausses alertes : on me si­gnale des mouvements suspects. Ce sont seule­ment des égarés, des blessés, qui se joignent à ceux que j’emmène déjà.

Il fait presque nuit maintenant et c’est le grand silence des nuits de montagne. Tout à coup, des patrouilleurs arrivent en courant, joyeux : « Mon capitaine, des alpins ! » C’est vrai : des bérets, des vareuses sombres se dessinent tout près. C’est un des bataillons qui devaient arriver à la rescousse à huit heures du matin (j’avais oublié de dire précédemment ce détail) et qui viennent de déboucher après une marche for­cée. Ah ! Si l’état-major avait été bien renseigné sur leur emplacement la veille ! Le drapeau est sauvé ! mais quelles angoisses nous avons eues pour lui ! J’apprends que des fractions assez im­portantes du 149e sont passées aux environs par d’autres itinéraires, allant sans doute directement sur Wisembach. Une fois derrière le rideau d’alpins, je n’ai plus d’inquiétude et aussitôt au col, quittant la batterie, je mets mon monde en ordre. Escallon (lieutenant-colonel) est ici renseigné par moi sur la situation, c’est bien cela (le reste du 149e, n’ayant pas de batterie à suivre en descendant, au plus court, sur Wisembach) m’ordonne d’aller prendre position au fond du vallon sur l’autre versant du ruisseau de Wisembach, au nord du bois de Beulay, pour faire face à toute attaque ve­nant du nord. Il y a sur la route du col un en­tassement de troupes : 31e B.C.P. (dont je salue le commandant Hennequin, vu au 13e, à Chambéry), un bataillon aussi (le 7e) qui fait la soupe, de l’artillerie. Si les Allemands avaient attaqué là-dedans, quel désastre ! Mais, je l’ai dit, ils étaient épuisés et se contentaient de gar­der le terrain occupé d’avance. Au premier tour­nant, je trouve une ambulance (car le 9 août, il n’y a eu au combat ni médecins, ni brancardiers). Ceux-ci étaient à Wisembach avec l’inénarrable Porte, leur chef (chef de musique) dont le rôle se réduisit à demander de leurs nouvelles aux offi­ciers survivants, en ajoutant « Ah ! pôvre ». J’y laisse mes blessés les plus atteints. Et nous rencontrons une fontaine ! Depuis plusieurs heures, brûlés par la chaleur, enfiévrés, n’ayant pas eu d’eau fraîche depuis le matin, nous mour­rons de soif et l’eau glacée nous redonne des forces. Moi je n’en ai pas besoin, mais mes troupiers ! Pourtant, ils sont passés la tête haute devant les éléments qui les saluaient en les ad­mirant. Je les conduis à l’endroit indiqué dans une obscurité complète. Ils s’arrêtent, fourbus, et dorment, tandis que, laissant le commandement à Gérard, je pars à la découverte. Il faut les ali­menter et je me dirige sur Wisembach où j’arrive.

On se précipite sur moi. Il y a là des doc­teurs, quelques camarades qui m’ont précédé. M…, le lieutenant d’approvisionnement, fait des distributions. Je prends ce qu’il faut pour la 8e, aidé d’isolés. Il paraît que le régiment doit se re­former ici. Par la route débouchent des frac­tions qui sont utilisées. Ma compagnie sera bientôt là. Je l’ai envoyée chercher et quand elle sur­vient, je la conduis aux cantonnements qui lui sont affectés. Après un repas sommaire avec des camarades dans une auberge, je retourne en­core sur la route, tâchant de « taper » les hommes qui arrivent toujours et dont certains re­joindront, égarés, perdus, le lendemain tard. Il y a en eux un mélange complet d’unités. Ainsi, mon ordonnance a rigoureusement disparu, je ne sais où, à la fin de la journée, et je le crois tué. Je le reverrai le 21 août seulement. Enfin, à minuit, fourbu moi aussi, je m’étends sur le sol battu d’une grange.

Le lendemain, je saurai les pertes subies au to­tal, la mort de Sury, un peu après que je l’ai quitté et qu’on l’ait transporté à Saint-Dié. Voilà ce qu’a été l’affaire du 9 août, ou de Sainte-Marie qui sera, je l’espère, inscrite sur le drapeau gardé par moi ce jour-là. Si le 149, mal employé, y a subi une saignée dont l’influence devait se faire sentir longtemps, il a montré quelle était sa valeur. Par la suite, combien de fois j’ai entendu, au moins jusqu’après Sarrebourg, des soldats d’autres régiments, dire en nous regardant avec un certain respect : « Ah oui ! ce sont ceux qui étaient à Sainte-Marie »

Sources :

Témoignage inédit du capitaine Gaston de Chomereau de Saint-André.

Le plan donnant les positions successives de la 8e compagnie du 149e R.I. a été dessiné par le capitaine Gaston de Chomereau de Saint-André.

Pour en savoir plus sur la capitaine Gaston de Chomereau de Saint-André, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante :

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La photographie représentant le groupe de soldats a été réalisée en 1912. Elle provient de la collection personnelle de P. Blateyron. Marius Dubiez se trouve au 1er rang  (2e à partir de la gauche)

Pour en savoir plus sur Marius Dubiez, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante :

Marius_Dubiez

La carte postale représentant le groupe de sapeurs du 149e R.I. est antérieure à 1914.

Les cartes détaillées des combats qui se sont déroulés dans le secteur du Renclos-des-Vaches, qui peuvent se voir ici, ont été réalisées simplement à partir des indications données par le J.M.O. du 149e  R.I.. La marge d’erreur indiquant les mouvements des bataillons et des compagnies risque d’être assez élevée. Ces cartes ne sont donc là que pour se faire une idée approximative des différents parcours qui ont pu être suivis par les éléments du 149e R.I. au cours de cette journée.

Pour en savoir plus sur les évènements qui se sont déroulés au cours de la journée du 9 août 1914, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante :

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Un grand merci à M. Bordes, à P. Blateyron, à A. Carobbi, à T. de Chomereau de Saint-André, à É. Mansuy et à B. Sanchez.

07 novembre 2014

Capitaine Gaston de Chomereau de Saint-André, en direction d'Abreschviller...

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Les hommes du capitaine de Chomereau de Saint-André viennent de subir le baptême du feu le 9 août. Les pertes de la 8e compagnie sont importantes. À peine le temps de se remettre de ses émotions qu’il faut déjà penser à reprendre la route. De longues marches attendent ces hommes les jours suivants. Un nombre conséquent de soldats du 149e R.I. est obligé de récupérer des sacs allemands sur le champ de bataille pour remplacer ceux qui ont été perdus. Une grave faute que l’ennemi leur fera durement payer !  

Un très grand merci à T. de Chomereau pour son autorisation de publier ici la suite du témoignage laissé par son grand-père.

Bandeau_Wisembach

10 août 1914

Réveil au petit matin. Les officiers ras­semblent leur unité. Toute la nuit des isolés ont rejoint. Appels.

J’ai perdu cinquante-deux hommes et ma compagnie est la plus éprouvée après la 1ère, du moins comme soldats. De Sury d’Aspremont, Dezitter, Bedos, de Gail, Laval, etc. tués et cinq cent cinquante hommes tués, blessés, disparus.

Revue et félicitations de Legrand-Girarde qui commande le 21e Corps d’Armée. Grand’halte sur place. Rentrée musique en tête, drapeaux déployés dans le village, superbe !

Le 14e Corps va nous remplacer. Installation à l’entrée du village. Vers une heure, j’ai le temps de télégraphier à Yvonne. Aux environs de deux heures, départ du 2e bataillon pour la Sausse. Le cantonnement est tran­quille.

11 août 1914

 Rien le matin : repos. Le soir, vers trois heures, départ. Cantonnement à un kilo­mètre au sud de Bertrimoutier. On se bat au nord vers Provenchères-sur-Fave, à l’est vers Sainte-Marie.

12 août 1914

Départ de nuit. Première position de rassemblement à un kilomètre au nord-est de Herbaupaire. Vers sept ou huit heures, le régi­ment se ras­semble autour de l’église de Lusse. Avec Coussaud de Massignac, je couvre, face à l’est. Recherche de l’emplacement, installation. Chaleur torride. Le 158, lui, surveille,à notre gauche les débouchés du col d’Urbeis. Vers dix heures, je suis rappelé. Paisible grande tablée auprès de l’église. Canon vers Sainte-Marie. Notre artille­rie brûle Nouveau-Saales, qui n’est pas tenu. Cantonnement à Colroy-la-Grande. L’ennemi qui, avec une brigade de Landwehr, avait la veille ou l’avant-veille atta­qué Provenchères-sur-Fave, a été bous­culé.

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13 août 1914

 Repos le matin. Une division du 14e Corps traverse vite, file sur Urbeis et nous avons l’impression d’un fleuve qui coule vers l’Alsace. Départ vers treize ou quatorze heures pour Provenchères-sur-Fave. Cantonnement, Legrand-Girarde y est.

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14 août 1914

Offensive générale. Le 14e C.A. à droite par Urbeis, le 21e par Saales, le 13e vers Cirey. Ma division suit la route de Saales. Les chasseurs à pied sont à l’avant-garde, le 149 est derrière (1er et 2e bataillons, le 3e garde à droite).

Le 3e bataillon es­carmouche et perd le commandant Didierjean. Le 109 est à gauche, il marche sur Plaine et sur le Donon avec le reste de l’autre division. On bute sur le barrage Plaine – Diespach – Saint-Blaise-la-Roche. Le 109, laissé sans artillerie contre Plaine, est abîmé. Notre avant-garde s’engage. Le 149/1 et deux ba­taillons sont en réserve du débouché du col. Quelques coups longs arrivent sur nous, entas­sés dans la gorge. Heureusement, l’ennemi est occupé ailleurs. Notre artillerie, péniblement, prend position et alors c’est un écrasement de l’ennemi qui se sauve affolé et se rend en masse, laissant tout.

Nous oublions vite l’impression violente produite par quelque 105 Allemands. Nous la retrouvons trop tôt ! Les 1er et 2e ba­taillons gagnent Saint-Blaise-la-Roche. Je reste, soutien d’ar­tillerie,et arrive à nuit noire à Saint-Blaise-la-Roche. Brillant succès.

Vers neuf heures du matin, pourtant cela n’allait pas, paraît-il ! Et le 14e Corps est aussi en retard par la faute de son chef, Pouradier-Duteil. Ma compagnie cantonne au­tour d’une usine, près de la mairie. Je cause avec des officiers prisonniers.

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15 août 1914

Rassemblement vers cinq ou six heures. Vu et touché le premier drapeau pris aux Allemands (ou bien le 16 août, c’est indiqué dans mes lettres). On va s’installer à quelques kilomètres à l’ouest, le long et au sud de la route de Saales. Rien d’autre. À la fin de la journée, retour à Saint-Blaise-la-Roche. Cantonnement devant la mairie : il pleut.

Saint_Blaise_la_Roche

16 août 1914

Vue du butin, mitrailleuses, etc. Rassemblement avec, comme la veille, une grand’halte, au sud-ouest assez près du village. Attente. Temps pluvieux et arrivée de cinq cent cinquante réservistes et officiers saint-cyriens qui viennent boucher les trous du 9. Ils n’ont ni outils ni campement, pas même de manchons.

On envoie, par compagnie, cinquante hommes et un officier chercher le nécessaire sur le champ de bataille. Il manque aussi beaucoup de sacs perdus à Sainte-Marie et qu’on remplace par des sacs pris à l’ennemi : résultats, les porteurs blessés ou prisonniers seront massacrés par les Allemands. Cantonnement à Diespach. L’ennemi aurait évacué Schirmeck.

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17 août 1914

Diespach, repos, visite du champ de bataille du 14. Pluie continuelle. Répartition des nouveaux réservistes. Un piano déniché chez l’institutrice nous permet à Coussaud de Massignac et à moi de chanter, accompagnés par les troupiers qui re­prennent en chœur. Nous tenons le Donon. Matinée splendide.

18 août 1914

 Départ à une ou deux heures du ma­tin. Nuit noire, pluie. Arrêt interminable au bout d’une heure. Traversée à Rothau, Schirmeck où nous faisons face au nord. Depuis Saulcy-sur-Meurthe, beaucoup d’entre nous savent par un officier qui est "École des hautes études mi­litaires" que, masquant Molsheim et Strasbourg, toute l’armée fonce sur l’Alsace, puis sur Mayence et le flanc Sud de l’armée allemande de Belgique !

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Café vers sept ou huit heures à Grandfontaine. Escalade du Donon qui est fortifié : au sommet le 21e Chasseurs. Je retrouve Zuber et Francillart. Grand’halte sur la pente nord. Longue marche par le vallon de Blancrupt et arrêt dans les bois de Turquestein au bord de la Sarre blanche.

Rassemblement. Les hommes sont éreintés, surtout les réservistes arrivés le 16. Canonnade violente au nord. Vers sept heures, ordre de cantonner à Turquestein même. Je suis de jour et pars. Il n’y a pas de village à l’endroit indi­qué !

J’ai du me tromper. Je cherche et finis par m’égarer complètement (je n’ai pas de carte). J’ai donné la mienne à P…, et n’en aurai une autre que le 19, pour la perdre le 21 ! J’arrive enfin à Lafrimbolle, très ennuyé. Je cherche le maire, réquisitionne un guide. À travers les bois, il me précède, la lanterne à la main.

Cette marche, en pays ennemi, perdu dans la forêt, der­rière un in­connu, est fort impressionnante. J’ai l’œil et l’oreille aux aguets. Derrière mon dos, je tiens mon revolver prêt. Mon guide, pourtant, est un vrai Lorrain, tout pareil à ceux de France et qui me dit détester les Allemands. Seulement, il me raconte que Turquestein « ce n’est rien ». Il n’y a que des ruines ! Et moi je pense qu’il ne com­prend pas. J’insiste, lui aussi.

À neuf heures, je crois, nous arrivons sur une route. Je désespère de trouver le village de Turquestein ! Et le régiment qui doit attendre. Misère de sort ! Avant tout, il faut le retrouver… Sur la route : des voitures ! Je cours, les jambes lasses, der­rière eux : c’est du 158 ! D’autres sont plus loin. Je cours tou­jours et, anéanti, à bout de souffle, grimpe sur l’une de ces voitures. C’est du 149 !

Après un instant, je vois des feux à ma gauche et y allant après, je trouve François et Menvielle. C’est le régiment ! Je m’excuse, dis m’être égaré, et Menvielle de répondre : « Ce n’est pas éton­nant, mon pauvre ami ! Turquestein n’existe pas ! l’état-major, à l’aveuglette, a donné des ordres d’après la carte, et Turquestein ce n’est qu’un nom et rien de plus ! Nous y sommes al­lés et le régiment après une heure et demie de marche vaine est re­venu ici ».

Je regarde autour de moi et,malgré l’obscurité, reconnais mon point de dé­part ! Mon guide m’avait mené, par les bois sur le chemin Donon – Turquestein et j’avais refait un peu du trajet de l’après-midi, dans le noir et sans m’en apercevoir.

Ce déplacement inutile du ré­giment (ou plutôt des 1er et 2e bataillons, car le 3e, dont Laure a pris le commandement, est vers Rothau et rejoindra le 19) a achevé l’épui­sement des hommes qui s’endorment — et moi aussi — la cuisine faite à moitié, sous des abris sommaires de sapin, insuffisants contre l’humi­dité (j’ai détaillé ce qui précède, n’ayant, je pense, pu le faire par lettre).

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19 août 1914

Réveil de nuit, départ. Marche pas très longue, mais dure pour les hommes exté­nués. Chaleur vive.

À Vasperviller, j’apprends que nous allons donner. C’est fait d’ailleurs. Suivant la voie ferrée, les 1er et 2e bataillons se rassemblent pas loin de la gare durant un ins­tant. P…, détaché auprès du divisionnaire Lanquetot, m’apprend que « tout va bien ». L’armée occupe Sarrebourg. Nous sommes ré­serve générale de l’armée.

Bientôt, après installa­tion (deuxième rassemblement) au nord d’Abre­schwiller, derrière une crête, journée entière de re­pos. Cuisine de ma popote dans les premières maisons le soir.

Moral merveilleux. Pourtant le soir, le canon, très lointain, se rapproche. Des avions allemands survolent sans relâche. Bivouac sur place. Le 3e bataillon rejoint. J’apprends, par un journal allemand trouvé dans une maison, l’échec à Mulhouse.

20 août 1914

 La nuit a été froide. Le canon ap­proche de plus en plus et une vague inquiétude remplace notre sécurité triomphante. Des avions toujours. Dans l’après-midi (on a envoyé les hommes la­ver leur linge) il y aura un brusque départ pour prendre deux positions de rassemblement à proximité. Puis ce sera le départ vers la Valette et le bois de Voyer.

Journée passée en réserve générale d’armée der­rière la crête au nord d’Abreschwiller. La ligne de contact qui, la veille, était au-delà de Sarrebourg, venait insensiblement à nous. Dans l’après-midi, le régiment quitte tout à coup l’em­placement occupé depuis le 19 au matin (des corvées sont organisées pour faire laver le linge à la Sarre et les hommes sont rappelés en hâte, ils re­joignent en tordant leurs chemises).

Après avoir pris un peu à l’est du village diverses positions d’attente, j’assiste au repli des fractions de colo­niaux de la brigade de Lyon très éprouvées, j’ap­prends que le 158 était fortement engagé à droite vers le Soldatenthal. Je vois filer de ce côté le 1er bataillon du 149.

À la nuit, traversée de la crête et marche sur la Valette. Aucune anicroche. Au loin, Biberkirch flambe. Arrêt à la Valette où le 1er bataillon de chasseurs nous croise. Il paraît que nous al­lons le relever.

Nuit noire et entrée à tâtons dans le bois de Voyer. Ordre de garnir la lisière qui sera sûrement attaquée au jour. Déjà une compagnie est déployée, c‘est la 5e compagnie.

Je reconnais à sa droite l’emplacement de deux sections environ, et mène les hommes un à un. Je trébuche dans les ronces. Le reste est à qua­rante pas en arrière. Alerte vers dix heures. On me signale des ombres suspectes qui approchent.

J’ai défendu de tirer sans motif sérieux et j’at­tends aplati par terre, tâchant de distinguer un profil de casque à pointe. Il me semble que le premier bonhomme a une silhouette allemande et je vais lui brûler la cervelle à bout portant. Pourtant, par excès de précaution, je pousse à mi-voix un « Qui vive ! » bref, je constate que j’ai affaire à de malheureux chasseurs égarés et affolés.

Gabriel posant son sac sur ma jument « Égyptienne » a décroché mon tyrolien et nous dînons sans rien y voir, Dargne, lui, moi et le cuisinier Ferrier. Une bouteille de Moselle corse heureusement notre menu. Rien pour mes pauvres troupiers ! Les distributions se font à la Valette, à un kilomètre en arrière et il faut attendre la fin de la nuit, pour que la soupe soit prête.

Pendant ce temps, les Allemands dor­ment,sans doute le ventre plein grâce aux cui­sines roulantes étu­diées chez nous et adoptées chez eux !

Nuit très calme. Au début, les hommes, énervés par le quasi-contact avec l’en­nemi, bavardent et jacas­sent sans que les gradés puissent les faire taire. Ces gaillards-là se croient aux manœuvres et l’indiscipline, base du caractère français, se mani­feste par une belle in­souciance. C’est peut-être très joli à l’occasion, mais dans bien des cas la rigide discipline des Allemands serait préférable. Il faudra quelques le­çons sanglantes pour leur don­ner du sérieux. Je dois en gendarmer dans les broussailles, me re­levant plusieurs fois pour surveiller mes senti­nelles. Vers Biberkirch, on entend des roule­ments, des coups de trompe d’auto. Sûrement qu’il y aura du nouveau au petit jour.

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À suivre…

Sources :

Témoignage inédit du capitaine Gaston de Chomereau de Saint-André.

La photographie représentant un groupe de soldats est antérieure à août 1914.

Un grand merci à M. Bordes, à A. Carobbi, à T. de Chomereau de Saint-André et à É. Mansuy.

06 mai 2016

Petite correspondance rédigée à Seigneulles.

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Les témoignages et les récits des batailles focalisent le plus souvent l’attention du lecteur sur les activités militaires du soldat. Pourtant, les correspondances montrent régulièrement que le contact épistolaire permettait aux hommes de conserver un lien fort avec l’arrière, avec la famille. Les nouvelles du « pays », les nouvelles de la famille, les activités professionnelles, le lien n’était pas rompu. Y compris pour apprendre le décès de membres de la famille ou de l’entourage. Y compris dans les épisodes paroxystiques pour le régiment.

Début mars 1916, le 149e R.I. cantonne dans la petite commune de Seigneulles qui se trouve dans le département de la Meuse.

Nous sommes dans une période très anxiogène pour les hommes. Ils savent qu’ils ne vont pas tarder à remonter en ligne pour aller combattre dans le secteur de Verdun où les Allemands ont déclenché une vaste offensive depuis le 21 février. Personne ne sait vraiment ce qui les attend. Le bruit court que les combats sont terribles. Dans cette période un peu chaotique, le capitaine Gaston de Chomereau de Saint-André, qui vient apprendre le décès d’un membre de sa famille, prend le temps de rédiger une petite carte à sa cousine.

« Aux armées 5 mars 1916,

Ma chère cousine,

J’apprends aujourd’hui le grand malheur qui vous frappe et veux vous dire la part bien vive et sincère prise à votre chagrin et la peine personnelle éprouvée dans le deuil qui nous atteint. Je sais, hélas, la douleur ressentie en pareil cas et je joins mes prières aux vôtres…

Pardonnez la brièveté de cette carte, mais je suis dans un coin terriblement agité depuis quelques jours et veuillez, je vous prie, ma chère cousine, agréer avec l’hommage de mon plus profond respect, l'expression de ma sympathie bien attristée et affectueuse.

G. de Chomereau »

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Un grand merci à M. Bordes, à A. Carobbi et à T. de Chomereau.

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03 juin 2016

« Le grand bal » de la 8e au nord d’Abreschviller…

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La 8e compagnie du 149e R.I. sillonne les routes avec l’ensemble du régiment depuis le 11 août 1914. Les marches sont éreintantes, les hommes sont épuisés par les kilomètres avalés, mais il va falloir se tenir prêt à affronter l’ennemi pour la seconde fois…

Un très chaleureux merci à T. de Chomereau pour son autorisation de publier ici une nouvelle partie du témoignage laissé par son grand-père.

Un autre très chaleureux merci à B. Bordes pour ses illustrations qui accompagnent ce témoignage.

21 août 1914.

Je suis sur pied avant le jour. Je fais occuper la lisière par une section du sergent Gueldry et une demi-section du sergent-major Pesant. Le temps est ad­mirable. Il y a quelques coups de feu isolés sur ma droite où se trouventune com­pagnie et une sec­tion de mitrailleuses du régiment.

Micard part en patrouille avec quelques hommes pour explorer une crête qui indique un peu Biberkirch. Nous ne le re­verrons plus.

Pour en savoir plus sur le capitaine Micard, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante :

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Le feu monte, nous attendons en complétant l’organi­sation assez rudimentaire du bois. À quatre heures et demie, brusquement, sur la droite, la fusillade commence et, très vite, elle prend une inten­sité très grande.

Une attaque allemande se dé­clenche. Elle est vigou­reuse et imprévue. Environ, une brigade ennemie prend de flanc la droite de notre bataillon. Le 3e bataillon du régiment qui forme échelon en arrière à droite tient la Valette et les abords.

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Plan dessiné par le capitaine Gaston de Chomereau de Saint-André concernant l’attaque allemande du 21 août 1914 menée contre sa compagnie.

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La section et demie que j’avais mise en ligne se voit tirer dessus. Elle est prise de flanc, puis bientôt à revers. Elle fait feu du côté de l’attaque. Je la fais appuyer aussitôt par les sections de l’adjudant Dodin et du sergent-major Dargent.

Elles ont l’ordre de se déployer à droite de Gueldry et de tenir l’intervalle entre lui et la compagnie qui com­mence à refluer. J’ai gardé une demi-section en réserve, craignant toujours une autre attaque vers Biberkirch.

Le bois est assez touffu et le com­bat a lieu à très courte portée. Il est très sanglant. Je vois tout à coup refluer les sections de Gueldry et de Dodin dont les chefs sont grièvement blessés. Je les fais em­porter.

L’ennemi avance et nous déborde aussi par la droite. La section de Dargent est écrasée. Je réussis pourtant à rame­ner en avant, avec l’aide de ma réserve, plusieurs sections et nous te­nons un bon moment derrière un talus. Ma droite me tourmente à juste titre, car j’aperçois de ce côté, à cinquante mètres, un capitaine ou un commandant et sa liaison qui franchissent un layon en me regardant.

Il y a du grouillement in­tense et je risque de me faire en­tourer. Le Capitaine François qui commande le 2e bataillon prescrit un repli qui s’exécute assez bien. La sec­tion de mitrailleuses nous suit, ou du moins ce qu’il en reste !

Je voudrais profiter des taillis pour donner un coup de poing et je prends le commandement d’une section. Plus de cadres, hélas, et quand, au bout de cent mètres, je veux faire serrer les hommes et les masser dans une clairière, je constate qu’il reste ma liaison, quelques dévoués, dont le sergent Jacquemin et mon ordonnance ! Bien que dissi­mulés, nous subissons un arrosage sérieux et mon brave Fréjavier refuse de se terrer : « Puisque vous êtes debout, je peux l’être aussi ».

Impossible, avec ce qui reste, de bourrer. Je re­prends position sur une chaîne de tirailleurs constituée par les sections mélangées, mais tenant rigoureusement. L’ennemi attaque toujours sur la droite du batail­lon, et paraît menacer La Valette où se trouvent nos chevaux ! C’est évidem­ment le danger pour nous, car nous risquons d’être tournés tout à fait de côté.

Je détache plusieurs patrouilles pour savoir si le 3e batail­lon occupe toujours ce point. Le capitaine François, dont un obus égaré a déchiré une manche, est inquiet lui aussi. Nous échangeons nos impressions, tan­dis que les branchettes de hêtres et de sapins dé­gringolent autour de nous.

Au milieu d’un bou­can infernal, car les coups de fusil résonnent ter­riblement dans ces futaies, Petermann et J…, les deux Saints-Cyriens, ont une atti­tude superbe. Je suis forcé d’eng… le premier qui s’expose follement. Le pauvre petit, il y est resté, comme aussi mon pauvre Dargent, si crâne, si jeune, et qui a dû tomber au début sans que j’aie pu, par la suite, avoir des détails sur sa mort.

Pour en savoir plus sur le sous-lieutenant Petermann, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante :

Robert_Petermann

Pour en savoir plus sur le sous-lieutenant Dargent, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante :

Albert_Dargent

Je remarque également Benoît, un en­gagé de quarante ans, admirable soldat, qui plaisante entre deux coups de fusil, et auquel je promets les galons de caporal. Encore un qui a manqué à l’appel du 22.

Pertes sensibles chez nous, mais les Allemands sont arrêtés net et tourbillonnent dans le vallonnement en avant, puis refluent malgré les vorwaert des officiers.

Le soir passe, le capo­ral Mariel est enlevé par deux camarades. Il a la poitrine traversée et n’a plus certainement que quelques minutes à vivre. Pourtant, il répond d’un geste quand je lui parle. C’était un médiocre gradé qui meurt en brave.

Je ne sais quelle heure il est. Il est peut-être sept heures, huit heures ?  quand le capitaine François,constatant que La Valette a été enlevé par l’ennemi,prescrit le repli sur Abreschwiller. Nous avons tenu, trop bien même, car l’ennemi nous déborde complètement déjà de ses feux. Notre unique ligne de repli : un couloir menant vers Voyer.

Le bataillon dévale en bon ordre (j’ai reconstitué la 8e compagnie) d’abord dans un bois, mais ensuite il faut, sous peine d’être pris, défiler presque à découvert, un par un, fusillés de flanc à six cents mètres. Pour comble de bonheur, nous sommes aussi entre les bat­teries de 75 en position au sud-est de Voyer et les batteries lourdes allemandes qui balaient l’itiné­raire suivi. Avec cela, des taillis de sapins inex­tricables interdisent tout cheminement indi­qué.

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Oh ! cette retraite, l’odieux souvenir ! Décamper ainsi devant des gens que nous avions si bien arrêtés ! Des unités du 3e bataillon vien­nent se mêler à nous, puis des isolés du 13e Corps qui refluent sur Voyer. Dès lors, il devient impossible de garder l’ordre maintenu jus­qu’alors. Par paquets, conduit par les officiers présents, le repli continue à s’effectuer.

J’ai der­rière moi, la tête de ma compagnie et je traverse Voyer où les 105 font rage, défilant ainsi devant nos 75, en contrebas, pour ne pas les gêner. C’est plus dangereux, mais je trouve absurde d’aller en plein sur nos pièces. Après Voyer, j’ai nettement, cette fois, l’impression d’une défaite. Partout des fractions reculent.

Le vallon à l’ouest du village est d’ailleurs momentanément tranquille et je tâche de grouper mes hommes. La tête de colonne seule a suivi et a eu la chance de ne laisser personne dans les ruelles où bris­leaux et pierres dégringolaient de tous côtés.

J’ai là des hommes de vingt unités différentes au moins ! Je conduis tout cela dans le bois de Barville. Je n’ai malheureusement pas de carte : j’avais prêté la mienne à Dargent avant l’attaque et n’ai pas eu le temps de la reprendre. Je m’oriente cependant sur la crête qui me sépare d’Abreschwiller. Les 105 dégringolent et des frac­tions se replient, mélange de différents corps.

Où retrouver, dans la bataille du moins, des unités du 149 ? Tout paraît disloqué, sans qu’il y ait le moins du monde panique. Le mieux est de ga­gner le pont, sur lequel tout reflue, avant qu’il ne soit arrosé lui aussi. En bon ordre, l’œil au guet, car je redoute quelque surprise de cavalerie dans ces futaies de hêtres largement percées, nous partons, protégeant le retrait de nombreux isolés que je m’efforce de dynamiser.

Au milieu de bois, un paquet d’une quinzaine d’hommes. Ce sont les Sapeurs du 92e d’infanterie, le dra­peau, la garde et le colonel, une belle figure de sol­dat à moustache blanche. Il a les poings crispés, la tête basse avec une expression de douleur qui me saisit. Je le comprends si bien et j’ai la gorge serrée par cette sensation de défaite. Je lui offre aussitôt de l’escorter jusqu’à la sortie du bois et il accepte avec empressement. Il me semble revoir la crête de Sainte-Marie le 9 août, à la nuit tombante, la batterie alpine défilant sous les sapins sombres, poursuivie par les balles, le drapeau du 149 encadré par les débris de ma compagnie, baïonnette au canon, que Dargent précédait et que je suivais revolver à la main avec la hantise d’une attaque surgissant à l’improviste.

Le pont de Vasperviller est en­combré par l’artillerie qui se replie sur Lorquin. Nous nous faufilons et je tâche de me rensei­gner : « Le 149 ? Oui il est vers Saint-Quirin, déjà assez loin ».

Quelle heure peut-il être ? Je ne m’en souviens plus. Pourtant, fidèle à mon habitude, j’ai regardé souvent ma montre. Tard certainement, car il fait terriblement chaud. Mon détachement est exténué, il meurt de soif, et moi aussi. Nous passons de nouveau par des bois superbes, grimpant sur des hauteurs, car les che­mins du fond sont couverts de troupe.

De gros obus nous suivent par instant. Je me surmène à faire le chien de berger de ce troupeau. L’ef­fectif s’accroît de plusieurs blessés dont il faut organiser le transport, d’un cheval sans maître, d’un beau mitrailleur du 149 qui, son affût tré­pied sur l’épaule, suit stoïquement sans vouloir confier, fût-ce une minute, son fardeau à un ca­marade.

J’ai maintenant trois cents hommes de tous les corps ! Grâce au ciel, j’avise un sous-lieutenant du 4e chasseurs qui m’indique la direc­tion de Lorquin et me donne une carte au 1/100.000e, cadeau inappréciable en pareille si­tuation. J’apprends de lui que le 21e Corps d’Ar­mée se replie sur Cirey-sur-Vezouze où il va se rassembler.

Une demi-heure de marche, avec rencontre du 139e auquel je remets un grand nombre d’isolés appartenant à ce corps et j’arrive à Saint-Quirin ainsi gaiement traversé l’avant-veille. Plus de régiment ! Il y a seulement la section de mitrailleuses de Petitjean, lui aussi cherchant le 149. Celui-ci est parti, me dit-on, vers Cirey-sur-Vezouve.

Un capitaine d’état-major du 21e Corps me conseille de ne pas moisir ici. Saint-Quirin va être évacué par les troupes qui s’y trou­vent (artillerie et deux bataillons d’infanterie ?). Il faut pourtant que mes troupiers soufflent un peu. Nous nous arrêtons dix minutes, et c’est aussitôt la ruée vers la fontaine, suivie d’un casse-croûte rapide ; puis c’est le départ. J’encadre la section de mitrailleuses de Petitjean et nous fi­lons, toujours par les bois, vers Turquestein.

Arrivés à l’emplacement du bivouac des 18 et 19 août, c’est-à-dire de suite après avoir traversé la Sarre, nous tombons en plein bois sur une section d’un régiment qui a allumé des feux. Ils n’ont pas vu le 149. Eux aussi cherchent leur corps.

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Plan réalisé par le capitaine Gaston de Chomereau de Saint-André indiquant le parcours effectué par sa compagnie entre le 19 et le 21 août 1914.

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Un peu partout j’aperçois sur les routes des détachements qui vont vers Cirey-sur-Vezouze et la direction du sud. Impossible de continuer sans un arrêt sérieux, car mes blessés sont à bout de force. Je prescris une grande halte d’une heure ; et mes disposi­tions de sûreté prises, je reçois, ainsi que Petitjean, l’hos­pitalité que fraternellement m’offre un capitaine du 139e et son sous-lieutenant. Leur café pris, ils repartent et nous déjeunons d’un succulent potage aux haricots que nous appor­tent nos braves troupiers. Ceux-ci, la halte ter­minée, sont gaillards et ont oublié la situation. Je profite de cet entrain pour décamper en bon ordre, avec arrière-garde, patrouille, etc. Je couvre du même coup la marche d’un groupe d’ar­tillerie et d’une compagnie de chasseurs de ré­serve qui suivent le même itinéraire.

Longue étape (hélas, nous repassons la frontière et je tourne la tête pour ne pas voir les bornes renver­sées) qui nous conduit à Saussenrupt. Là, Petitjean part à vélo sur Cirey-sur-Vezouze aux renseigne­ments. Il doit être cinq ou six heures). Il revient me dire que le 149 doit être à Val-et-Châtillon. Mon groupe s’est accru des éclaireurs montés du 2e bataillon, de fusiliers blessés et de la voiture à bagages de l’état-major qui était égarée.

La chaleur est torride, ce qui n’empêche pas une entrée dans un ordre parfait. Les hommes sont alignés, les armes « placées » comme aux manœuvres. Les habitants ne se doutent de rien et me question­nent : « Il paraît que vous vous êtes battus ce matin ? Où donc ? ». J’éprouve un vrai re­mords à leur mentir effrontément, car il est sûr que demain on se battra par ici. En tout ça, il faut éviter tout méli-mélo dans l’installation.

De tous côtés débouchent de petites fractions : 158e, artillerie, puis la C.H.R. du ré­giment, gent encombrante et inutile, car, cela dit en passant, elle pa­raît ignorer le métier de brancardier, le service de santé, etc.

J’interdis d’en­trer dans les maisons à tout le monde et je pars à la recherche du régiment, guidé par un brave pay­san. Celui-ci me raconte la première occupation du village par la couverture allemande et com­ment celle-ci s’était retranchée dans des positions habilement choisies. Quelques jours auparavant, l’avant-garde du 13e Corps français est arrivée et elle a at­taqué furieuse­ment. « Pensez, monsieur, les Allemands qui les guettaient depuis dix jours, et les pauvres Français (sic) qui ont attaqué sans se douter de rien ! (sic). Ah ! oui, les pauvres Français. Tenez, là, on en a enterré trois cents ». Cet homme, dans son gros bon sens, vient de quali­fier l’absurde tactique d’offensive aveugle qui a été la nôtre depuis le début. L’arrivée de nos troupes avait d’ailleurs sauvé Val-et-Châtillon d’une destruction qui allait avoir lieu.

Avec tout cela, pas de 149 ! Il faut agir. Je re­viens exténué, et dans la nuit tombante, je bourre tout ce qui appartient au 149 dans l’im­mense cour d’une usine. La porte est gardée ; comme cela je n’ai pas à craindre l’abrutissement des cabarets.

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Je ré­quisitionne des vivres, met la soupe en train, etc.  J’ai une légère altercation avec un sous-lieutenant d’artillerie qui « veut » l’usine pour son groupe et que j’envoie promener. À force d’interroger à droite et à gauche des isolés qui affluent de tous côtés, j’apprends que le géné­ral Pillot qui commande la 85e brigade est arrivé. Il est « vers la mairie » et a réparti le cantonne­ment. Ouf ! enfin, voilà qui est sûr. Non sans peine, je le découvre, car la nuit est venue. « Allez voir Pignat (capitaine, son offi­cier d’or­donnance) : il est là-haut ! » Pignat est en effet là-haut, c’est-à-dire au premier étage de la mairie, et il me donne des indications som­maires. Il pa­raît exténué et au moment où je le quitte, me re­tient : « Ah ! si vous saviez ! L’armée Castelnau a cédé aussi à notre droite, c’est une défaite complète. Je n’ai plus ma tête à moi, tant je suis las ». Et sortant des paquets de papiers de ses poches : « Tenez, voici ce que j’ai heureu­sement sauvé : le général Legrand (commandant le 21e C.A.) a dû détaler si vite qu’il les avait laissés. Quelle terrible jour­née ! » Pauvre Pignat ! J’assure que cette annonce de la défaite de Castelnau, reçue ainsi en coup de massue, dans cette pièce aux murs nus, lugubre, éclairée par une lanterne après une journée éreintante et une retraite diffi­cile,me « faucherait » si j’avais du temps à perdre, mais j’ai autre chose à faire que me déso­ler ! « Ne répétez pas ce que je vous ai dit, c’est ultra confidentiel, mais je n’y tenais plus, il fal­lait que je me dégonfle avec un cama­rade » – « Soyez tranquille, et bon courage ». Une chaude poignée de main et je repars du côté de l’église où je trouve l’adjudant-chef Bienfait qui vient faire le cantonnement. « Alors, tout le régiment est là ? » – « Oh ! non, mon capi­taine : il y a sept cents ou huit cents hommes et plusieurs of­ficiers, c’est un mélange ! » De notre mieux, courant dans les maisons, nous préparons l’ins­tallation.

Chaque unité aura quelques maisons et des plantons répartis dans les rues aiguillent les arrivants. Tout cela néces­site d’innombrables va-et-vient. Je ne puis litté­ralement plus me traîner et pourtant, je vais hâ­tivement, comme un automate remonté, hélant dans la nuit les groupes qui passent et qui errent, en quête de gîte. De la cour d’usine, j’ai cherché mon détachement. Tous sont là, musiciens compris, au repos de­puis deux ou trois heures, finissant d’avaler de pleines gamelles de « rats » aux pommes de terre. Ils sont gaillards et joyeux ! et je les conduis à leurs cantonnements. Les officiers signalés précédemment sont arrivés et tous se ca­sent. Il y a parmi eux G… et Drouet. Eux aussi ont fait la soupe avant d’arriver. J’ai enfin le droit de penser à moi, et la conscience tranquille je gagne un caboulot où les docteurs ont com­mandé mon dîner avec le leur. Depuis long­temps ils ont fini. Quelle heure est-il ? Neuf heures ? Je m’écroule sur une chaise : depuis le grand bal, je ne me suis pas assis. Et sitôt sus­tenté, je re­commence à circuler. Dans le canton­nement de la 8e, de braves gens me cèdent leur lit, et grim­pant au grenier, enjambant mes trou­piers qui dorment tout équipés, tombés par terre, entassés avec ce genre de ronflements assourdis de l’homme surmené.

Sources :

Témoignage inédit rédigé par le capitaine Gaston de Chomereau de Saint-André.

Les deux plans donnant les positions successives de la 8e compagnie du 149e R.I. ont été dessinés par le capitaine Gaston de Chomereau de Saint-André.

Pour en savoir plus sur la capitaine Gaston de Chomereau de Saint-André, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante :

Harmonium

Pour en savoir plus sur les évènements qui se sont déroulés au cours de la journée du  21 août 1914, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante :

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Un grand merci à M. Bordes, à S. Agosto, à B. Bordes, à A. Carobbi, à T. de Chomereau et à É. Mansuy.