20 avril 2011

Sergent Joseph Dechanet (1890-1915).

             Joseph_Dechanet        

Je viens ici remercier Y. Marain, petit-neveu de Joseph Dechanet et le directeur de publication des « Cahiers haut-marnais » pour leurs autorisations de reproduire sur le blog du 149e R.I., les lettres écrites par le sergent Joseph Dechanet. Ces lettres furent l’objet d’une première publication dans un ancien numéro des cahiers haut-marnais, cahiers édités par les archives départementales de la Haute-Marne.

Les lettres de Joseph Dechanet qui vont pouvoir être lues ici ont toutes été adressées à son frère. Elles sont malheureusement peu nombreuses. L’ensemble de cette correspondance couvre une courte période allant de novembre 1914 à juin 1915.

Originaire de Courcelles-sur-Aujon, Joseph Dechanet est né le 16 janvier 1890. Ses parents exercent la profession de cultivateurs. Il effectue ses études au petit séminaire de Langres puis au lycée de Chaumont, en première et classe de baccalauréat. En décembre 1909, il est nommé surnuméraire à l’enregistrement des domaines et du timbre. Après quelques mois de stage, il part effectuer son service militaire. Libéré de ses obligations militaires en octobre 1913, il est nommé receveur de l’Enregistrement dans les Basses-Alpes et doit prendre son service le 16 mai 1914, après avoir quitté son poste provisoire d’Auberive. Mobilisé en août 1914, il est incorporé au 149e R.I., et vite promu dans le grade de sergent. Ainsi, brusquement arraché à sa jeune carrière professionnelle, il est un de ceux qui va être surpris par l’ampleur de la guerre, surtout par les formes nouvelles qu’elle adopte. Comme tous ses camarades, c’est dans un cadre inattendu, imprévisible qu’il  va vivre l’expérience des tranchées.

Un des traits dominants de ces dernières lettres, c’est l’étonnement de survivre, alors que tant d’hommes ont disparu dans les furieux combats de 1914. Blessé le 17 juin 1915, il est évacué à l’ambulance de Sains-en-Gohelle. La mort qu’il appelait parfois, comme pour se délivrer des souffrances endurées, finit par l’emporter dans son giron, le 24 juin 1915 à Sains-en-Gohelle. Le sergent Joseph Dechanet, de la 11e compagnie, repose dans le carré militaire du cimetière de la commune de Sains-en-Gohelle dans le Pas-de-Calais.

 

Premières lettres…

 

20 novembre 1914

Nous sommes dans la froide terre de Belgique. Nous vivons dans les tranchées, immobiles pendant une semaine entière parfois, sous la pluie, la neige, dans la boue, attendant l’attaque prussienne et recevant une grêle d’énormes obus, du matin au soir. Puis, fusillades, assauts, cris… Et l’on fusille comme des lapins et cela tombe. J’en ai descendu pour ma part ! Brutes que nous sommes ! Brutes courageuses, il est vrai. Enfin, il le faut.

Mais voici que l’hiver a commencé par ici. La terre dure ; la neige couvre déjà le sol. Les pieds gèlent. Comment passer l’hiver, dans l’immobilité la plupart du temps ? C’est impossible. Si les balles et les obus ne nous tuent pas bientôt, le froid s’en chargera.

 

4 décembre 1914

Quand cela finira-t-il ? Il n’est pas permis d’entrevoir, même au lointain, l’aurore de la paix, et chaque jour la mort fauche parmi nous… La journée la plus calme coûte à chaque compagnie sept ou huit hommes. Chaque bataille fait une terrible hécatombe : que de vides quand le soir on se compte ! Et la compagnie affaiblie, décimée, est reformée, une fois, deux fois, dix fois. Rares, combien rares sont ceux qui ont vu sans dommage tous les combats ! Et quand nous songeons à ce qui nous reste à faire, que veux-tu que nous disions en manière de conclusion ? Que nous n’avons guère d’espoir de goûter, à nouveau, un jour à la vie.

 

24 décembre 1914

Pour moi, je suis en ce moment commandant d’une section de réserve de 30 hommes. Dès qu’il y aura des vides devant nous, nous irons reprendre notre place. Je n’ai d’ailleurs manqué jusqu’à présent à aucune bataille. Comment peut-on passer ainsi pendant des mois à travers les mailles du filet ? C’est incroyable ! Là-bas, le canon français gronde sourdement. La fusillade crépite de temps en temps, les mitrailleuses crachent à grande vitesse. Un de ces jours, nous allons reprendre notre place là-bas. Il faudra bien en effet que les Allemands se décident à s’en aller. Pour cela nous ferons ce qu’il faudra. Et ce qu’il faut, c’est bondir sur les tranchées, au milieu des balles… Mais il faut en finir. Cela sera sanglant, tant pis. Un jour, nous les tiendrons. En tout cas, jamais nous n’avons reculé, nous autres  du  149e. Si un jour nous rentrons chez eux, malheur à eux. Ils paieront dur ce qu’ils font souffrir à la France et à la Belgique. Puissions-nous voir cela !!

En attendant, c’est demain Noël. Triste Noël ! Comme nous pensons aux nôtres, au foyer, aux parents, aux amis, aux fêtes de famille, aux joies envolées ! Heureusement, nous songeons que là-bas aussi on pense à nous. Nous faisons notre devoir et cela nous soutient. Le danger ne nous fait plus peur, nous en avons déjà tant vu !

 

Source :

« Les cahiers Haut-Marnais ». Cahiers édités par les archives départementales de la Haute-Marne. Cote 7 rev 168.

 

Un grand merci à M. Alzingre, à M. Bordes, à J.N. Deprez, à Y. Marain, à F. Petrazoller et au Conseil départemental de la Haute-Marne. 

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13 juin 2011

En attendant la balle libératrice...

             Joseph Dechanet

De nouveau un très grand merci à Y. Marain et à F. Petrazoller, pour leurs autorisations de reproduire ici, une des lettres écrites par  Joseph Dechanet qui a été publiée dans un ancien numéro des « cahiers Haut-Marnais ».

 Lettre écrite à son frère datant du 12 janvier 1915.

 

L’hiver interrompt d’ailleurs partiellement les opérations. Certes, on se bat toujours. Partout l’on tiraille et partout le canon gronde. De temps en temps des attaques se produisent, dont nous sommes surtout les auteurs. Mais la lutte est moins ardente que jadis, et pour cause. Les Allemands doivent bien  sentir qu’il ne leur est plus possible de percer. Puis la boue, la pluie, le vent, le brouillard empêchent très souvent les mouvements et le tir de l’artillerie sans laquelle on ne peut guère songer à essayer d’avancer. De plus, le 149e, mon brave régiment, a déjà tant et tant souffert, tant combattu qu’il est depuis quelques temps dans un calme relatif. Mon pauvre frère, 350 hommes tués ou blessés, tu me dis que c’est épouvantable. Si tu savais ce que nous avons déjà perdu ! Songe un peu que le 149e a déjà perdu en tués, blessés ou disparus 6000 hommes environ… Que dans ma compagnie, sur 203 hommes de l’active, il en reste 12 sans blessure, et que je suis un des 15 survivants de ceux qui sont partis le jour où tu vins à Jorquenay. Ceux à qui tu serras la main, ils ne sont plus là… Tu comprends qu’après cela, on est quelque peu résigné. Heureusement, si l’on peut dire, cela « leur » coûte encore plus cher qu’à nous ! Ils ont beau crier « camarade ! », un certain soir de novembre, où je commandais un bout de la tranchée qu’ils avaient approchée en vain : pas de pitié. Comment cela finira-t-il ? On ne sait. Mais déjà certains indices laissent entrevoir le commencement de la fin, qui, elle, demeure certainement lointaine. Nous sommes assez forts pour user l’Allemagne, à la longue ; et des appoints nouveaux nous seront fournis sans doute bientôt. L’issue n’est donc pas douteuse. Pour nous qui sommes des « vieux » de la guerre, nous sommes bien certains de ne pas voir pire que ce que nous avons vu. Si tu voyais comme nous sommes équipés, tu rirais. J’ai un pantalon de cavalier anglais que j’ai trouvé en Belgique, dans une ferme, à 500 m de la ligne de feu, un bidon et une musette, ainsi qu’une toile de tente allemande que j’ai enlevée à un Allemand, tué à Souain dans la Marne. Je porte un « bouc » déjà imposant. Chacun se débrouille pour se frusquer et s’équiper le plus commodément possible. Le linge ne nous manque pas. On nous a tant envoyé que nous en avons gaspillé énormément. La nourriture est tout à fait satisfaisante. De plus, comme je suis sergent, je profite souvent de bien petits avantages de confort, et je gagne par-dessus le marché mes 1,72 F par jour, somme très suffisante pour vivre. Quand on peut le dépenser. Enfin, en termes militaires, on se dém…

Nous sommes toujours du côté d’Arras, dans le Pas-de-Calais. Il fait un temps de chien ! Si tu voyais ces tranchées ! il a fallu en évacuer une, les hommes s’enlisant littéralement, jusqu’au ventre. Nous pensons toutefois, aller bientôt ailleurs (mais sait-on jamais ?). Peut-être irons-nous aussi en Alsace, du côté de Thann, où ça chauffe aussi, paraît-il. Et puis, cela dépendra peut-être de l’attitude de l’Italie. Si elle marchait tout de suite, il y aurait du bon.

… Mon cher Henri, si tu nous avais vus à certains jours ! Combien de fois déjà j’ai attendu la dernière minute, la balle libératrice – car à certains moments on en arrive à la désirer. Que de fois il m’a semblé que la mort ne voulait pas de moi ! Dans la Marne, dans les Vosges, en Belgique surtout. Tiens, le 5 novembre, ou plutôt le 4 au soir, ma compagnie part au feu. C’était vers Ypres. Les Allemands voulaient passer, passer coûte que coûte. Ils avaient amené là leurs plus fameux régiments. La position qu’il fallait garder formait comme un coin qui s’enfonçait au milieu d’eux. Elle était, on le savait, presque intenable. Le sort nous désigna. Toute une journée, sous les balles, sous les obus, nous rampons derrière les haies, dans les sillons, dans les fossés. Enfin, le soir, passant sur les cadavres, nous coulant dans les boyaux pleins d’eau, nous arrivons à une petite ferme à demi détruite. C’est là qu’il va falloir rester, coûte que coûte. Dans la cour, ouverte sur la plaine, à côté du fumier, nous nous plaçons en tirailleurs, dans l’obscurité ; les balles sifflent. On ne voit plus rien. Pas d’abri. Alors, dans une boue infecte, on se fait une espèce de tranchée avec de la terre, des pierres, des tonneaux, des troncs d’arbres. Et nous attendons. À trente mètres de nous, une bicoque flambe, incendiée par les Allemands. À la lueur vacillante de l’incendie, on voit des formes humaines qui se glissent en rampant. Ce sont « eux » qui cherchent à nous tourner. On se fusille dans la nuit. Au loin, les blessés râlent, le clairon allemand sonne la charge. Ils attaquent, baïonnette au canon ; nous tirons dans l’ombre, sans rien voir, au hasard, sur les bois, sur les haies, sur la maison qui brûle. Je m’aperçois que je suis assis sur un cadavre sans tête… Quelle nuit ! Enfin, le jour arrive, jour terrible ! et pourtant désiré. Au loin, la bataille commence. Le canon gronde partout. Brusquement, les obus s’abattent autour de nous. Une, deux, trois, quatre batteries nous prennent comme point de mire. La ferme est une cible magnifique. La terre, la boue, les pierres, les débris humains volent de tous côtés. Vacarme infernal ! Il faut hurler pour se faire comprendre. À droite, à gauche, ce sont des assauts furieux d’un ennemi supérieur en nombre. La terre tremble, la plaine entière, à perte de vue, se couvre de fumée, de cris, du crépitement, des fusils et des mitrailleuses, du grondement des canons. Les obus, des obus de 77, de 120, de 150 qui font des trous où l’ont peut enterrer deux ou trois bœufs, pleuvent par douzaines. Notre pauvre tranchée est bouleversée. Les éclats d’obus nous criblent. Une mitrailleuse balaie la terre au-dessus de nos têtes. Des tireurs embusqués partout nous ajustent. Des cris, des hurlements, des râles, des plaintes. Pauvres blessés. Ils essaient de fuir en arrière. Hélas ! Ils font un mètre, deux mètres, et ils tombent fauchés ! D’officiers, presque plus ; de sergents, presque plus. Eh bien, nous resterons là quand même. Nous vendrons notre peau le plus cher possible. On se compte : 24 ! Les autres, tués, blessés, partis affolés, désemparés… Je retiens mon voisin terrorisé. On attend, tandis que les obus tombent, le dernier moment. Ouf ! Je m’abats, écrasé, abruti, devenu sourd, étouffé… Un gros obus vient d’éclater à 2 mètres de moi dans le tas de fumier !! Je reprends mes sens ! Je suis couvert, entièrement de fumier !! Entre mes bras, je tiens un énorme bloc de pierre qui m’a frisé la tête… Ma tranchée est balayée par l’explosion. Mon voisin et moi, nous nous regardons… « Tu n’as rien ? » « Non, et toi ? » « Moi non plus ! », mais nous sentons que l’assaut approche. Hélas, nous ne sommes guère nombreux. Alors, nous dressons à la hâte les morts déjà raides. Nous les appuyons debout contre la tranchée, leur fusil entre les bras, pour faire nombre et tromper l’ennemi. Nous sommes énervés, fous, résolus à tout. Un cri ! Les voilà ! Ce sont eux ! Ah ! Si je reviens, toujours je me rappellerai cet instant ! Ils étaient vraiment beaux, ces colosses de la garde westphalienne, chargeant sur nous, drapeau en tête, au soleil couchant … Mais nous nous étions dressés, haletants, furieux, résolus à mourir, mais à lutter jusqu’au dernier souffle. Feu ! Feu ! Et nous crions, et nous hurlons ! Vive la France ! À mort ! En avant ! – ils reculent ! Il tomba leur drapeau ! Une fois, deux fois, trois fois ! Ils s’en vont ! Quel massacre !! Dans la plaine, des Allemands, des Français, des chevaux, des vaches, des porcs, gisent, côte à côte, pêle-mêle ! Que de sang ! Tout le jour, on s’est fusillé, à 20 mètres parfois… et les sillons sont jonchés de taches noires immobiles. Enfin, voici la nuit… Le vacarme diminue. À travers les balles, un camarade et moi allons prévenir le commandant que nous tenons toujours, mais que nous sommes écrasés… Les larmes aux yeux, il nous serre la main : «  C’est très bien » ! Il nous croyait tous morts ou prisonniers.

A présent, c’est la vie des tranchées. Une boue épouvantable ! Au point que plusieurs sont morts enlisés ! Du froid, de la neige : C’est dur ! Ah ! Stratèges de café ! Politiciens de coin du feu, taisez-vous, vous ne savez pas ce que vous dites ! Et dire que les populations nous refusent parfois une botte de paille et nous exploitent honteusement, nous vendant le vin 25, 30, 35 sous le litre ! Le chocolat 2,80 F le litre, les bougies 0,10 F, etc. Il est parfois triste de songer que l’on se fait tuer pour de tels salauds, qui trouvent que nous n’en fichons pas un coup !

Je vois que la vie de caserne – si on peut appeler cela une vie de caserne - ne te plaît guère ! Les « à droite », « à gauche » à droite par quatre évidemment ce n’est pas intéressant. On devine bien que ceux qui vous commandent ne se doutent pas de ce que c’est que la guerre actuelle… Pas besoin de faire de la belle manœuvre, va ! On n’y songe guère. Il faut seulement ceci ; être solide et courageux, savoir tout supporter, ne pas avoir peur. Cela ne s’acquiert pas en faisant demi-tour à droite en décomposant. Pour faire un soldat, pas besoin de cela ! Il suffit d’être brave, mais ce n’est pas toujours commode.

Courage, mon cher frère. On fait son devoir que veux-tu. Ah ! Si nous autres Français nous étions moins « je m’en foutistes », nous n’en serions pas là, et les Allemands auraient repassé la frontière ! Au début, il faut l’avouer, mon cher frère, nous n’avons pas été assez courageux.

 

Source :

« Les cahiers Haut-Marnais », cahiers édités par les archives départementales de la Haute-Marne. Cote 7 rev 168.

La borne de terre sacrée 1914-1918 portant la mention « Belgique » a été fabriquée par l’union des blessés de la face. Elle est dédiée à la mémoire des morts de la Grande Guerre, aux mutilés et aux combattants. Celle-ci date du 26 novembre 1927.

 

Un grand merci à M. Alzingre, à M. Bordes, à J.N. Deprez, à Y. Marain, à F. Petrazoller et au Conseil départemental de la Haute-Marne.

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15 juillet 2011

Nouvelles lettres de Joseph Dechanet.

              Joseph Dechanet

De nouveau un très grand merci à Y. Marain et à Y. Petrazoller, pour leurs autorisations de reproduire ici, de nouvelles lettres écrites par  Joseph Dechanet. Elles ont également été publiées dans un ancien  numéro des « cahiers Haut-Marnais ».

 

22 janvier 1915.

Me voici rescapé encore une fois, je ne sais comment : sur 13 sergents de ma compagnie nous sommes revenus 3. Quel tableau d’honneur, mon pauvre Henri ! Et nous allons y retourner. Cette fois… il est temps d’en finir car on se sent devenir fous, sous ces bombardements épouvantables… 50, 60000 obus pleuvent dans une journée, et l’on passe sur les morts, les blessés… Le sang nous éclabousse. Les têtes s’ouvrent, les jambes sautent… Combien on désire la mort ou la blessure qui donneront enfin la paix ! Me voici, à présent, l’un des plus anciens de la guerre, dans la compagnie. C’est bientôt mon tour. Nous en avons assez de vivre dans ces conditions. Puisses-tu ne jamais voir ce que nous voyons ! On croirait que le monde entier veut s’anéantir.

 

29 janvier 1915.

Ce matin, cela tonne encore, dans la même direction, d’une façon épouvantable. Cela chauffe mon cher ! Et l’on est en train d’en abattre par centaines. La terre est gelée, très durement, et c’est un temps propice aux grandes attaques, aux « coups durs ». Il fait un froid de chien. Pas de neige, mais qu’il fait grand froid ! Il fera bon demain soir, dans la tranchée… La situation, toujours la même. Ce n’est que lorsque le temps deviendra relativement beau que l’on tentera sans doute le grand coup. D’ici là, je pense que ce sera toujours la guerre de tranchées, les bombardements, les attaques localisées. Chaque jour, quelques morts, quelques blessés, une balle perdue, un instant de malchance… Nous ne « les » tenons pas encore. Heureusement, on ménage un peu plus nos existences que leurs chefs à eux ne ménagent les leurs. On les envoie à la mort en rangs serrés.

Mais nous n’avons accompli que la première moitié de notre tâche et il nous reste à faire un travail bien dur et combien sanglant. Le jour approche où il faudra, pour tout de bon, courir sur la tranchée allemande et coûte que coûte, rompre les lignes ennemies, passer, passer… les rejeter vers la frontière. Ce jour-là !... Enfin, on continuera à faire son devoir, jusqu’au bout.

 

Source :

« Les cahiers Haut-Marnais », cahiers édités par les archives départementales de la Haute-Marne. Cote 7 rev 168.

 

Un grand merci à M. Alzingre, à M. Bordes, à J.N. Deprez, à Y Marain, à F. Petrazoller et au Conseil départemental de la Haute-Marne.

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30 août 2011

Messieurs les beaux parleurs, bienvenue en enfer !

                   Joseph Dechanet        

De nouveau un très grand merci à Y. Marain et à Y. Petrazoller, pour leurs autorisations de reproduire ici, cette lettre écrite le 15 février 1915 par Joseph Dechanet. Elle a été publiée dans un ancien  numéro des « cahiers Haut-Marnais ».

 

Ah ! Les belles phrases, les belles poésies, les beaux discours des journaux ! … sans doute nous espérons la victoire, nous avons la volonté de vaincre, et la confiance ! Mais cette guerre,  sauvage, atroce, barbare, n’est pas du tout « dans le caractère français » ! Et l’on dit, sans doute, tu entends dire, j’en suis sûr, parfois ceci : « Qu’est-ce qu’ils fichent :! Qu’attendent-ils pour les mettre dehors ? Ils ne font rien ! Ça ne marche pas!... ». Je voudrais les voir un peu à notre place, les beaux parleurs de cafés et de coins du feu ! S’ils apercevaient les immenses plaines du Pas-de-Calais et du Nord sillonnées de centaines et de milliers de kilomètres de tranchées, où l’on se guette, où sont braqués les mitrailleuses, les petits canons de 37  et les mortiers, les minenwerfer, etc. S’ils entendaient, de chaque bouquet d’arbres, de chaque montagne, de chaque colline, partir les obus qui balayent les routes, rasent les villages, bouleversent les tranchées ! Ils verraient la difficulté de la tâche.

Tu me parles de la paix, de la fin prochaine, de notre enthousiasme… de notre courage… Quelle vie ! Quelle vie ! Mon pauvre frère… Quand cela finira-t-il ? Quand ? Et comment … ? La confiance s’en va peu à peu à force de fatigues, d’insomnies, de terreurs… Depuis des mois et des mois, on est là, face à face et surtout sans pouvoir bouger… Nous partons le soir, à la nuit tombante, par n’importe quel temps, pour gagner les tranchées de première ligne. Pour y parvenir, il faut suivre des « boyaux » d’approche qui garantissent contre les balles qui, en tout temps, à toute heure, sillonnent les plaines.

C’est une boue infecte, épouvantable, inouïe. On s’enfonce jusqu’aux genoux, et il faut parfois l’aide d’un camarade pour s’en tirer. Après une heure d’efforts, de glissades, de chutes, de « bains de pieds », nous arrivons dans les fameuses tranchées. On se courbe, on se cache, car les balles pleuvent. Les Allemands illuminent de tous côtés la plaine avec leurs fusées éclairantes pour tâcher de découvrir la « relève » afin de la canonner. Et, couverts de boue, les pieds pleins d’eau, l’on s’installe. On est à 150, 100 mètres, 10 mètres de l’ennemi… Allemands et Français cherchent à se rapprocher le plus possible et pour cela creusent des sapes qui parfois se rencontrent ! Nous passons ainsi la nuit, sous la pluie, la neige, la gelée. Il faut veiller !... Sans arrêt, les balles font voler la terre. Les fusées éclairent le ciel. Au loin, le canon gronde ! De-ci, de-là, une bombe, une grenade tombent… On grelotte, on claque des dents, on « bat la semelle », on fume cigarette sur cigarette, on boit de l’alcool et encore de l’alcool pour se réchauffer et … s’abrutir. Voici le jour… La canonnade commence. « Eux » bombardent nos tranchées et nos canons répondent. Les batteries cherchent à se démolir, à détruire les abris de l’infanterie, à suspendre, au lointain, quelque troupe en marche… Puis, rien, rien ne peut te donner une idée de la terreur qu’elle inspire ! On entend un petit bruit sourd, bien connu. Alors, chacun se lève ! « Une bombe » ! Les yeux se lèvent avec frayeur vers le ciel où va apparaître l’engin terrible ! Un cri ! La voilà ! Gare ! Gare la bombe ! « Elle monte, monte dans le ciel, lentement, puis brusquement, descend, descend, descend sur nous en ronflant. » La terreur affreuse, la mort se lit sur les visages. Les yeux hagards, les bras écartés, on la regarde tomber… où tombera-t-elle ? Devant nous, derrière nous, à droite, à gauche ? Horrible anxiété. On tâche de se rendre compte, dans un éclair, dans une seconde… Et l’on fuit, comme des fous, à droite ou à gauche, comme on peut, en se bousculant ! Quel spectacle, grand dieu ! Un craquement épouvantable ! La terre vole à cent mètres de là, le sol tremble, le déplacement de l’air jette tout le monde à terre… Parfois, la terrible bombe arrive sans s’être fait entendre, ou bien l’on ne peut s’enfuir ! Et l’on voit d’horribles choses… Des hommes lancés à 40 m de là ! ou plutôt… des débris d’hommes… ; des hommes enterrés vivants, d’autres devenus fous, d’autres sourds et hébétés par la commotion !... Et nous voyons cela à chaque fois qu’il faut prendre les tranchées. Et le soir, quand nous revenons, nous avons bien souvent la mort dans l’âme ; et quand nous songeons aux nôtres, aux parents, à la famille, la gorge se serre… Oui, celui qui meurt, comme celui qui survit, a souffert déjà cent agonies ! Et parfois, l’on devine à désirer cette mort qui serait la fin des souffrances, la paix décisive !... Tous les endroits ne sont pas aussi mauvais, mais depuis quelque temps nous occupons un secteur des plus dangereux. Devant nous, le sol est jonché de cadavres français qui pourrissent là depuis des semaines. Derrière nous, des croix, des croix partout ! Mon Dieu ! mon Dieu ! la terrible chose !

Mais, me diras-tu, ne pouvez-vous donc jamais vous battre, les chasser ? Ah ! Je ne sais, non, vraiment, je ne sais pas ! Ils sont outillés supérieurement ! Et ils souffrent moins que nous de la vie des tranchées. Nous sommes des centaines dans notre tranchée, exposés à tout. Eux laissent, de loin en loin, une sentinelle dans la leur, et le reste est en arrière, à l’abri, tranquille, et n’arrive qu’en cas de danger, par de multiples « boyaux » savamment creusés. Ils ont des abris solides contre lesquels notre 75, pourtant terrible, ne peut pas grand-chose. Attaquer ?... Hélas ! Les mitrailleuses ouvrent le feu, et les malheureux tombent comme des mouches… On prend une tranchée qui coûte la vie à cent hommes… Et puis ? Derrière elle une autre, et une autre… Comment cela finira-t-il ? Notre artillerie est très bonne, mais ne peut pas tout faire, et l’artillerie allemande est fameuse elle aussi, surtout l’artillerie lourde. Nos effectifs fondent comme neige au soleil ! Il faut être de fer, pour résister, et je suis fier, vraiment de dire que je ne me suis jamais fait porter malade depuis 6 mois. Chaque jour, des malades, des tués, des blessés. Et nulle perspective de paix ! Nous essaierons, sans doute, un de ces jours, de percer. Comment ? Ce sera épouvantable… À moins que d’autres nations n’interviennent : l’Italie, la Suisse, la Roumanie… Que sais-je ? Ces Allemands sont de fameux hommes, on ne peut dire le contraire. Et surtout, on ne ménage plus le sang ! On les mène à l’attaque en « colonnes par quatre », en masse ! Que de milliers d’hommes sont déjà tombés !

 

Légende photo moulin de BouvignySources :

« Les cahiers Haut-Marnais », cahiers édités par les archives départementales de la Haute-Marne. Cote 7 rev 168.

La  photo réalisée en février 1915 est légendée « capitaine Baril, capitaine Panchaud, lieutenant Jean, sous-lieutenant Jauffret ». Elle provient de ma collection personnelle.

 

Un grand merci à M. Alzingre, à M. Bordes, à T. Cornet.,  à J.N. Deprez, à Y. Marain, à F. Petrazoller, au Conseil départemental de la Haute-Marne ainsi qu’à l’association « Collectif Artois 1914-1915 ».

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01 décembre 2011

Dernières lettres écrites par le sergent Joseph Dechanet.

                   Joseph_Dechanet

Une dernière fois, un très grand merci à Y. Marain et à F. Petrazoller pour leurs autorisations de publier ici les dernières lettres du sergent Joseph Dechanet qu’il a écrit à son frère. 

19 mars 1915

La fin ? Je crois de plus en plus que les armes ne l’amèneront plus. Les Allemands en ont assez, mais je sûr que nos gouvernants doivent être eux aussi fort embarrassés. Les Allemands n’ont plus de munitions ? Eh bien, nous ne nous en apercevons guère ! Au contraire, même ! Ils n’ont plus de vivres ? Qu’en sait-on ! Plus de soldats ? Hélas ! Si ! Et des bons… et de nombreux. Tout le monde est pour nous ? On ne s’en aperçoit guère… La Grèce nous lâche, l’Espagne nous blâme, l’Italie à l’air de se désintéresser de l’affaire. Le grand effort, la « campagne du printemps » dont tu me parles, nous l’attendons. Sera-ce le succès définitif ? Je suis bien pessimiste.

Plus rien n’a prise sur moi. On grelotte des jours et des nuits entières, on passe des heures dans l’eau, jusqu’aux genoux, et l’on ne s’en porte pas plus mal. Tout de même, la fatigue se fait sentir parfois. Mais l’habitude vient à bout de tout. Il me semble à présent que je suis en guerre depuis des années et que le monde se divise en deux catégories : ceux qui font la guerre et ceux qui ne la font pas… Moi, je fais la guerre… Et je ne puis pas me figurer qu’il puisse arriver un jour où cela prendra fin. Depuis 5 mois et demi, nous n’avons pas avancé d’un kilomètre, et pourtant, les plaines où Français et Allemands sont face à face sont devenues des cimetières immenses d’où le bruit du « canon » n’arrive plus à éloigner les corbeaux… 

15 avril 1915

Tu me demandes si je crois à une paix prochaine. Non, elle n’est pas possible. Et l’on me dirait que la guerre doit durer jusqu’aux premières neiges de l’hiver que je ne serais pas surpris. J’espère toutefois que dans quatre mois ce sera décidé. Hélas ! Combien encore seront sacrifiés ! Tu te souviens, mon cher Henri, du jour où tu vins me dire « au revoir » à Jorquenay. Je prévoyais bien l’avenir. Ce jour-là, nous sommes partis 80, pour la 11e compagnie, et bien, nous restons 7 exactement, après huit mois. En restera-t-il un seul dans quelques mois ? C’est au moins douteux. Voici que le temps se met au beau. Déjà les essais d’attaques commencent. Si le beau temps continue, les grandes choses ne tarderont pas, et chaque mètre carré gagné coûtera un homme… car on nous vante nos succès, mais on tait le reste. Il faut être courageux, car nos ennemis le sont, eux aussi ! Et parfois, ils font preuve d’un véritable mépris de la mort. Vivement le grand coup, une attaque générale, terrible, à fond, qui décide au moins quelque chose ! La moitié d‘entre nous, une fois de plus, y restera, mais les autres auront au moins une espérance précise. Les blessés auront le repos, loin du bruit de la bataille, et les morts auront au moins la paix. Vois-tu, nous en sommes arrivés à la phase décisive. Que cela finisse, de quelque façon que ce soit. Mais la fin est bien loin, même si le succès nous sourit, ce que nous espérons d’ailleurs fermement. Qu’il sera heureux et fier, celui qui verra la victoire après avoir lutté sur tant de champs de bataille !

 4 juin 1915

Une marmite m’a enterré hier, mais j’ai été dégagé à temps. C’est à recommencer. Nous sommes toujours où tu sais. On vit parmi les cadavres qui pavent, littéralement, ce plateau que les Allemands appellent la montagne de la mort. Et dans quelques jours, nous retournons probablement à l’attaque. Cette fois !... Enfin, on finit par se moquer de tout, même de la mort, chose si familière. Chacun son tour.

 7 juin 1915

« Mon pauvre Henri, tu verras, j’espère que tu verras toi ». Tu verras que cet hiver, nous serons encore là !... Oui, je le sens. Tu penses si c’est gai, surtout pour nous qui sommes en campagne depuis 10 mois et devenus des espèces de sauvages, détestés des civils, ingrats, imbéciles qui ne comprennent pas, trouvent que nous n’en faisons pas assez et que le sang français, le nôtre, ne coule pas assez… Qu’est-ce qu’il leur faut !

 Sources :

« Les cahiers Haut-Marnais », cahiers édités par les archives départementales de la Haute-Marne. Cote 7 rev 168.

 Un grand merci à M. Alzingre, à M. Bordes, à A. Carobbi, à J.N. Deprez, à Y. Marain, à F. Petrazoller et au conseil départemental de la Haute-Marne.

Posté par amphitrite33 à 09:17 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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