Dentiste_4Je remercie le docteur Sylvie Augier qui m’autorise à utiliser de larges extraits de sa thèse consacrée aux chirurgiens-dentistes français pendant la 1ère guerre mondiale. Les passages de son travail qui pourront être lus ici accompagnent trois clichés représentant des dentistes en situation d’exercice professionnel. Une chaleureuse poignée de main à Stéphan Agosto pour la réalisation du dessin qui accompagne ce thème. Dessin qui permet de faire la transition entre le 149e R.I.et le sujet abordé.

Les dures épreuves de la guerre font du soldat, un homme qui peut être très rapidement exténué. Il est souvent sujet à de nombreuses infections. Au début de la guerre, l’équipement en matière d’hygiène est plus que rudimentaire. Par contre, il va de soi que tout deuxième classe, digne de ce nom, ne se débarrasse pas de sa brosse à habits, de sa brosse à chaussures et de son cirage ! L’hygiène dentaire des hommes de troupe est quasi inexistante. De ce fait, les maux de dents se font rapidement sentir.  De plus, ils sont régulièrement victimes, surtout au début de la guerre (avant le port du casque), de blessures de la face et des maxillaires. Au début du conflit, le service dentaire n’existe pas. La demande de soins est telle que seuls les chirurgiens-dentistes appelés comme simples soldats ou comme infirmiers peuvent soulager leurs camarades avec le matériel dont ils disposent. Il faudra attendre 1916 pour que le corps des dentistes militaires soit créé et pour, que s’organisent les services dentaires et stomatologiques…

Avant la déclaration de guerre, l’utilisation des chirurgiens-dentistes n’avait pas été prévue du point de vue militaire. Il n’existait que quelques cliniques régimentaires et hospitalières, créées à la suite des circulaires de Charon datant du 10 octobre 1907. Ces circulaires « préconisent l’inspection dentaire des militaires, l’établissement de fiches dentaires et le traitement de la bouche et des dents du régiment. » Le rôle et les attributions du dentiste à l’armée ne sont d’ailleurs pas définis. Aucune hiérarchie n’est établie pour diriger et coordonner les services que l’on tente de créer.

L’hygiène buccale est médiocre, voire inconnue. Un dentiste se plaint en 1916 de la proportion effrayante d’hommes qui ne prennent aucun soin de leurs dents. En province, on peut affirmer qu’environ 90 % de la population ignore l’usage de la brosse à dents. Pourtant,  quelques années plus tôt, un médecin inspecteur général, un précurseur presque révolutionnaire, avait émis l’idée audacieuse pour l’époque que chaque soldat pût toucher une brosse à dents à son arrivée au corps. Sa demande ne fut pas inutile puisqu’une poche de son havresac fut prévue pour recevoir le précieux objet… qui ne fut jamais distribué !

L’hygiène lamentable ajoutée aux nombreux séjours prolongés dans les tranchées réveille de nombreuses douleurs dentaires. Beaucoup de causes sont à l’origine de troubles sérieux du tube digestif, de lésions dentaires et buccales. Parmi elles, il faut retenir, l’alimentation trop carnée, la sédentarité qui empêche les soins d’hygiène et de manière plus générale, la mauvaise assimilation qui constitue une moindre résistance aux agents infectieux qui se localisent dans la bouche.

Dentiste_1Le besoin de soins est tel que, dans certaines formations dépourvues de dentiste, un simple infirmier extrait les dents, à l’aide d’un davier démodé, pour soulager ses camarades. L’installation est précaire. Un fauteuil et quelques sièges, une brouette renversée recouverte d’une serviette, deux fascines et une haie comme paravents… Le cabinet dentaire est installé ! Cependant, l’organisation commence à apparaître. Les dentistes eux-mêmes participent financièrement à la mise en place d’une structure. L’État ne possède en effet que de la boite de stomatologie n° 6 qui se trouve dans chaque ambulance. Les actions individuelles démontrent la volonté, le dévouement ainsi que l’ingéniosité des dentistes qui ont de la chance d’être affectés logiquement dans leur spécialité, même s’ils demeurent simples soldats ou sous-officiers. Le matériel souvent fort restreint de ces praticiens du front avancé ne leur permet de donner, au début, que les soins urgents. Ils ne possèdent que quelques instruments personnels, faciles à transporter rapidement. Peu à peu, la nécessité et l’expérience aidant, ils arrivent à appliquer dans de nombreux cas le traitement conservateur.

Pour faire face aux demandes stomatologistes et dentaires, les dentistes devancèrent très souvent les lois et les décrets, heureusement pour les soldats.

Naissance du dentiste militaire :

La guerre des tranchées démontre chaque jour l’incontestable utilité des dentistes. Dans chaque formation, ils apportent un concours bénévole avec le plus grand dévouement et la plus grande émulation. Mais n’est-il pas surprenant qu’il ait fallu cette terrible guerre pour que l’armée se décide enfin à accorder aux chirurgiens-dentistes la place légitime qui leur est due dans le personnel du service de santé ? Une importante réforme en 1916 a pu être accomplie. Quand le décret du 26 février 1916 crée le corps des dentistes militaires, il apparaît les postes dentaires des groupes de brancardiers de corps d’armée et de division.

Rôle du dentiste militaire :

Son rôle est double : il est militaire et technique. Les dentistes militaires doivent toujours faciliter l’œuvre du commandement. Ils sont Dentiste_2destinés à traiter les mâchoires des blessés et à maintenir le taux d’effectifs. Ils soignent les dents ou les remplacent s’il y a lieu afin de permettre aux combattants d’assimiler leur ration. Ils doivent récupérer, pour les effectifs du front, un grand nombre d’édentés rendus inaptes. Ils doivent soulager la souffrance par tous les moyens qui sont à leur disposition. Leur action en ce sens, est facilitée par l’organisation du service dentaire et, de ce fait, peut s’élargir et s’améliorer. De nombreux officiers et soldats, grâce aux soins des dentistes, peuvent trouver un soulagement immédiat pour des douleurs qui les auraient tenus éloignés plus ou moins longtemps de leur poste.

Évolution du statut de dentiste militaire :

Tout soldat peut accéder au grade de sous-officier et d’officier par sa bravoure, sa conduite ou son dévouement. Cette règle générale n’est cependant pas valable pour le chirurgien dentiste, quelle que soit sa valeur professionnelle. Pourtant, il court exactement les mêmes dangers que les médecins auxiliaires et les aides-majors. Il est à la peine sans être à l’honneur. Aussi, de nombreuses propositions sont faites pour essayer de mettre en place une hiérarchie dans le service dentaire qui serait comparable à celle du reste du service médical. Le 8 octobre 1918, un projet de loi est voté. Le grade d’officier dentiste est validé. Après un court débat, les parlementaires auront reconnu unanimement les indéniables services rendus à la défense nationale par cette profession. Après les difficultés qu’il a fallu vaincre, le dentiste, simple soldat en 1914, dentiste militaire adjudant en 1916, acquiert enfin la possibilité de devenir officier à la fin du conflit.

Dentiste_3Sources bibliographiques :

« Les chirurgiens-dentistes français aux armées pendant la première guerre mondiale (1914-1918) Organisation d’un service dentaire et stomatologie. Thèse pour le doctorat d’État de docteur en chirurgie dentaire réalisée par Sylvie Augier. Année 1986.

Pour en savoir plus :

«Larousse médical illustré de guerre» par  Galtier-Boissière. Librairie Larousse, Paris 1917. Pages 71-72.

«La direction du service de santé en campagne» de Toussaint. 1915.

«Chirurgie réparatrice maxillo-faciale, autoplasties, prothèse, restauration» par M. Virenque. Librairie Maloine. Paris 1940.

«Les centres d’édentés durant la guerre 1914-1918» de J. Chambenoit. Thèse pour le doctorat d’État de chirurgien-dentiste. Paris 1973.

Un grand merci à Sylvie Augier et à Stéphan Agosto.