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149e R.I., un régiment spinalien dans la Grande Guerre.
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7 mars 2025

Médecin aide-major de 1ère classe Louis Humbert - lettre du 8 janvier 1915 à sa nièce Suzy

 

En ce début d'année 1915, alors que le monde s'enlise dans les tourments de la Première Guerre mondiale, Louis Humbert, médecin aide-major de 1ère classe, occupe un rôle crucial au cœur du conflit en tant que médecin du 3e bataillon du 149e R.I.. Malgré la violence omniprésente et les horreurs qui l'assaillent chaque jour, une mission particulière lui tient à cœur : écrire une lettre à sa nièce Suzy, sur le point de célébrer son dixième anniversaire. 

 

« Ma chère petite Suzy,

 

Si tu savais combien j’ai été heureux de lire ta grande lettre, tu m’en écrirais plus souvent ! Ce n’est pas un reproche que je te fais en te disant cela et ne crois pas que je trouve que tu m’écris trop rarement. Je sais bien que tu dois travailler beaucoup à l’école et que tu emploies tes moments de loisirs à tricoter des vêtements chauds pour ton papa si beau sous son uniforme qui semble fait tout exprès pour lui.

 

Je suis sûr qu’il doit avoir beaucoup de plaisir à lire tes grandes lettres. Voilà au moins des lettres qui nous apprennent quelque chose et je voudrais bien que Jeanne et François soient aussi grands que toi pour pouvoir m’en écrire des semblables.

 

Maintenant, me voilà renseigné sur tout ce qui se passe à Corbenay. Je vois la maison tout entière avec son poulailler où il se fait un bruit, un bruit !... Je vois le petit chemin si agréable quand il fait sec et clair, la petite montée où l’on court si fort tous les dimanches matins pour arriver en retard à l’église longtemps après que votre Arsène a conduit monsieur le doyen jusque sous les cloches pour qu’il donne aux gens sa bénédiction avec une goutte d’eau bénite.

 

J’ai vu la route du bois de Fontaine avec ses deux dos d’âne sur lesquels on passait à toute vitesse pour voir la tête de tante Josette. J’ai revu l’école et j’ai bien ri en me figurant l’aventure de Marco, maître de la maison, et que tout le monde s’en doute (excepté toi naturellement) aurait bien voulu voir ailleurs sans que personne osât le mettre dehors.

 

Ce n’est cependant pas un chien savant et il n’est pas encore assez avancé dans ses études pour qu’on puisse le proposer en exemple à des enfants ; aussi ne faut-il pas l’amener trop souvent à l’école, d’autant plus que par son indiscipline et son manque de tenue, il n’est pas tout à fait le modèle qu’il vous faut.

 

En tout cas, je suis content de savoir qu’on ne voit plus ses côtes et que le régime de Corbenay lui réussit. Je ne pensais pas qu’il avait tant souffert de l’occupation allemande à Saint-Dié et je me demande avec inquiétude si tante Josette et Marthe étaient dans le même état. On me l’a peut-être caché pour ne pas m’alarmer, mais maintenant, on peut me le dire et je compte sur toi pour me renseigner dans ta prochaine lettre. Dis-moi donc si à l’arrivée à Corbenay de tante Josette et de Marthe on leur voyait aussi les côtes comme Marco et si elles faisaient pitié comme lui et si maintenant elles sont en meilleur état.

 

À propos de Marthe, ça devait être très drôle quand Marco s’est lancé sur elle tout d’un coup près du mur du cimetière. Elle a dû le prendre pour le loup-garou ! Mais comme maintenant elle est courageuse et que depuis qu’elle a vu les Prussiens, elle n’a plus peur de rien. Elle a dû simplement rire et gronder Marco parce qu’il devait avoir les pattes sales. Mais je ris en me figurant le grand cri qu’elle aurait poussé autrefois, un cri comme celui que j’ai entendu un soir où tante Josette rangeait le linge dans les armoires de la lingerie. Elle était en chemise de nuit et en descendant l’escalier, elle rencontra Marthe qui allait se coucher…

 

Je te prie de croire que Marthe n’a pas mis longtemps à redescendre… Mais quand elle a vu que ce n’était pas un cambrioleur, elle n’a pas été contente du tout.

 

Vous avez été gâtés tous les trois à la Saint-Nicolas et à Noël. Je pensais que Saint-Nicolas et le petit Jésus ne passaient cette année que pour les soldats et je suis bien content de voir que les petits enfants n’ont pas été oubliés.

 

Cette année, il faudra avoir bien soin de ses livres et de ses jouets et les garder pour les grandes occasions, car il faudra les conserver bien précieusement comme souvenir de la Grande Guerre.

 

Le petit Lucien n’aura pas eu de jouet très probablement ; a-t-il eu au moins du bon lait à boire, comme celui que vous buvez à Corbenay ? Et grand-père et grand-mère et tante Annie, quelles étrennes auront-ils eues ? Peut-être des obus qui seront tombés sur la place devant l’école, ou devant l’église. Il faut espérer que nous les reverrons bientôt, qu’ils ne seront pas malades et que les méchants Prussiens ne leur auront pas fait de misères. On dit maintenant, de tous les côtés, que les Prussiens voudraient bien voir la fin de la guerre, qu’ils sont très en colère après les Anglais et qu’ils cherchent à faire beaucoup d’amabilités aux Français pour les décider à faire la paix avec eux. Comme cela, ils seraient assez forts pour battre les Russes et les Anglais. C’est pour cela qu’ils ne font plus maintenant autant de mal aux Français qui sont restés chez eux.

 

Et puis, ils craignent aussi qu’on fasse autant de mal dans leur pays le jour où nous y serons. Et j’espère que ce jour-là ne tardera pas et que nous irons bientôt délivrer grand-père à Provenchères.

 

Ton papa va aller travailler pour cela en Alsace et je voudrais bien aller là-bas avec lui. Il paraît que là-bas on va chasser les vilains allemands et voilà longtemps que l’on dit que nous aussi nous irons de ce côté.

 

Mais je t’assure bien que quand nous irons chez les Allemands, nous ne ferons pas comme eux qui font du mal aux femmes et aux enfants. Ils n’ont pas de cœur et leurs petits enfants non plus, puisque quand ils passent quelque part, ils vont jusqu’à prendre les pauvres petits jouets des petites filles pour les envoyer chez eux…

 

Je suis bien sûr que ce n’est pas toi qui voudrais t’amuser avec des jouets volés à d’autres petites filles.

 

Tu penses bien que les Prussiens peuvent nous faire maintenant beaucoup d’amabilités. Il y a des choses que nous n’oublierons jamais et que les petits enfants de France conserveront toujours dans leur mémoire.

 

François et Jeanne ont dû te raconter ce que c’était qu’une bataille et comment les gros obus sifflent très fort quand ils arrivent. Comme on les entend venir, sont-ils gentils de prévenir ! On a tout le temps de se mettre à l’abri, jusqu’à ce qu’ils aient éclaté. Ils font alors beaucoup de bruit, puis on va voir les dégâts. Seulement, il ne faut pas trop se presser ; autrement, s’il en arrivait un autre, cela pourrait être fort désagréable, surtout quand ils tombent en famille.

 

Ta maman sait par expérience quel désordre cela cause dans une maison lorsqu’on débarque du train, cinq personnes à la fois, sans crier gare !

 

Tu t’intéresses beaucoup à ce que nous faisons et tu veux des renseignements très précis sur la façon dont nous mangeons, dormons et marchons.

 

Et bien voilà ! Nous mangeons généralement avec des couverts, rarement luxueux et aussi, mais pas souvent, avec les doigts, comme je faisais quand j’allais à la chasse avec Tell que Jeanne connaît bien et que je n’avais pas de temps à perdre pour courir après les perdreaux de Corbenay. Des perdreaux apprivoisés qui viennent nous rendre visite jusque sur la pelouse.

 

Alors, pour revenir à nos moutons, nous mangeons suffisamment. Si certains jours nos estomacs criaient famine, c’était sans doute pour que nous nous souvenions que vous faisiez vos vendredis alors que les soldats ne s’en occupent pas. Et aussi pour que nous pensions un peu à tous ceux qui n’avaient pas toujours à manger leur content.

 

Et puis, tu sais, on se rattrape à l’occasion. Ainsi, depuis bientôt deux mois, nous ne faisons rien, ou presque rien, et nous avons tous les jours une table presque aussi bien servie que celle de Corbenay quand nous allions tous vous voir. Et Dieu sait si ta maman nous faisait faire des péchés de gourmandise… Et on mange de tout, même de la soupe et l’on trouve tout excellent.

 

Il y a parfois de très beaux menus. De la soupe très souvent, des potages veloutés, du bœuf toujours très tendre, ô miracle ! Des légumes, un rôti (filet mignon, où rôtie, poulets, etc.) puis un entremet : gâteau au riz, pain au lait, etc., puis des fromages de tous les pays, des desserts : tartes gâteaux secs, du café avec des liqueurs. Tu penses bien que ce n’est pas le gouvernement qui nous fournit tout cela ! Il nous donne les pièces de résistance et nous, nous fournissons la garniture et cela ne nous coûte pas trop cher.

 

Seulement, le jour où nous allons dans les tranchées, ça ne marche pas aussi bien, et ces jours-là, c’est la diète, mais c’est justement très bon pour la santé. Ainsi, l’autre jour, figure-toi que mes brancardiers et moi avons fait un mauvais dîner à cause d’un vilain obus qui avait explosé tout près de notre maison, si près, que tous les carreaux se sont cassés et que, dans les légumes et jusque dans la moutarde, on trouvait des petits éclats de verre et des petits cailloux. Or, les petits cailloux, nous ne les aimons pas, pas plus que ne les aimaient les petits oiseaux du ciel qui mangeaient les miettes de pain du petit Poucet. Nous avons dû nous contenter d’une boîte de sardines, excellente du reste.

 

C’est égal, ce sont là des marmites dont on se passerait bien pour faire la cuisine ! Heureusement que cela n’arrive pas souvent, sans cela, nous serions bientôt aussi maigres que le pauvre Arsène dont je te parlais tout à l’heure, et nos képis nous descendraient sur les yeux comme son bicorne…

 

Tu veux savoir comment nous nous couchons ? Rarement dans un lit et on dort très bien sur la paille, et puis, comme on ne se déshabille pas, on n’est jamais en retard. Depuis que nous sommes à Bethonsart, j’ai un petit lit en fer avec un sommier bien, bien fatigué : on croirait qu’il a fait campagne. Ses ressorts m’entraient dans les côtes mal rembourrées et j’ai dû écarter les barreaux pour pouvoir étendre mes jambes. J’ai alors fait mettre une botte de paille par-dessus les ressorts et maintenant, je suis très bien.

 

Tu peux être sûre que les soldats sont beaucoup moins bien dans les tranchées, où ils n’ont pas souvent de paille, mais ils sont habitués à être très mal couchés. Ils sont très courageux et ne se plaignent jamais.

 

Et ils marchent beaucoup ; ils sont souvent très fatigués et leur sac est maintenant si lourd qu’ils ne peuvent plus les porter, tellement ils ont mis de couvertures, de tricots, de toiles de tente par-dessus. Dans ces sacs-là, il n’y aurait pas la place pour mettre tous les objets que les Prussiens y mettaient et qu’ils avaient volés partout. Tu penses bien aussi que nos soldats ne voudraient jamais faire comme eux.

 

J’en aurai des choses à te raconter quand je reviendrai, et si je ne voyais plus clair, je continuerais longtemps à bavarder avec toi. Il faut cependant terminer ma longue lettre si je veux qu’elle parte, et comme je n’écrirai à Jeanne et à François que demain, dis-leur que je les remercie de leurs bons souhaits comme je te remercie des tiens. Je vous souhaite à tous les trois la sagesse ; sois, pour Jeanne et François, une bonne petite sœur aînée et donne-leur de bons exemples Travaille bien sans qu’on soit obligé de te le dire et tâche de faire beaucoup de progrès pour que ton papa soit content quand il rentrera d’Alsace.

 

Embrasse bien Jeanne et François pour moi et aussi ta maman et tante Josette. Dis à tante Josette qu’elle n’envoie plus de télégrammes pour savoir si je suis toujours là et dis-lui qu’il faut qu’elle ait beaucoup de patience et aussi beaucoup de courage, car il y en a beaucoup d’autres qui sont plus malheureux que nous. Dis-lui aussi que je suis plus vaillant que jamais et que je suis maintenant de bonne humeur malgré tout.

 

Je t’embrasse bien fort sur les deux joues en te chargeant de faire toutes tes amitiés à Marthe.

 

Ton oncle qui t’aime bien. Louis »

 

Pour Louis Humbert, chaque mot de sa lettre est un moyen de s'évader des horreurs de la guerre, ne serait-ce que pour un instant. Bien qu'il soit plongé dans les réalités cruelles et implacables du conflit, il s'efforce de dépeindre une version plus douce et imagée des événements, adaptée à l'univers d'une enfant. Dans ses descriptions du conflit, il utilise des images enfantines, rassurantes et parfois même amusantes.

 

À travers cette lettre, Louis Humbert cherche à rassurer sa nièce Suzy et à préserver son innocence. Il transforme les horreurs de la guerre en une aventure presque fantastique, où même les moments les plus sombres sont empreints d'une lueur d'espoir.

 

Pour retrouver tous les courriers du médecin Humbert, il suffit de cliquer une fois sur l'image suivante.

 

 

Sources :

 

Correspondance inédite du médecin aide-major de 1ère classe Louis Humbert.

 

Un grand merci à M. Bordes et à A. Carobbi.

Commentaires
P
Quand on connait les horreurs qui se sont déroulées sur Notre-Dame-de-Lorette et Neuville-Saint-Vaast, on sent bien que le courrier écrit ne retrace pas l'ensemble des difficultés que peuvent subir les soldats. En tant que médecin, donc officier, il a plus de facilités à pouvoir acheter, par l'intermédiaire de son ordonnance, de quoi manger à peu près correctement. Il est certain qu'il ne peut pas décrire exactement la vie au front s'adressant à une enfant de dix ans, toutefois sa manière de répondre à sa nièce est à la fois touchante et exacte, on sent une maîtrise de la langue. Merci pour ce moment intime de cet homme, loin de chez lui et qui s'inquiète pour les siens, comme chaque poilu quel qu'était son grade. Toujours un plaisir de vous lire.
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