Ce blog est dédié : aux humbles et aux anonymes qui auraient certainement préféré continuer de pousser la charrue et cultiver leurs champs pour nourrir les leurs, aux ouvriers et aux artistes qui furent dans l'impossibilité d'achever leurs œuvres, aux savants qui gardèrent leurs inventions dans un petit coin de leur tête et qui ne purent jamais les réaliser, et à tous les autres…
N‘oublions pas les mères, les épouses et les maîtresses de tous ceux engagés dans la Grande Guerre de 1914-1918. Souvent, elles durent porter le lourd fardeau des drames de la « petite histoire dans la grande histoire ». Comme dans tous les autres conflits, les femmes des combattants ont souffert de cette guerre et sont restées absentes et silencieuses dans les écrits un siècle plus tard...
Que de destins brisés !
Bonjour à toutes et à tous et bienvenue sur le blog du 149e R.I..
Tout a débuté par une recherche généalogique pour combler les « blancs » de l'histoire familiale. Ensuite, il y a eu la découverte d'un ancêtre qui appartenait à ce régiment.
Son nom, Camille Foignant, est inscrit sur le monument aux morts de la ville d’Épinal à côté de celui de son frère Marcel. Le premier de mes grands-oncles, Camille, soldat au 149e R.I., a été tué en novembre 1914 sur le front belge.
Le second, Marcel servait dans le 407e R.I.. Il est décédé en mai 1918 à l’hôpital d’évacuation n° 18 à Couvrelles dans l’Aisne.
Si vous souhaitez en savoir plus sur l’histoire de Camille et de la famille Foignant, vous devrez cliquer une fois sur l'image suivante pour avoir accès à la page correspondante.
Après avoir consulté quelques documents, j’ai eu la chance de trouver un exemplaire de l'historique de ce régiment chez un bouquiniste. Par la suite, j’ai pu lire deux ou trois ouvrages concernant de près ou de loin l’histoire du 149e R.I..
Après mûre réflexion, je n'ai pas trouvé de meilleure idée que de créer ce blog pour raviver le souvenir des Vosgiens, des Parisiens, des Berrichons, des Jurassiens et des Ardéchois qui composaient cette unité. Ces hommes constituaient le plus gros du contingent de ce régiment, de l’aube du conflit jusqu'aux terribles pertes des combats des mois de mai et de juin 1915 du côté de Notre-Dame-de-Lorette. Par la suite, le régiment perdra de son « identité régionale ».
Je tiens à remercier les nombreuses personnes qui m'ont apporté leur aide précieuse avec générosité et sans compter. Particulièrement celles qui m'ont aidé à clarifier la "reconstruction " de certains passages du parcours du 149e R.I. (elles sauront se reconnaître).
Je remercie également toutes les familles et tous les passionnés qui m'ont communiqué sans aucune hésitation leurs documents, leurs photos ou encore les témoignages et les lettres qui ont été écrites par les anciens du régiment. Une chaleureuse poignée de main à tous les photographes qui ont eu la gentillesse de prendre sur leur temps, et qui se sont déplacés dans les différentes nécropoles et cimetières de France et de Belgique. Grâce à leur travail, l'album photo intitulé « La Grande Nécropole » continue de s'enrichir au fil du temps.
Mais avant tout, il me faut citer le Service Historique de la Défense qui se trouve à Vincennes, sans qui ce petit travail de mémoire n’aurait jamais pu voir le jour. Il est très important de rappeler que ce dernier a eu la riche idée de rendre accessibles les journaux de marches et des opérations sur Internet. Cela donne maintenant la possibilité à tous d’accéder en quelques secondes à ces précieux documents, pour tous ceux qui s'intéressent de près ou de loin à cette période de l'histoire. Il faut savoir que les J.M.O. sont de véritables sésames pour comprendre les différents mouvements de troupes, les dates des combats, les périodes de repos et bien d'autres choses encore. C'est une source impressionnante d'informations.
Hélas, le J.M.O. « fantôme » du 149e R.I. a disparu depuis fort longtemps. A-t'il été détruit durant la guerre ? A t'il été considéré comme « prise de guerre » lors d'une attaque allemande ? A-t'il été « emprunté » et jamais restitué après-guerre ? Cela restera, certainement encore longtemps, une énigme. Seule subsiste la période d'août 1914, ce qui reste bien « maigre » pour comprendre le parcours du régiment tout au long du conflit. Quant au J.M.O. de la 85e brigade, il reste peu généreux en détails précis.
Comment utiliser au mieux ce blog ?
Colonne de gauche :
La rubrique « articles récents » offre la possibilité de découvrir les derniers textes publiés
De nombreux thèmes divers et variés sont regroupés sous l’étiquette « Catégories principales». À titre d’exemples, vous pouvez facilement retrouver les documents envoyés par les familles des descendants de soldats du 149e R.I.. Il y a également un chapitre intitulé « parcelles de vie » qui aborde les destins individuels des officiers, sous-officiers et hommes de troupe et bien d’autres choses encore.
En dessous, vous trouverez une galerie d'images qui contient les albums-photos du régiment pour les années 1902, 1905, 1908, 1909 et 1911. Quelques portraits de soldats et d'officiers, ainsi que des cartes postales antérieures à la guerre y sont également visibles. Les sépultures de nombreux hommes du 149e R.I. peuvent se voir dans les albums qui s'intitulent « La Grande Nécropole du 149e R.I. ».
La chronique « Archives » se trouve juste après cette série d’albums-photos, celle-ci possède un classement chronologique des articles, lisibles par mois de parution.
Colonne de droite :
Vous pouvez consulter d’autres blogs et sites « amis » qui sont consacrés au 149e R.I., à d'autres régiments et à la Grande Guerre.
À la suite de cette série de liens vous pouvez directement accéder aux tableaux des pertes du régiment et au tableau récapitulatif des sépultures qui se trouvent dans l’ensemble des albums « La Grande Nécropole du 149e R.I. ».
La fonction « tag » est très pratique. Elle permet de rassembler l'ensemble des sujets en fonction des lieux et des années. Il suffit, par exemple de cliquer sur le lien « Artois juin 1915 » pour que vous puissiez lire tout ce qui touche à cette période dans ce secteur.
Colonne centrale :
On y trouve les articles publiés sur ce blog. Elle se nourrit, au fil des semaines, de nouveaux textes, photos et documents qui y sont déposés régulièrement.
Avec mes plus vifs remerciements aux personnes et aux associations suivantes, pour leurs aides et leurs contributions. Elles ont permis la construction de ce blog pour que l’histoire, le souvenir et la mémoire des hommes du 149e R.I. dans la tourmente de la Grande Guerre ne sombrent pas trop vite dans l’oubli.
Mesdames : M.C. Allognet, M. Alzingre, S. Augier, N. Bauer, M. Bordes, V. Bourdon, J. Breugnot, S. Carluer, N. Cornet, D. Fargues, E. Gambart, D. Grandemange, C. Lacoste, A.M. Lalau, C. Leclair, A. Malfoy, S. et O. Martel, A.C. Mazingue-Desailly, A. Mercenat, C. Miolane, R. Mioque, C. Paulhan,, V. Quevaine, F. Tabellion, F. Thomas et M. Yassai.
Le service historique de La Défense de Vincennes (S.H.D.), l'association « Bretagne 14-18 », le site « pages 14-18 » et le collectif « Artois 1914-1915 ». Les directions interdépartementales des anciens combattants de Bordeaux, de Limoges, de Metz, de Montpellier, de Strasbourg et de Rouen. L'établissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (E.C.P.A.D.), les archives médicales hospitalières des armées de Limoges, google earth, les archives départementales des Vosges, les archives municipales d'Épinal, le conseil départemental de la Haute-Marne, les mairies de Belfort, de Béziers, d'Épinal et de Saint-Nabord.
Messieurs : S. Agosto, F. Amélineau, J.C. Balla, J. Baptiste, F. Barbe, P. Baude, F. Besch, P. Blateyron, J.M. Bolmont, L. Bonnafou, M. Brisset, D. Browarski, A. Carobbi, P. Casanova, A. Cesarini, J.N. Chapron, J. Charraud, A. Chaupin, T. de Chomereau, M. Clément, G. Coffinet, P. Cordonnier, T. Cornet, J.N. Deprez, C. Didierjean, J.L. Gothland, J.F. Durand, R. Duruelle, M. Embry, B. Étévé, B. Faure, M. Faure, A. Fresquet, C. Fombaron, J. Foussereau, N. Galichet, J ; Galichon, O. Gerardin, J.L. Gerber, R. Gillot, D. Gothié, D. Guénaff, G. Guéry, M. Guignard, I. Holgado, E. Huguenin, J. Huret, J.M. Karpp, G. Lalau, P. Larbiou, J.M Lassagues, J.M. Laurent, V. Le Calvez, M. Lepage, P. Lescallier, G. Leroux, P. Lochet, M. Lozano, É. Mansuy, Y. Marain, R. Menvielle, G. Monne, R. Neff, G. Noël, A. Orrière, J.F Passarella, A. de Parseval, F. Pech, H. Perocheau, F. Petrazoller, B. Pierre, J.F. Pierron, H. Plote, J.L. Poisot, M. Porcher, P. Pruniaux, F. Radet, R. Richard, L. Rico, J. Riotte, S. et D. Robit, F. Sayer, O. Sautot, E. Schaffner, E. Surig, C. Terrasson, T. Vallé, M. Vassal, B. Verger, F. Videlaine, A. Vigne et G. Watbled.
La famille Aupetit et la famille Destour.
Cette liste s'agrandira au fur et à mesure des découvertes futures.
Une question, une précision, des documents sur le 149e R.I. ? N’hésitez pas à me contacter à l’aide de ce lien/adresse. Pour m'envoyer un message, il suffit de cliquer une fois sur l'image suivante.
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Alexis Émile Advinent est né le 21 novembre 1878 au domicile familial, chemin du Roucas Blanc à Marseille. Il est le fils de Louis Eugène Émile Advinent, trente‑six ans, capitaine au long cours, et de Marie Élisabeth Delestrade âgée de trente‑trois ans.
Troisième d’une fratrie de sept enfants nés entre 1873 et 1890, il grandit, une partie de ses jeunes années, dans un foyer marqué par les longues absences du père. Les campagnes maritimes de ce dernierstructurent la vie domestique. Comme beaucoup de familles de l’époque, la sienne n’est pas épargnée par la mortalité infantile : les deux derniers enfants meurent en bas âge.
Louis Eugène quitte la marine entre 1882 et 1885, sans que les sources permettent d’en préciser l’année exacte. Reconnu dans le milieu maritime marseillais, il s’installe ensuite à terre et se tourne vers le journalisme. En 1900, il est rédacteur au Petit Marseillais. Ce changement d’activité a probablement transformé la vie familiale, jusque‑là organisée autour de ses longues campagnes en mer.
Formation et débuts professionnels
Émile Advinent suit une scolarité solide. Élève d’un niveau supérieur à la moyenne, il est admis au lycée de Marseille, où il obtient son baccalauréat.
Le 12 octobre 1896, il se présente au concours d’entrée de l’École supérieure de commerce de Marseille. Reçu 54e sur 65, il intègre l’établissement et s’y distingue. Les effectifs de la promotion se réduisent fortement au fil des mois, en raison du coût élevé des études et des exigences académiques.
À la fin de sa scolarité, en 1898, il se classe 4e sur 37 aux examens de sortie. Il exerce ensuite la profession de commis aux écritures, comme l’indique sa fiche matricule.
Service militaire et périodes d’exercice
Le 6 novembre 1898, Émile Advinent est incorporé au 141e R.I. de Marseille. Son passage sous les drapeaux est bref malgré un engagement de trois ans: le 21 septembre 1899, il est placé en disponibilité avec le grade de caporal, certificat de bonne conduiteen main.Le 4 novembre, il passe dans la réserve de l’armée active.
Un avis du 141e R.I. du 9 avril 1900 le nomme sergent à compter du 2 avril. Conformément à la loi du 15 juillet 1889, il accomplit une nouvelle période sous l’uniforme du 26 août au 22 septembre 1901.
Émile Advinent effectue ensuite deux périodes d’exercice à la caserne Saint‑Charles : du 22 août au 18 septembre 1904, puis du 19 août au 15 septembre 1907. Entre ces deux séjours sous l’uniforme, il épouse, le 23 décembre 1905, Jeanne Françoise Horst, originaire d’Italie. Le couple ne semble pas avoir eu d’enfants. À ce moment de sa vie, il est professeur de comptabilité.
Le 4 novembre 1911, il est rattaché au 115e R.I.T., où il fait une nouvelle période d’exercice du 26 mars au 3 avril 1912.
À la veille de la guerre, il a accompli l’ensemble des obligations réglementaires de réserve et de territoriale. Sans être militaire de carrière, il dispose d’une formation correcte et d’une expérience réelle du service.
Mobilisation de 1914 et premiers mois de guerre
Le 2 août 1914, la mobilisation générale est proclamée. Émile Advinent rejoint le dépôt du 115e R.I.T., régiment auquel il reste administrativement rattaché, et reprend son uniforme de sergent.
Le début du conflit le maintient loin du front : stationnement à Nice, puis dans la région de Dijon, en réserve du G.Q.G., dans l’hypothèse d’un affrontement avec l’Italie. La neutralité italienne rend cette vigilance inutile, et les unités territoriales deviennent une réserve de main‑d’œuvre militaire.
Les pertes massives d’août et septembre 1914 obligent l’armée à puiser dans ces effectifs. Le 18 septembre, 800 hommes des 1er et 3e bataillons du 115e R.I.T. sont prélevés et envoyés à Langres, où se trouve une fraction du dépôt du 149e R.I. Les compagnies 25 à 28 cantonnent alors à Rolampont, en Haute‑Marne.
Le 27 septembre, un renfort de 500 territoriaux, dont 408 issus du 115e R.I.T., part pour Suippes afin de rejoindre le régiment actif et combler les pertes subies autour de Souain. Le sergent Advinent fait partie de ce groupe. Le numéro de sa nouvelle compagnie n’est pas connu.
Engagement au 149e R.I. et montée en grade
En octobre 1914, le 149e R.I. est engagé en Artois avant d’être envoyé en Belgique le mois suivant. Fin décembre 1914, le régiment revient en Artois et prend position dans le secteur d’Aix‑Noulette, où il restera durablement engagé.
Le 16 mars 1915, peu après la violente attaque allemande du 3 mars, Émile Advinent est nommé adjudant. La compagnie à laquelle il est rattaché n’est toujours pas connue.
Le 21 mai 1915, il est cité à l’ordre de la 85e brigade pour l’énergie et le sang‑froid dont il a fait preuve lors de l’offensive française du 9 mai.
Pour en savoir plus sur les événements qui se sont déroulés au cours de cette journée, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante.
Mort au combat le 29 mai 1915
Le 22 mai 1915, l’adjudant Advinent est promu sous‑lieutenant à titre temporaire par décision du général commandant le 21e C.A. Il commande alors une section de la 4e compagnie. Émile Advinent ne portera ses nouveaux galons que quelques jours.
Le 29 mai, toujours dans le secteur d’Aix‑Noulette, il est tué à la tête de sa section qu’il mène à l’assaut au petit jour. Il avait trente‑six ans. Une nouvelle citation, cette fois à l’ordre de l’armée, lui est décernée à titre posthume.
Pour en apprendre davantage sur la journée du 29 mai 1915, il suffit de cliquer sur l’image suivante.
Le sous-lieutenant Advinent est d’abord inhumé dans le cimetière communal de Sains‑en‑Gohelle.
Le lieutenant‑colonel Gothié, commandant le 149e R.I., évalue son officier dans une note datée 10 juin 1915 :
« Ancien sous‑officier de territoriale énergique et dévoué, promu successivement adjudant puis sous‑lieutenant sur le champ de bataille. Tué glorieusement au combat le 29 mai devant Notre‑Dame‑de‑Lorette. »
Un article du Petit Marseillais du 21 juin 1921 évoque une cérémonie religieuse célébrée dans la crypte de l’église Saint‑Vincent‑de‑Paul ; plusieurs cercueils de soldats marseillais rapatriés du front y sont exposés. Parmi eux figure celui du sous‑lieutenant Advinent. L’article mentionne également une lettre émouvante qu’il avait adressée à sa famille quelques jours avant sa mort.
Il existe aujourd’hui une sépulture familiale Advinent, laissée à l’abandon. Tout porte à croire que le corps du sous‑lieutenant y repose désormais, après son transfert depuis Sains‑en‑Gohelle.
Son nom est inscrit sur une plaque commémorative de l’église Sainte‑Fortuné de Montolivet, dans le 12e arrondissement de Marseille, ainsi que sur l’anneau de mémoire du Mémorial international de Notre‑Dame‑de‑Lorette.
Décorations obtenues
Croix de guerre avec une palme et une étoile de bronze.
Citation à l’ordre de la 85e brigade n° 7 en date du 21 mai 1915 :
« A fait preuve d’une énergie, d’un sang-froid, au-dessus de tout éloge dans l’attaque des pentes de Notre-Dame-de-Lorette le 9 mai 1915. »
Citation à l’ordre de la 10e armée en date du 20 juin 1915 :
« Le 29 mai, à Lorette, a fait preuve d’un grand courage en entraînant sa section dans une attaque au petit jour contre les tranchées allemandes, tué en tête de ses hommes. »
Le sous-lieutenant Advient a été fait chevalier de la Légion d’honneur à titre posthume (J.O. du 26 décembre 1919)
Le nom de cet officier est inscrit sur une des plaques commémoratives de l’église Sainte-Fortuné de Montolivet, dans le 12e arrondissement de Marseille et sur l’anneau de mémoire du Mémorial international de Notre-Dame-de-Lorette.
Sources :
Dossier individuel provenant du Service Historique de la Défense de Vincennes.
La fiche matricule et les actes d’état civil concernant le sous-lieutenant Advinent et sa famille ont été consultés sur le site des archives départementales des Bouches-du-Rhône.
J.M.O. du 115e R.I.T.. S.H.D. de Vincennes. Réf : 26 N 797/1.
Le portrait de cet officier provient du tableau d’honneur de la guerre 14-18 publié par la revue « l’illustration ».
La photographie de la sépulture de la famille Advinent est un envoi de T. Cornet.
Les photographies représentant l’église Sainte-Fortuné et la plaque commémorative proviennent du site Généanet.
Un grand merci à M. Bordes, à A. Carobbi, à T. Cornet, à M. Porcher, au Service Historique de la Défense de Vincennes et aux archives départementales des Bouches-du-Rhône.
Maurice Crépet est né en Saône‑et‑Loire le 3 mars 1878, au domicile de ses parents, dans la petite commune de Gigny, aujourd’hui Gigny‑sur‑Saône. Le village compte alors un peu plus de neuf cents habitants selon le recensement de 1876 et conserve le caractère rural typique de la vallée de la Saône, où la vie quotidienne reste étroitement liée aux travaux agricoles.
Son père, Joseph Julien Eugène Crépet, âgé de trente‑six ans, est propriétaire rentier, appartenant à cette catégorie de notables ruraux vivant de revenus fonciers ou de placements. Sa mère, Jeanne Danguy, âgée de trente ans, n’exerce pas d’activité professionnelle, situation courante dans ce milieu social où les femmes se consacrent principalement au foyer.
Le couple a perdu une première fille, née en 1877. La naissance de Maurice s’inscrit donc dans un contexte familial marqué par ce deuil récent, rappelant la fragilité de la vie dans les campagnes de la fin du XIXᵉ siècle ; la mortalité infantile y demeureélevée malgré les progrès médicaux. Aucun autre enfant ne naîtra de cette union.
Le nom des Crépet figure encore au recensement de 1881, mais disparaît de celui de 1886, signe de leur départ de Gigny dans cet intervalle.
La fiche matricule de Maurice Crépet mentionne ensuite l’adresse familiale au 1, rue Milton, dans le 9ᵉ arrondissement de Paris, où il réside au moment de son engagement volontaire. L’année précise de leur installation dans la capitale reste inconnue.
Formation et entrée dans la carrière militaire
Maurice Crépet poursuit ses études au lycée Condorcet, qu’il quitte en 1897 après avoir obtenu deux baccalauréats : l’un ès lettres‑philosophie, l’autre ès lettres‑mathématiques. La même année, reçu au concours d’entrée de l’École spéciale militaire, il signe à Versailles, le 27 octobre 1897, un engagement volontaire de trois ans, avec le consentement de son père. Âgé de 19 ans, il rejoint la promotion « Bourbaki », où il est inscrit sous le numéro 333 sur 550 élèves.
Élève de première classe à partir du 25 août 1898, il termine sa scolarité le 13 août 1899, classé 425ᵉ sur 538. Le général commandant l’école souligne alors une nature équilibrée et franche, un tempérament travailleur et une vigueur qui dément son apparence physique; ce général estimequ’il mérite d’être guidé avec bienveillance et qu’il deviendra un serviteur sûr.
Nommé sous‑lieutenant par décret du 9 septembre 1899, avec rang pris au 1ᵉʳ octobre, il rejoint le 152ᵉ R.I., alors en garnison à Gérardmer. Il y est successivement détaché au peloton des dispensés en 1902, puis chargé du service des signaleurs. Il fait preuve, dans ces fonctions, d’une activité régulière et d’une conscience professionnelle reconnue.
Progression dans l’armée avant 1914
Il complète sa formation par plusieurs stages :
au 7ᵉ escadron du train des équipages à Dôle (13 juin – 13 juillet 1905)
aux cours de l’École de tir de La Valbonne (avril 1906)
puis à l’instruction spécialisée des mitrailleuses la même année.
Il est cantonné à Bruyères du 1ᵉʳ avril 1906 au 1ᵉʳ avril 1907.
Promu lieutenant le 1ᵉʳ octobre 1901, il est affecté au 89ᵉ R.I. à Sens par décision ministérielle du 24 février 1907. En 1912, il y exerce notamment les fonctions d’officier de casernement.
Le 23 juin 1913, il accède au grade de capitaine et rejoint le 149ᵉ R.I., en garnison à Épinal. Le colonel Menvielle, chef de corps, lui confie immédiatement le commandement de la 2ᵉ compagnie. Son appréciation de fin d’année est particulièrement élogieuse : officier énergique, sérieux, travailleur, doté d’un sens sûr du devoir, Maurice Crépet possède déjà les dispositions d’un futur commandant de compagnie de tout premier ordre. Malgré plusieurs tentatives infructueuses pour intégrer l’École de guerre, il manifeste une volonté constante de progresser.
La Grande Guerre
Août – septembre 1914 : les premiers combats
Au début de la campagne, en août 1914, Maurice Crépet commande toujours la 2ᵉ compagnie du 149ᵉ R.I., au sein du 1ᵉʳ bataillon dirigé par le commandant de Sury d’Aspremont. Celui‑ci est tué dès le baptême du feu du régiment, près de Wisembach. Le capitaine Lescure lui succède, mais il tombe à son tour le 10 septembre, lors des combats autour de Suippes et Souain. Le capitaine Crépet est alors appelé à prendre temporairement le commandement du 1ᵉʳ bataillon, dans l’attente d’un nouveau commandant.
Le 19 septembre 1914, il se distingue particulièrement lors d’une attaque allemande menée au sud de Souain. L’énergie qu’il déploie lui vaut une citation à l’ordre de l’armée.
Automne 1914 : Notre‑Dame‑de‑Lorette et la Belgique
Après la Champagne, le 149ᵉ R.I. est envoyé dans le secteur de Notre‑Dame‑de‑Lorette. Le 1ᵉʳ bataillon, commandé par Maurice Crépet, est le seul à y demeurer jusqu’en novembre 1914, les deux autres étant dirigés vers la région d’Ypres. Lorsque le bataillon est finalement appelé en Belgique, il en conserve le commandement.
Hiver 1914‑1915 : retour en Artois
Au début de janvier 1915, les trois bataillons du régiment sont de nouveau transférés en Artois. Maurice Crépet cède alors le commandement du 1ᵉʳ bataillon au commandant Bichat ; il reprend la direction de sa 2ᵉ compagnie, qu’il conduit dans les opérations du secteur. Ce retour à un commandement de compagnie ne constitue pas un recul, mais un repositionnement dans une phase où l’expérience des chefs de section et de compagnie est essentielle. Il correspond surtout au niveau de responsabilité propre à son grade.
Le 2 février 1915, le lieutenant‑colonel Gothié résume sa valeur :
« Capitaine au début de la campagne, a commandé son bataillon pendant quatre mois et s’est distingué tout particulièrement à Souain… A repris le commandement de sa compagnie qu’il exerce avec beaucoup de dévouement. »
Printemps 1915 : combats meurtriers
Maurice Crépet survit à deux épisodes particulièrement éprouvants pour le régiment :
l’attaque allemande du 3 mars 1915
puis les assauts français du 9 mai, première journée de la deuxième offensive d’Artois.
Ces engagements confirment une fois encore sa solidité et son sang‑froid.
29 mai 1915 : la mort au combat
Le 29 mai 1915, dans le secteur d’Aix‑Noulette, il est tué en tête de sa compagnie, qu’il mène à l’attaque. Fidèle à sa manière de commander, il se trouve au premier rang lorsque le feu ennemi l’atteint mortellement. Une nouvelle citation à l’ordre de l’armée, décernée à titre posthume, reconnaît sa conduite exemplaire.
Pour en apprendre davantage sur la journée du 29 mai 1915, il suffit de cliquer sur la carte suivante.
Le 10 juin 1915, le lieutenant‑colonel Gothié rend un dernier hommage :
« A continué à se montrer excellent commandant de compagnie… Est tombé glorieusement le 29 mai en entraînant sa compagnie dans une attaque devant Notre‑Dame‑de‑Lorette. »
Son corps est ramené vers l’arrière et inhumé dans une sépulture individuelle. Maurice Crépet repose aujourd’hui dans le carré militaire du cimetière communal de Sains‑en‑Gohelle, rang 6, tombe n° 28.
Son nom figure sur les monuments aux morts de Gigny, Sennecey‑le‑Grand, Épinal, ainsi que sur l’Anneau de la Mémoire du mémorial de Notre‑Dame‑de‑Lorette.
Le capitaine Crépet ne s’est jamais marié et n’a pas eu de descendance.
Décorations obtenues
Croix de guerre avec deux palmes
Citation à l’ordre de l’armée, ordre général n° 17 du 29 septembre 1914 :
« Le 19 septembre 1914, a conduit avec vigueur une attaque à la baïonnette ayant pour but de dégager le front sud d’un village presque entièrement entouré par l’ennemi ; l’a refoulé et lui a fait 80 prisonniers. »
Citation à l’ordre de la 10e armée n° 80, en date du 22 juin 1915 (J.O. du 15 août 1915) :
« Le 29 mai 1915, a fait preuve d’un grand courage en entraînant sa compagnie dans une attaque au petit jour contre les tranchées allemandes ; tué au cours du combat. »
Le capitaine Crépet a été fait chevalier de la Légion d’honneur à titre posthume (J.O. du 29 décembre 1919), avec le même texte que sa seconde citation à l’ordre de l’armée.
Sources :
Dossier individuel consulté au Service Historique de la Défense de Vincennes.
La fiche matricule et les actes d’état civil de la famille Crépet ont été recherchés et vérifiés sur les sites des archives de la ville de Paris, de la ville de Lyon et des archives départementales de la Saône-et-Loire.
« Lycée Concorcet : Livre d’or de la Grande Guerre 1914-1918 ». Editions Cahors, imprimerie typographique A. Coueslant. 1919.
« Livre d'or des Saint-Cyriens morts aux champ d’honneur ». Editions Paris Imprimerie Nationale. 1922.
La photographie de la sépulture du capitaine Crépet a été prise par T. Cornet.
Un grand merci à M. Bordes, A. Carobbi, à T. Cornet, à M. Porcher et au Service Historique de l’Armée de Terre de Vincennes.
Dans la nuit du 28 au 29 mai 1915, une nouvelle épreuve s’annonce pour le 149ᵉ R.I.. Après les attaques meurtrières du 9 au 14 mai et quelques jours de retrait pour se réorganiser, le régiment vient tout juste de retrouver les premières lignes. Le secteur du fond de Buval, où d’autres unités ont laissé de lourdes pertes ces derniers jours, est devenu un véritable gouffre à hommes : un vallon encaissé, solidement battu par les mitrailleuses allemandes, où chaque engagement se paie comptant.
Au soir du 28 mai, un ordre divisionnaire tombe : le 149ᵉ R.I. participera à l’attaque générale que la 43ᵉ D.I. doit mener sur le bois Carré et la croupe sud du fond de Buval ; ces lieux sont des positionsclefs du dispositif ennemi.
Les hommes du lieutenant-colonel Gothié doivent attaquer sur le front h2-n2 avec deux bataillons en ligne. Chacun déploiera deux compagnies en première vague, suivies de deux vagues successives composées d’une compagnie chacune. Une section de mitrailleuses accompagnera la première vague, tandis qu’une section du génie suivra en seconde.
Le dispositif est précisément établi :
1ᵉʳ bataillon à droite, sur le front n2-T1, en liaison avec le 109ᵉ R.I.
2ᵉ bataillon à gauche, sur le front T1-h2, en liaison avec le bataillon marocain et le 158ᵉ R.I.
3ᵉ bataillon chargé de tenir le secteur : l’E.M. et deux compagnies aux abris du bois 6, une compagnie à la haie G, une autre au bois 5.
Une nuit sous tension
Le signal de l’assaut doit être donné par trois fusées blanches tirées depuis la sape T3. Toute la nuit, les observateurs signalent des mouvements ennemis dans le fond de Buval : silhouettes, bruits de pelles, renforts qui semblent se mettre en place. La canonnade et la fusillade qui s’ensuivent montrent clairement que l’adversaire est en alerte. L’effet de surprise, déjà fragile, paraît désormais perdu.
L’attaque à 2 h 30
À 2 h 00, les unités sont en place. À 2 h 30, les trois fusées blanches s’élèvent : l’infanterie française se met en mouvement sur toute la ligne.
Presque aussitôt, les Allemands déclenchent un feu extrêmement nourri d’infanterie et de mitrailleuses, bientôt renforcé par leur artillerie. Le vallon résonne de claquements secs et de rafales continues. La progression française est stoppée presque immédiatement au centre, entre n1 et T2, tant les pertes sont rapides. Les hommes se couchent, cherchent un creux, un trou d’obus, n’importe quoi pour échapper au tir.
Les compagnies de tête sous un feu écrasant
Sur la gauche, la 7ᵉ compagnie, parvient jusqu’à la tranchée T3-h2, profitant de l’obscurité et de quelques replis de terrain. Elle essuie des tirs du 158ᵉ R.I., qui la prend un instant pour l’ennemi. Elle ne peut s’emparer que d’un tronçon d’une soixantaine de mètres à partir de T3, sans réussir à déloger les Allemands solidement installés à h2. Ceux‑ci opposent une résistance acharnée, multipliant les jets de bombes et de grenades. Les pertes sont lourdes, les officiers tombent les uns après les autres.
La 5ᵉ compagnie, de son côté, dépasse T3 et progresse vers le fond de Buval. Elle gagne une cinquantaine de mètres et organise un barrage pour tenir le terrain conquis.
À droite, l’attaque avance d’environ 100 mètres autour de n2, mais vers n1, les hommes sont cloués au sol par un feu allemand d’une densité redoutable, qui balaie littéralement les approches. En quelques instants, trois officiers sont mis hors de combat et la section de mitrailleuses perd les trois quarts de son effectif. La compagnie de gauche du 109ᵉ R.I. n’ayant pas progressé, un intervalle s’est créé entre les deux divisions, empêchant la coordination des attaques.
À l’aube : tenir, relier, organiser
Lorsque le jour se lève, la situation demeure figée. La portion de tranchée conquise entre T3 et h2 est aussitôt organisée et reliée à l’arrière. Un boyau est creusé pour connecter la ligne n1-n2 aux éléments avancés ; les hommes utilisentles trous d’obus comme points d’appui. Sous le feu, les brancardiers tentent d’évacuer les blessés qui gisent entre les lignes depuis des heures.
Toute la journée, les positions restent inchangées : les Allemands tiennent toujours h2 et h1.
Les heures suivantes sont consacrées à consolider les gains, aménager les défenses et remettre de l’ordre dans les unités. L’ennemi, profitant de l’immobilité du front, tire sur les nombreux blessés restés entre les deux lignes et en abat plusieurs à coups de fusil et de grenades.
Une fois encore, le régiment a payé très cher quelques dizaines de mètres arrachés à l’ennemi dans ce secteur meurtrier du fond de Buval, un terrain où chaque avancée se mesure davantage en vies humaines qu’en mètres gagnés.
Malgré cela, de nouveaux ordres tombent dans la journée : il faudra repartir à l’assaut dès la nuit tombée.
Opérations de nuit
Deux actions nocturnes doivent être menées dès la tombée du jour. Le régiment doit, d’une part, enlever les positions h1–h2 en coordination avec le 158ᵉ R.I. et le bataillon marocain ; d’autre part, tenter de prendre pied à n4, en liaison avec le 109ᵉ R.I., et s’y établir solidement. Une section du génie est affectée à chaque chef de bataillon pour appuyer ces opérations.
Une attaque compromise avant même de commencer
Dans l’après‑midi, les unités arrêtent les modalités de l’assaut contre h1–h2, prévu pour 21 h 00, sans préparation d’artillerie afin de préserver l’effet de surprise. Mais vers 20 h 30, le bataillon marocain traverse le bois des Boches à découvert au lieu d’emprunter les boyaux et ilest repéré. Une fusillade très vive éclate depuis h1–h2 : l’ennemi est désormais en alerte.
21 h 00 : un premier bond de quelques mètres
À l’heure dite, sous un barrage de bombes particulièrement violent, la section d’attaque du 149ᵉ R.I., partie de la tranchée en Y, parvient à effectuer un premier bond d’une trentaine de mètres. Alors qu’elle se prépare à repartir en avant, l’ennemi illumine le terrain de fusées éclairantes et déclenche une fusillade intense. Une escouade réussit néanmoins à atteindre les abords de h2, mais doit se replier lorsqu’une explosion retentit : un dépôt de munitions allemand vient d’être touché par une grenade française.
Partant de T3, les grenadiers et une demi‑section du 149ᵉ R.I. progressent d’environ quarante mètres, mais l’artillerie allemande ouvre alors le feu sur T3 et sur la tranchée en Y, rendant toute avance impossible.
Résultat : h2 est fortement approché, mais ne peut être enlevé. L’attaque du 158ᵉ R.I. sur h1 échoue également.
La carte suivante présente les positions approximatives des compagnies du 149ᵉ R.I. dans le secteur du fond de Buval,au cours de la journée du 29 mai 1915. Cette carte ne correspond pas au dispositif d’assaut de 2 h 30 : la 1ʳᵉ et la 7ᵉ compagnie, engagées en première ligne lors de l’attaque nocturne, apparaissent ici en positions de seconde ligne. La carte semble donc représenter la situation du régiment en fin de journée, après l’échec de l’assaut et la réorganisation des unités. Cette interprétation reste toutefois hypothétique en l’absence d’indications horaires précises.
Le 149e R.I. recense, pour la journée du 29 mai 1915, 93 morts, 120 blessés et 11 disparus.
Les pertes du 149ᵉ R.I. pour la journée du 29 mai 1915
Lorsque la nuit retombe sur le fond de Buval, les hommes prennent peu à peu la mesure du choc qu’ils viennent de traverser. Les rapports des compagnies révèlent le prix payé pour ces quelques dizaines de mètres arrachés à l’ennemi et permettent désormais d’apprécier avec exactitude l’ampleur des pertes.
Après les attaques du 9 au 14 mai, le 149ᵉ R.I. avait reçu deux renforts successifs : 745 hommes le 14 mai, puis 88 hommes et trois officiers le 19. Ces apports avaient permis de reconstituer les compagnies et de rétablir un effectif satisfaisant. C’est donc un régiment remis sur pied qui, après une courte période de repos, est remonté en première ligne le 27 mai.
Les trois tableaux suivants, tués, blessés et pertes totales, offrent une mesure précise du coût humain de la journée du 29 mai 1915.
Les tués : l’impact direct de l’attaque de 2 h 30
L’essentiel des pertes provient de l’assaut lancé à 2 h 30 du matin. Les compagnies de tête, en particulier les 1ʳᵉ et 7ᵉ, sous les ordres du lieutenant Pierron et du capitaine Jeské, ont été immédiatement frappées par un feu extrêmement dense d’infanterie et de mitrailleuses. Les autres unités, à l’exception des 2ᵉ et 5ᵉ compagnies, sous les ordres des capitaines Crépet et Dastouet, n'ont signalées que des pertes limitées.
Une section de mitrailleuses est particulièrement touchée : lors de la mise en batterie, effectuée sous un feu direct, elle perd environ les trois quarts de son effectif et se trouve neutralisée pour le reste de la journée.
Le rapport du lieutenant-colonel Gothié précise que de nombreux blessés sont restés immobilisés entre les lignes, parfois durant de longues heures, sous le feu ennemi. Les Allemands continuent à tirer sur ces hommes, empêchant toute évacuation et provoquant la mort de plusieurs d’entre eux au cours de la nuit et de la matinée.
Les blessés : une répartition inégale mais significative
Le tableau des blessés confirme la même dynamique. Les compagnies engagées dans l’assaut nocturne, 1ʳᵉ, 2ᵉ, 5ᵉ et 7ᵉ, regroupent l’essentiel des hommes atteints.
Le 3ᵉ bataillon, tenu en réserve, n’est touché qu’à la marge, avec un seul blessé à la 12ᵉ compagnie.
Les pertes totales : un régiment reconstitué mais de nouveau éprouvé
Le tableau réunissant tués, blessés et disparus offre une vue d’ensemble de la journée. Les compagnies les plus exposées voient leurs effectifs diminuer de manière préoccupante, alors même qu’elles venaient d’être renflouées.
Le 29 mai ne reproduit pas l’hécatombe du 9 mai, mais marque une nouvelle phase d’usure brutale, concentrée sur les unités ayant mené l’attaque de 2 h 30. Ces pertes, survenues en très peu de temps, fragilisent immédiatement la capacité opérationnelle des compagnies engagées ainsi que de la section de mitrailleuses.
Le portrait du lieutenant Pierron est issu de la collection familiale conservée par H. Vaunois.
Le portrait du capitaine Crépet provient de son dossier individuel conservés au S.H.D. de Vincennes.
Le portrait du capitaine Dastouet est issu de la collection familiale de Madame A. Duboq.
Le portrait du capitaine Jeské qui est utilisé sur le montage provient de la collection personnelle de F. Amélineau.
Un grand merci à M. Bordes, à A. Duboq, à F. Amélineau à A. Carobbi, à T. Cornet, à M. Porcher, à H. Vaunois, au Service Historique de la Défense de Vincennes et à l’association « collectif Artois 1914-1915 ».
Pierre Marie Joseph Prétet est né le 19 avril 1881 à Gray, dans la maison de sa famille maternelle, en Haute Saône. Son père, Marie Ernest Jean Étienne Prétet, vingt neuf ans, est alors lieutenant au 10ᵉ régiment d’infanterie de ligne, cantonné à Auxonne. Sa mère, Marie Joséphine Noir, vingt deux ans, vit avec lui à Besançon, où le jeune couple a établi sa résidence. Comme souvent dans les familles d’officiers, la ville de garnison n’est que le lieu de séjour imposé par le service, tandis que le domicile, leur véritable ancrage, demeure fixé dans une autre localité.
La naissance qui s’est déroulée à Gray témoigne de l’attachement durable du couple aux grands-parents maternels.
Pierre Prétet est l’aîné d’une fratrie de trois enfants. Sa sœur cadette, née en 1885, voit elle aussi le jour à Gray, confirmant la permanence du lien familial. La benjamine, en revanche, est née en 1895 à Oran, où la famille s’est installée à la suite d’une affectation du père en Algérie. Celui ci sert alors comme chef de bataillon au 2ᵉ régiment de zouaves.
La fiche matricule de Pierre Prétet lui attribue un degré d’instruction de niveau 4, alors que son livret matricule d’homme de troupe, conservé dans son dossier individuel au Service historique de la Défense à Vincennes, mentionne qu’il est titulaire du baccalauréat ès sciences. Or ce diplôme correspond au niveau 5, le plus élevé de la classification militaire. Cette différence peut s’expliquer soit par une erreur lors du recensement, soit par le fait qu’il ait obtenu son baccalauréat peu avant son incorporation, après l’établissement de la fiche.
Les premières étapes de son parcours militaire
L’année de ses vingt et un ans, Pierre Prétet est affecté au 2ᵉ régiment de zouaves. Ses parents et ses sœurs résident à Rillieux, tandis que lui-même vit à Lyon. Appelé de la classe 1901, inscrit dans la première partie de la subdivision de Belley et tiré au sort sous le numéro 102 dans le canton de Montluel, il est dirigé vers le 5ᵉ bataillon ; seul élément du régiment stationné en métropole et cantonné à Sathonay.
Incorporé à compter du 14 novembre 1902, il arrive au corps deux jours plus tard et est versé à la 18ᵉ compagnie. Dès le lendemain, il commence son instruction militaire.
Son niveau d'études lui permet d’être admis, à partir du 15 décembre 1902, à la formation des élèves caporaux, période durant laquelle il débute également la pratique de l’escrime. Il est nommé caporal le 30 juin 1903 et passe alors à la 19ᵉ compagnie.
Le 15 juin 1903, son instruction militaire est considérée comme achevée. Il quitte Sathonay pour rejoindre le reste du régiment en Afrique du Nord. Le caporal Prétet débarque à Oran le 27 octobre 1903 et, deux jours plus tard, est affecté à la 4ᵉ compagnie.
Sa progression est rapide : le 31 décembre 1903, il est promu sergent-fourrier à la 3ᵉ compagnie. Le 1ᵉʳ avril 1905, il quitte ses fonctions de sous-officier comptable pour devenir sergent de compagnie.
Le 7 septembre 1905, Pierre Prétet est muté au 56ᵉ R.I., après avoir souscrit le même jour un rengagement de deux ans à compter du 1ᵉʳ novembre 1905, conformément à la loi du 21 mars 1905. Il ne pouvait en effet rester au 2ᵉ régiment de zouaves, où il était considéré comme libérable faute de postes disponibles pour les hommes se réengageant.
Il quitte alors le continent africain et rejoint sa nouvelle unité le 13 octobre, où il est intégré à la 4ᵉ compagnie.
Admission à l’École militaire de Saint Maixent
Le 19 mai 1906, Le sergent Prétet obtient le certificat d’admission théorique et pratique délivré par la commission de son régiment ; cette commission est composée des officiers supérieurs de son unité. Ce succès lui permet de se présenter, l’année suivante, au concours d’entrée de l’École militaire d’infanterie de Saint Maixent.
Par décision du 15 mars 1907, il est admis comme élève officier. Il fait partie des 57 % de bacheliers de sa promotion.
Il rejoint l’école le 5 avril 1907 et intègre la 28e promotion, dite promotion Casablanca. Pierre Prétet s’était rengagé le 25 mars 1907, engagement prenant effet au 1er novembre 1907.
À sa sortie, il est promu sous lieutenant par décret du 18 mars 1908 (son classement n’est pas connu) et reçoit son affectation au 21e B.C.P. par décision ministérielle prenant rang au 1er avril 1908.
Le 1er avril 1910, il est promu lieutenant.
Pierre Prétet reçoit, par décret présidentiel du 10 juillet 1910, une mention honorable pour la conduite exemplaire et le dévouement dont il fait preuve lors des inondations qui frappent Montbéliard durant l’hiver 1909 1910. Présent sur le terrain, il se démarque par son sang froid, sa constance et l’aide qu’il apporte aux habitants sinistrés. Cette distinction officielle souligne la valeur de son engagement et marque la reconnaissance de l’État envers ceux qui se dévouent sans compter pour la population.
Au 149ᵉ R.I.
Le 24 mai 1912, le lieutenant Prétet est muté au 149e R.I., une unité qui tient garnison à Épinal.
Lorsque la guerre éclate en août 1914, Pierre Prétet sert comme lieutenant à la 6ᵉ compagnie du régiment. Son unité entre immédiatement en campagne dans les Vosges, avant même l’ordre de mobilisation générale. Le 149e R.I. reçoit son baptême du feu le 9 août 1914 au Signal de Sainte Marie, près de Wisembach, où les pertes parmi les cadres sont sévères : le commandant Magagnosc, chef du 2ᵉ bataillon, est grièvement blessé.
Ce premier engagement bouleverse l’encadrement du bataillon. Dès le lendemain, le capitaine François, commandant la 6ᵉ compagnie, est appelé à prendre la tête du 2ᵉ bataillon, et le lieutenant Prétet se retrouve chargé du commandement de la compagnie. Le régiment combat ensuite dans les secteurs d’Abrechviller puis de Ménil sur Belvitte.
Le 3 septembre 1914, Pierre Prétet est nommé capitaine à titre temporaire, une promotion qui entérine les responsabilités qu’il assume déjà depuis les premières semaines de campagne.
Du 14 au 19 septembre 1914, le 149ᵉ R.I. est engagé dans les combats de Souain, en Champagne. Dans ce secteur particulièrement meurtrier, le capitaine Prétet se distingue par son sang froid et son énergie au feu. Il reçoit alors une citation à l’ordre de l’armée, qui souligne son rôle dans la reprise d’un village et son attitude exemplaire sous le feu.
Pour en apprendre davantage sur cette période, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante.
Peu après, il reçoit le commandement du 2ᵉ bataillon, en remplacement du commandant François, tué d’un éclat d’obus le 24 septembre. Le capitaine Prétet occupe ce poste durant les mois de novembre et décembre 1914, alors que le régiment est engagé en Belgique, dans le secteur d’Ypres. C’est dans ce contexte qu’il est nommé chevalier de la Légion d’honneur ; cette distinction lui est attribuée pour la conduite de son bataillon lors d’une violente attaque de nuit allemande qui a eu lieu le 8 novembre.
Pour en apprendre davantage sur cette journée, il suffit de cliquer une fois sur la carte suivante.
À la fin de l’année 1914, le lieutenant-colonel Gothié inscrit dans le feuillet individuel de campagne de son subordonné une appréciation élogieuse : « Sorti de Saint Maixent, le capitaine Prétet a conquis son dernier grade et la croix sur le champ de bataille. Très brave, très énergique, a commandé son bataillon pendant près de quatre mois dans des circonstances critiques. S’en est fort bien acquitté et a obtenu une citation à l’ordre de l’armée. »
Quelques semaines plus tard, le 5 janvier 1915, le commandant Magagnosc réintègre le régiment, désormais engagé en Artois. Pierre Prétet reprend alors la tête de la 6ᵉ compagnie. Mais le 4 mars, Marius Magagnosc est de nouveau blessé. Pierre Prétet est aussitôt rappelé au commandement du 2ᵉ bataillon, qu’il dirige durant une période d’opérations particulièrement intenses autour de la crête de Lorette. Le 22 mars, il est promu capitaine à titre définitif.
Mai - septembre 1915 : une succession de commandements
Fin mai 1915, Pierre Prétet est appelé à remplacer provisoirement le capitaine Gérardin à la tête du 3ᵉ bataillon, dans l’attente de la nomination d’un nouveau chef de bataillon.
Au début du mois de juin, l’organisation du régiment évolue : du 3 au 19 juin, il reçoit le commandement d’une compagnie de mitrailleuses engagée dans les opérations autour de la crête de Lorette.
Au cours de ces mêmes combats, le commandant de La Forest Divonne, qui venait de prendre la tête du 3ᵉ bataillon, est grièvement blessé. Cette vacance de commandement entraîne une nouvelle réorganisation : le 20 juin, Pierre Prétet est officiellement nommé chef du 3ᵉ bataillon, fonction qu’il occupe jusqu’au 10 septembre 1915.
Du 11 septembre au 4 novembre, il reprend le commandement d’une compagnie de mitrailleuses, unité avec laquelle il participe aux attaques des 25 et 26 septembre 1915.
Un officier entre blessure, service et captivité
Le 5 novembre 1915, Pierre Prétet quitte le 149ᵉ R.I. pour rejoindre le 31ᵉ B.C.P., où il est nommé capitaine adjudant-major. Le lieutenant-colonel Gothié rédige une dernière appréciation à son sujet : « Même note en 1915. A commandé successivement le 3ᵉ bataillon et la compagnie de mitrailleuses avec une grande autorité. Passé comme adjudant major au 31ᵉ B.C.P. le 19 octobre 1915. » Si la mutation est datée du 19 octobre, Pierre Prétet ne rejoint le 31ᵉ B.C.P. que le 5 novembre, date de sa prise effective de fonctions.
Au début de l’été 1916, le bataillon tient un secteur en Champagne. Le 22 juin, alors qu’il observe un tir de canon de 155 C Schneider dans le bois de Tahure, Prétet est grièvement blessé : une balle lui provoque une blessure en sillon au cuir chevelu, nécessitant une évacuation immédiate vers l’arrière. Il est dirigé sur l’hôpital n° 223 à Paris, où il demeure hospitalisé pendant une longue période.
Il retrouve ensuite son poste de capitaine adjudant-major au 31ᵉ B.C.P., puis se voit confier, du 16 septembre au 30 novembre 1916, le commandement d’une des compagnies du bataillon. À partir du 1ᵉʳ décembre, il dirige successivement plusieurs structures d’instruction : le centre des mitrailleurs et le cours régional des grenadiers du 21ᵉ C.A. jusqu’au 6 juin 1917, puis la compagnie d’instruction des recrues de la classe 1918 du 7 juin au 10 octobre. Du 11 au 19 octobre, il commande le groupe d’instruction des 1ᵉʳ, 17ᵉ et 20ᵉ B.C.P., avant d’être affecté au 21ᵉ B.C.P ; il y poursuit cette mission jusqu’au 19 mars 1918. À partir du 20 mars, il prend la tête d’un groupe d’instruction élargi, regroupant les 1ᵉʳ, 3ᵉ, 10ᵉ, 17ᵉ, 20ᵉ, 21ᵉ et 31ᵉ B.C.P., fonction qu’il exerce jusqu’au 15 avril.
Le 8 avril 1918, une décision du général commandant la 6ᵉ Armée le détache au 62ᵉ R.I. Il y retrouve, le 16 avril, les fonctions de capitaine adjudant-major.
Quelques semaines plus tard, le 27 mai 1918, il est atteint à la cuisse gauche par un éclat d’obus et fait prisonnier. Après avoir reçu des soins dans plusieurs formations sanitaires allemandes, puis à l’hôpital de Germersheim, il est envoyé en captivité, d’abord au camp de Limburg, en Hesse-Nassau, puis à celui d’Osnabrück, en Westphalie. Sa maîtrise parfaite de l’allemand a sans doute facilité ses premiers jours de captivité et ses échanges avec le personnel des camps.
Son chef de corps, le colonel Dubuisson, qui l’avait vu à l’œuvre durant ces semaines intenses et l’avait ensuite retrouvé en captivité, laissera un témoignage particulièrement éclairant, reproduit dans le feuillet individuel de campagne du capitaine Prétet : « Cet officier a en effet servi sous mes ordres, au 62e R.I., comme adjudant-major, du 15 avril au 27 mai 1918. Dès son arrivée au régiment, il m’a produit la meilleure impression, celle d’un officier, gai, franc, aimant son métier, consciencieux, travailleur et brave.
Plus tard, en captivité, j’ai eu l’occasion de l’apprécier davantage, car nous avons passé plusieurs mois dans le même camp. Il s’est montré excellent camarade, d’un dévouement sans bornes, officier discipliné et très digne dans ses relations avec nos geôliers. »
L’après-guerre
Rapatrié d’Allemagne le 23 décembre 1918, Pierre Prétet arrive le même jour au dépôt de triage des rapatriés de Lyon. Après une permission de trente jours, il rejoint le dépôt du 62e R.I. le 25 janvier 1919, où il est affecté à la C.H.R.. Le 29 janvier, il est admis à l’hôpital complémentaire n° 7 de Lorient pour le traitement de ses anciennes blessures à la tête et à la cuisse gauche. À partir du 11 février, Pierre Prétet est hospitalisé à Vannes.
Une décision ministérielle du 18 février 1919 l’affecte à nouveau au 21e B.C.P. à pied (J.O. du 23 février 1919). Le 27 février, il se présente devant la commission spéciale de convalescence de Vannes, qui lui accorde un mois de repos.
Le 19 mars, Pierre Prétet épouse Marie Léonie Louys, veuve de Jules Constant Zingg. Aucune descendance de cette union n’a été identifiée.
Le 4 avril, le capitaine Prétet regagne le dépôt du bataillon. Quelques jours plus tard, le 8 avril, il quitte le dépôt avec un groupe de renfort pour rejoindre le bataillon actif, où il retrouve ses fonctions de capitaine adjudant-major.
Le 21 avril, il rejoint le 21e B.C.P. déployé dans le territoire de Memel, région détachée de la Prusse après le traité de Versailles et placée sous administration française. Le bataillon avait été envoyé sur ce territoire le 3 février 1920 pour accompagner la Commission administrative chargée de le gérer au nom des Alliés.
Le 4 janvier 1922, Pierre Prétet est dirigé vers la 47e D.I. et affecté au 20e régiment de tirailleurs par décision ministérielle du 9 janvier (Journal officiel du 10 janvier 1922). Il rejoint son nouveau corps le 17 février 1922. Le 9 avril 1923, une nouvelle décision ministérielle l’affecte au 166e R.I., où il reçoit le commandement du centre de rassemblement d’Ensisheim. Le 23 février 1924, il est muté au 8e R.I., poursuivant ainsi sa carrière après les épreuves de la Grande Guerre.
Le capitaine Prétet est nommé chef de bataillon par décision ministérielle du 25 septembre 1929 (Journal officiel du 27 septembre 1929), ce qui entraîne son affectation au 171e R.I., où il arrive dès le lendemain. Il est inscrit au tableau de concours pour le grade d’officier de la Légion d’honneur, son nom figurant dans la liste publiée au Journal officiel du 8 mars 1930. Il est officiellement nommé officier de la Légion d’honneur par décret du 9 juillet 1930 (Journal officiel du 6 juillet 1930).
Le 21 juin 1930, il prend le commandement du 3e bataillon du régiment à Lons-le-Saunier. Le 1er juillet suivant, le régiment devient le 60e R.I. Il est détaché en mission à Besançon du 11 au 13 août 1932. Il suit ensuite plusieurs stages : à la commission d’expérience de l’infanterie et des chars au camp de Châlons du 8 février au 17 mars 1933, à la manufacture d’armes de Saint-Étienne du 20 mars au 19 mai, puis au parc régional de réparation et d’entretien du matériel de Clermont-Ferrand du 22 mai au 23 juin 1933.
Le 24 décembre 1933, il est affecté à l’E.M.P.I. comme adjoint au commandant du parc régional de réparation et d’entretien du matériel de Toul. Il est promu lieutenant-colonel le 25 septembre 1936 par décret du 21 septembre.
Fin de carrière
Le 22 septembre 1937, il est affecté au 71e R.I. à Saint-Brieuc, où il arrive le 1er novembre. Le 5 septembre 1938, son chef de corps écrit à son propos : « Depuis son arrivée au 71e R.I., le lieutenant-colonel Prétet fait preuve de très belles qualités militaires. Entrain, belle humeur, sûreté de jugement, droiture, fermeté de caractère, connaissance approfondie des fonctions de son grade. Très bon officier supérieur, apte physiquement, moralement et intellectuellement à un commandement de régiment. »
Atteint par la limite d’âge de son grade, il est admis à la retraite le 19 avril 1939. Il demeure toutefois officier de réserve, rattaché au Centre mobilisateur d’infanterie n°114. À cette époque, son état de santé s’est nettement altéré : la commission de réforme de Nantes signale une dépression générale accompagnée d’une tachycardie persistante, ainsi que d’une légère hypertrophie cardiaque. À cela s’ajoutent un amaigrissement marqué et une fatigue profonde. L’ensemble conduit les médecins à juger son état général médiocre.
Le 20 août 1940, il est définitivement rayé des cadres. Il choisit alors de s’installer à Nice, au 1 rue du Grand-Pin, où il tente de retrouver une vie plus calme après des années de service et de fragilisation progressive.
Le 30 août 1952, Pierre Prétet décède à son domicile à l’âge de soixante et onze ans. Il repose aujourd’hui aux côtés de son épouse dans un caveau familial du cimetière de Caucade, au n° 25 du carré 1.
Ses deux sœurs, demeurées auprès de leur père jusqu’à son décès en 1921, ne fondèrent pas de foyer et n’eurent pas d’enfants. Elles s’installèrent par la suite à Lyon, au 1 rue Richan, où elles passèrent le reste de leur vie.
Décorations obtenues :
Croix de guerre avec une palme
Citation à l’ordre du 21e C.A. en date du 29 septembre 1914 (J.O. du 9/10/1914)
« Le 19 septembre, a dégagé avec beaucoup d’habileté, les rues et les maisons d’un village tenu par l’ennemi et a donné lui-même l’exemple du mépris du danger »
Pierre Prétet est fait chevalier de la Légion d’honneur le 20 novembre de la même année (arrêté ministériel du 20 janvier 1915) avec la citation suivante :
« Le 8 novembre 1914, a contribué puissamment à repousser une furieuse attaque de nuit des Allemands, par les ordres nets et précis donnés séance tenante par lui à son bataillon. Déjà cité à l’ordre de l’armée le 29/9/1914 pour sa belle conduite à Souain. »
Pierre Prétet a été officiellement proposé pour devenir officier de la Légion d’honneur : son nom a été inscrit sur la liste des candidats publiée au Journal officiel du 8 mars 1930. Sa nomination est ensuite confirmée par un décret du 9 juillet 1930, publié au Journal officiel du 6 juillet.
Médaille de la victoire
Médaille commémorative de la Grande Guerre.
Sources :
Dossier individuel consulté au Service Historique de la Défense de Vincennes.
La fiche matricule ainsi que les actes d’état civil de la famille Prétet ont été recherchés et vérifiés sur les sites des archives départementales de l’Ain, de la Haute-Saône et du Rhône.
Les portraits du capitaine Prétet sont extraits de son dossier individuel conservé au Service historique de la Défense de Vincennes.
J.M.O. du 31e B.C.P., réf : 26 N 826/26.
Historique de l’École militaire de l’infanterie et des chars de combat - Avord 1873-1879 - Saint-Maixent 1881-1927. Saint-Maixent-l’École. Imprimerie Garnier & Cie. 1927.
La photographie de la sépulture de Pierre Prétet et de son épouse Marie Léonie Louys a été réalisée par V. Schmitt.
Un grand merci à M. Bordes, à V. Schmitt, à A. Carobbi, à T. Cornet, à M. Porcher, à T. Vallé, au S.H.D. de Vincennes et aux archives départementales de l’Ain, de la Haute-Saône et du Rhône.
Florentin Gabriel Marcel Gérardin est né le 27 avril 1881 dans la maison de son grand‑père maternel, à Longeville‑lès‑Metz, en Moselle; c’est un territoire allemand depuis le traité de Francfort du 10 mai 1871.
Son père, Pierre Gabriel Eugène Gérardin, sert comme officier d’administration au sein de l’intendance militaire du 6ᵉ corps d’armée. Sa mère, Marie Joséphine Mathilde Raguet, âgée de vingt‑trois ans, ne travaille pas. Le couple réside à Châlons‑sur‑Marne.
L’enfance de Marcel est marquée par deux deuils successifs. Sa mère meurt à Pont‑à‑Mousson le 27 septembre 1894, à l’âge de trente‑sept ans ; il a alors treize ans. Quatre ans plus tard, le 15 avril 1898, quelques jours avant son dix-septième anniversaire, son père décède à Lyon.La majorité étant fixée à vingt-et-un ans, Marcel Gérardin est placé sous tutelle.
Son parcours scolaire demeure inconnu : aucun document n’a permis d’identifier les établissements qu’il a pu fréquenter. Sa fiche matricule indique toutefois un degré d’instruction 4, niveau particulièrement élevé pour l’époque.
Cette mention atteste qu’il lit couramment, écrit avec aisance, sait rédiger des textes structurés et maîtrise les opérations arithmétiques usuelles. Elle témoigne d’une formation dépassant nettement le cadre de l’école primaire ordinaire.
Engagement et débuts militaires (1899–1901)
Le 7 juin 1899, Marcel Gérardin signe un engagement volontaire de quatre ans à la mairie de Nancy. À peine âgé de 18 ans, il obtient l'autorisation de son tuteur et dut faire le choix d'arrêter ses études à cette occasion.
Il est alors inscrit sur la liste de recrutement de la classe 1901 de la subdivision de Toul, sous le numéro 151 de tirage du canton de Pont‑à‑Mousson. Il choisit d’intégrer le 69ᵉ R.I. de Nancy.
Grâce à cet engagement anticipé, il accède rapidement à la formation de caporal : il est nommé à ce grade le 11 janvier 1900, puis promu sergent le 10 mars 1901, moins de deux ans après son arrivée au corps.
Rengagements successifs et progression (1902-1908)
Le 21 novembre 1902, Marcel Gérardin se rengage pour deux ans, avec effectivitéle 7 juin 1903. Le 20 septembre 1903, il passe dans la catégorie des sous‑officiers rengagés avec prime. Le 1ᵉʳ mars 1905, il signe un nouveau rengagement de trois ans, à compter du 7 juin 1905, puis prolonge encore son service d’un an le 19 mai 1908, à effet du 7 juin 1909.
Discipline et punitions (1901-1905)
Les relevés disciplinaires conservés dans son dossier d’officier au S.H.D. de Vincennes laissent apparaître un jeune sous-officier encore en phase d’assimilation des exigences du métier ; cette situation estaccentuée par le fait qu’il est plus jeune que nombre des conscrits placés sous son autorité.
Les sanctions, régulières mais modestes, portent presque toujours sur les mêmes manquements : retards, négligences dans la tenue ou dans l’exécution du service, imprécisions dans la transmission d’ordres ou la rédaction de rapports.
En 1901, les observations concernent surtout des retards ou des erreurs de communication, signes d’une adaptation encore incomplète au rythme du service.
L’année 1902 révèle des responsabilités plus lourdes : absence à une marche, retard lors d’une mobilisation, compte rendu erroné.
En 1903 et 1904, les remarques de « négligence » témoignent des exigences croissantes liées à des fonctions plus techniques. En 1905, la sanction vise un manquement collectif qu’il a laissé passer.
Ces notations, brèves et factuelles, ne révèlent pas une indiscipline réelle. Elles s’inscrivent plutôt dans le parcours habituel d’un jeune sous‑officier en formation, dans une armée où la rigueur quotidienne fait partie intégrante de l’apprentissage. Elles dessinent le portrait d’un homme encore en construction, mais attentif et capable de progresser, qui saura transformer ces années d’ajustement en une véritable maturité professionnelle ; ceci sera confirmé,quelques années plus tard, par les appréciations particulièrement élogieuses reçues à l’école de Saint‑Maixent.
Fonctions exercées au 69ᵉ R.I. (1903–1908)
Du 13 avril au 18 septembre 1903, Marcel Gérardin occupe les fonctions de sergent fourrier, chargé notamment de la gestion des vivres, des effets et de la comptabilité de la compagnie. À l’issue de cette période, il retrouve les fonctions de sergent de compagnie, qu’il exerce sans interruption jusqu’au 14 octobre 1908. En 1907, il est sous‑officier à la 7ᵉ compagnie.
Admission à Saint-Maixent
Après quatre tentatives infructueuses, il obtient en 1907 le certificat d’instruction militaire théorique et pratique, condition nécessaire pour se présenter au concours d’entrée de l’École militaire d’infanterie.
Le 15 octobre 1908, Marcel Gérardin est admis à la 29ᵉ promotion de l’établissement de Saint‑Maixent, la promotion Lannes. Il est affecté au 3ᵉ groupe, placé sous la responsabilité du capitaine instructeur Aubry. Le 6 août 1909, ce dernier porte l’appréciation suivante :
« Bonne tenue et bonne attitude devant la troupe, caractère énergique et sérieux, de la volonté, ne se laisse pas décourager quand il n’obtient pas des résultats en rapport avec son travail. Très vigoureux, actif, excellent esprit, très consciencieux, très dévoué ; bonne instruction militaire théorique et pratique ; assez de coup d’œil et de décision sur le terrain. A fait de très grands progrès en instruction tactique, est en très bonne voie actuellement. Bonne aptitude au commandement, bon instructeur, désireux de se rendre utile, plein de bonne volonté. Fera un très bon officier de peloton, continue encore à développer son aptitude générale s’il est un peu conseillé. S’annonce comme devant être un auxiliaire précieux dans une compagnie dès qu’il sera à la tête d’un peloton. »
Au 149ᵉ R.I.
À sa sortie de Saint‑Maixent, le 30 septembre 1909, où il est classé 118ᵉ sur 163, Marcel Gérardin est nommé sous‑lieutenant dès le lendemain. Il rejoint le 149ᵉ R.I. en garnison à Épinal.Le jeune officier poursuit alors sa carrière et obtient le grade de lieutenant deux ans plus tard.
Au début de l’année 1912, du 5 février au 18 mars, il est détaché à l’école régionale de ski de Gérardmer. Cette période hivernale d’instruction est d’ailleurs relevée dans l’appréciation portée le 1ᵉʳ avril 1912 par le colonel Nautré, chef de corps du régiment, qui souligne :
« Très bon officier de peloton, vigoureux, actif, zélé et dévoué. A bien secondé son capitaine pendant l’hiver, dans l’instruction des recrues. A été détaché pendant 45 jours à l’école de ski de Gérardmer. »
Quelques mois plus tard, le 10 octobre 1912, son successeur, le colonel Menvielle, confirme cette excellente impression. Il insiste sur la conscience professionnelle du jeune officier, son dévouement, sa vigueur, ainsi que sur ses qualités de chef de section de mitrailleuses :
« Officier très dévoué, faisant tous ses efforts pour s’acquitter au mieux de tous ses devoirs qu’il remplit avec la plus grande conscience, donne toute satisfaction à son commandant de compagnie et est en même temps un bon chef de section de mitrailleurs. Très vigoureux, très apte à faire campagne. Fréquente la salle d’armes. »
L’année suivante, le 10 avril 1913, une nouvelle appréciation vient confirmer la constance de son engagement :
« Le lieutenant Gérardin s’affirme comme un excellent officier, consciencieux, zélé, dévoué, très vigoureux et ayant beaucoup d’allant. Continue à commander avec compétence la section de mitrailleuse du bataillon et sait l’employer à propos sur le terrain. Très apte à faire campagne. »
Notonsqu’aucune formation spécifique de commandement d’une section de mitrailleuses n’apparaît dans son dossier individuel conservé au S.H.D., ce qui laisse penser qu’il a acquis cette compétence directement au sein du régiment, par la pratique et la confiance de ses supérieurs.
Le 7 juin 1913, avec l’autorisation réglementaire du général commandant le 7ᵉ C.A., formalité alors obligatoire pour tout militaire, et qui ne sera supprimée qu’en 1965, Marcel Gérardin épouse Maria Yvonne Marchal à Saint‑Dié. Le couple n’aura pas de descendance.
Le 25 septembre 1913, le colonel Menvielle confirme une nouvelle fois la valeur de l’officier :
« Continue à mériter les mêmes bonnes notes. A très consciencieusement assuré l’instruction de la section de mitrailleuse du 2ᵉ bataillon qu’il a su employer judicieusement au cours des opérations exécutées par le régiment de même qu’aux manœuvres d’automne. Caractère gai et toujours égal, très vigoureux et très apte à faire campagne. »
Conflit contre l’Allemagne
L’été 1914 met brutalement fin à la longue période de paix que connaissait l’Europe depuis 1871. Alors que la tension avec l’Allemagne devient critique et que la guerre apparaît inévitable, l’armée française applique les mesures prévues par le plan XVII : envoyer immédiatement des troupes vers la frontière afin d’éviter toute surprise stratégique.
Le 149ᵉ R.I. reçoit l’ordre de se porter en avant. Il occupe une position essentielle : couvrir les zones de concentration, observer les mouvements ennemis et ralentir toute avance allemande le temps que la mobilisation générale se mette en place. Avec sa section de mitrailleuses, le lieutenant Gérardin fait partie des tout premiers hommes envoyés vers la frontière, avant même l’annonce officielle de la mobilisation.
Au début d’août 1914, le régiment est successivement engagé à Wisembach, Abreschviller et Ménil‑sur‑Belvitte. Les soldats, encore novices du feu, y découvrent la violence immédiate des combats. Le 19 septembre, Marcel Gérardin se distingue avec ses mitrailleurs en contre‑attaquant l’ennemi qui tentait d’encercler le village de Souain. Cette action est mentionnée dans la citation à l’ordre du 21ᵉ C.A. du 18 janvier 1916, qui lui vaut la croix de guerre.
Après les combats éprouvants de la Marne, le 149ᵉ R.I. est redéployé vers d’autres secteurs du front. Il passe d’abord par la région de Notre‑Dame‑de‑Lorette, puis est envoyé dans la région d’Ypres. À la fin de décembre 1914, il revient en Artois, de nouveau dans le secteur de Lorette.
Avancement et responsabilités
Le 29 novembre 1914, le lieutenant Gérardin est nommé capitaine à titre temporaire. À la suite d’une vacance de cadre au 3ᵉ bataillon, le lieutenant‑colonel Gothié, chef de corps du 149ᵉ R.I., lui confie provisoirement le commandement de cette unité. Il exerce cette fonction du 9 au 20 mai 1915.
Le 9 mai s’ouvre la deuxième offensive d’Artois, vaste opération destinée à rompre les lignes allemandes entre Carency, Neuville‑Saint‑Vaast et la crête de Lorette. La 43ᵉ D.I., à laquelle appartient le 149ᵉ R.I., y prend part. Le 2ᵉ bataillon, tenu en réserve, n’est pas engagé dans les premiers assauts. Ce n’est que le 11 mai qu’il monte en ligne pour relever les compagnies du 1ᵉʳ bataillon.
Renvoyé ensuite à son arme de prédilection, les mitrailleuses, le capitaine Gérardin participe à la création de la compagnie de mitrailleuses de la 85ᵉ brigade, récemment constituée, et en prend le commandement.
Il est confirmé dans son grade de capitaine le 2 juillet 1915. Cette promotion « au choix », fondée sur l’appréciation de ses supérieurs plutôt que sur l’ancienneté, témoigne de la confiance qu’ils lui accordent.
Derniers mois de front au 10e B.C.P. et décès
À la fin de l’année 1915, le capitaine Marcel Gérardin compte déjà de nombreux engagements à son actif. Le 25 décembre, il est affecté à la 2ᵉ compagnie de mitrailleuses du 10ᵉ bataillon de chasseurs à pied, qui constitue en réalité la compagnie de mitrailleuses de la 86ᵉ brigade. Cette nouvelle affectation s’inscrit dans la continuité d’un travail apprécié depuis le début du conflit.
Lesqualités d’officier du capitaine Gérardinsont officiellement saluées quelques semaines plus tard. Le 19 janvier 1916, lors d’une prise d’armes organisée devant sa compagnie, le général commandant la 43ᵉ D.I. lui remet la Croix de guerre avec une étoile de vermeil, accompagnée d’une citation qui retrace son parcours depuis les premiers mois du conflit.
En 1916, le 10ᵉ B.C.P. est engagé à Verdun en mars et avril. En juillet, Marcel Gérardin obtient une permission. Il est admis à l’hôpital Saint‑Maurice d’Épinal le 11 juillet, en sort le 16, puis prolonge sa permission jusqu’au 24 avant de rejoindre son unité dès le lendemain. Rien ne laisse alors présager l’issue tragique qui approche.
Le 4 septembre 1916, sa compagnie est engagée dans la bataille de la Somme, où les combats atteignent une intensité extrême. Le capitaine Gérardin est mortellement frappé par de multiples éclats d’obus au cours d’une attaque dans le secteur de Soyécourt. Son corps sera retrouvé sur le champ de bataille.
Le 7 septembre 1916, l’officier d’administration Michel Jourdan, gestionnaire de l’ambulance du G.B.D. 43 et exerçant les fonctions d’officier d’état civil, constate officiellement son décès en présence du caporal Georges Tuaillon et du soldat Nicolas Creusot, tous deux de la 24ᵉ section d’infirmiers militaires. L’identification est confirmée grâce à sa plaque et à ses effets personnels.
Le capitaine Gérardin est d’abord inhumé dans le cimetière militaire de Fromerville.À nouveauinhumé le 27 janvier 1922, il repose désormais dans la Nécropole nationale de Lihons, où sa sépulture porte le numéro 2436.
Son nom est gravé sur les monuments aux morts de Pont‑à‑Mousson et d’Épinal.
En tant que veuve du capitaine, Maria Yvonne Marchal bénéficie d’une pension annuelle de 1 650 francs à compter du 5 septembre 1916, en vertu du décret du 21 avril 1917 (Journal officiel du 26 avril 1917). Elle épouse en secondes noces Eugène Lucien Coulombel le 17 juillet 1920, à Épinal.
La loi du 31 mars 1919, et notamment son article 18, précise que le remariage n’entraîne pas la déchéance du droit à pension. Elle offre toutefois à la nouvelle mariée la possibilité d’y renoncer avant la fin de l’année du remariage, en contrepartie d’un capital équivalant à trois annuités. Rien n’indique que Maria Yvonne Marchal ait fait usage de cette faculté.
N’ayant pas eu d’enfant de son union avec le capitaine Gérardin, son remariage la fait entrer dans la troisième catégorie définie par les barèmes d’application de la loi, celle des veuves remariées sans enfants. Dans ce cas, si elle a choisi de conserver sa pension, celle‑ci a été réduite de moitié. Le montant annuel passe ainsi de 1 650 francs à 825 francs, conformément aux dispositions tarifaires en vigueur entre 1919 et 1923.
Décorations obtenues :
Croix de guerre avec une palme et une étoile de vermeil.
Citation à l’ordre du 21e C.A. n° 78 en date du 18 janvier 1916
« Sur le front depuis le début de la campagne, a commandé avec vigueur et autorité sa compagnie. S’est distingué particulièrement à Souain, le 19 septembre 1914, en contre attaquant l’ennemi qui cherchait à cerner le village, à Lorette, en janvier et mai 1915, dans l’attaque des sapes ennemies et depuis,a participéà la constitution de deux compagnies de mitrailleuses dont il a fait rapidement deux unités excellentes. »
Citation à l’ordre de l’armée n° 228 en date du 25 septembre 1916
« Le 4 septembre 1916, a été,au moment de l’assaut, un modèle de bravoure et de calme pour ses chasseurs, est tombé glorieusement pour la France. Officier modeste, d’une très grande valeur morale, donnant en toutes circonstances, l’exemple du devoir et de l’honneur. A fait de la compagnie de mitrailleuses qu’il avait été chargé de former, un outil de combat de premier ordre qui, les 4, 5 et 6 septembre 1916, s’est distinguée par sa valeur, son énergie et son ardeur au combat. »
Le capitaine Gérardin a également été décoré de la Légion d’honneur à titre posthume (J.O. du 23 juin 1920).
Sources :
Dossier individuel consulté au Service Historique de la Défense de Vincennes.
La fiche matricule ainsi que les actes d’état civil de la famille Gérardin ont été recherchés et vérifiés sur les sites des archives départementales de la Moselle, de la Meurthe‑et‑Moselle et des Ardennes.
Le portrait du capitaine Gérardin est extrait du Tableau d’honneur de la guerre 14-18, publié par la revue « L’Illustration ».
Historique de l’École militaire de l’infanterie et des chars de combat - Avord 1873-1879 - Saint-Maixent 1881-1927. Saint-Maixent-l’École. Imprimerie Garnier & Cie. 1927.
La photographie du monument aux morts d’Épinal a été réalisée par J.N. Deprez.
La photographie du monument aux morts de Pont-à-Mousson est extraite du blog « Vu par Mam Léa »
Un grand merci à M. Bordes, à A. Carobbi, à T. Cornet, à J.M. Deprez, à M. Porcher, à T. Vallé, au S.H.D. de Vincennes et aux archives départementales des Ardennes, de la Moselle et de la Meurthe-et-Moselle.
20-25 mai 1915 : Réorganisation du régiment et préparation d’une nouvelle attaque
Après la relève du 19 mai, qui ramène enfin le 3ᵉ bataillon en arrière, les unités du 149ᵉ R.I. retrouvent un bref moment de répit à Petit-Sains et à la fosse 10. Les compagnies réorganisent leurs effectifs et remettent de l’ordre dans le matériel.
Dans ce contexte de réajustement, plusieurs changements interviennent dans le commandement : le commandant Schalck, revenu au régiment après sa blessure du 25 août 1914, prend la tête du 2ᵉ bataillon, tandis que le capitaine Pretet succède au capitaine Gérardin à la tête du 3ᵉ bataillon.
L’accalmie ne dure pas. Les déplacements se succèdent et les préparatifs s’intensifient, annonçant une nouvelle phase d’engagement.
20 mai 1915
L’état-major et les 1ᵉʳ et 2ᵉ bataillons stationnent à Petit-Sains ; le 3ᵉ bataillon est installé à la fosse 10.
La journée est consacrée à la réorganisation des unités de mitrailleuses. Les quatre vingt neuf mitrailleurs partis du dépôt le 12 mai sont répartis en deux groupes : une partie est versée dans les compagnies de mitrailleuses des régiments afin de combler les pertes ; le reste est affecté à la mise sur pied de la compagnie de mitrailleuses de brigade, formation récemment créée. Les opérations de regroupement, de répartition et de constitution des équipes occupent une grande partie de la journée.
21 mai 1915
Les mouvements reprennent. L’état-major et les deux premiers bataillons quittent Petit-Sains pour cantonner à Barlin. Le 3ᵉ bataillon prend position à Ruitz.
22 mai 1915
La mise en place de la compagnie de mitrailleuses se poursuit. Les cadres organisent les sections, répartissent les hommes disponibles et s’efforcent de donner forme à une unité encore en cours de construction.
23 mai 1915
La compagnie de mitrailleuses de la 85ᵉ brigade est désormais constituée. Elle est placée sous le commandement du capitaine Gérardin, un officier doté d’une solide expérience dans l’emploi des mitrailleuses. Les effectifs restent toutefois réduits : seules deux sections peuvent être mises sur pied pour l’instant, les deux autres devant attendre l’arrivée de nouveaux renforts demandés au dépôt.
La compagnie compte un excédent de huit conducteurs, conséquence de l’emploi de voiturettes plutôt que de chevaux de bât, s’y trouvent également quarante-deux hommes non instruits, dont plusieurs sont physiquement inaptes au service de mitrailleur. Cette disproportion illustre les difficultés rencontrées pour constituer une unité spécialisée en pleine campagne.
24 mai 1915
Le lieutenant-colonel Gothié reçoit l’ordre d’opérations pour une attaque prévue le lendemain. La 43ᵉ D.I. devra enlever la portion des lignes allemandes comprise entre le chemin à un trait de Noulette à Souchez et une ligne médiane entre les chemins d’Aix-Noulette et d’Angres. Les objectifs fixés sont le bois en Hache et le bois 11.
Pour cette action, la division engagera les 11ᵉ et 96ᵉ brigades. Le 149ᵉ R.I. sera placé en réserve de division : un bataillon à Boyeffles, deux bataillons, avec le lieutenant-colonel Gothié, à la fosse 10.
Les points de rassemblement sont reconnus dans la soirée.
25 mai 1915
Les bataillons quittent leurs cantonnements de Barlin et de Ruitz. À 9 h 00, ils occupent les emplacements désignés la veille.
Le 2ᵉ bataillon s’établit vers la cote 79 : faisceaux formés, hommes dissimulés pour éviter toute observation ennemie. Le 1ᵉʳ bataillon se regroupe à Boyeffles ; le 3ᵉ bataillon et l’état-major restent à la fosse 10.
12 h 40 : Après une préparation d’artillerie, l’attaque d’infanterie se déclenche.
13 h 15 : Les 2ᵉ et 3ᵉ bataillons sont envoyés à la corne ouest du bois de Noulette.
15 h 00 : Les deux bataillons, le 1ᵉʳ à droite, le 2ᵉ à gauche, sont en place, en colonne double ouverte, dans la lisière ouest du bois. Les cheminements et débouchés vers le sud-est sont reconnus. Deux sections de mitrailleuses sont appelées à la disposition du chef de corps.
15 h 30 : Le 2ᵉ bataillon, sous les ordres du commandant Schalck, est mis à la disposition de la 86ᵉ brigade et envoyé aux abris des Carrières et du Ravin. Le 3ᵉ bataillon vient prendre sa place.
16 h 00 : Les bataillons subissent quelques pertes, surtout le 3ᵉ, en raison du tir de l’artillerie adverse dans le bois.
20 h 15 : Un ordre prescrit un changement de stationnement.
L’état-major, le 1ᵉʳ et le 3ᵉ bataillon s’installent à Petit-Sains. Le 2ᵉ bataillon place trois compagnies aux abris du bois de Noulette et une à Aix-Noulette.
Le ravitaillement se fait à la fosse 10 pour les 1ᵉʳ et 3ᵉ bataillons, et à Boyeffles pour le 2ᵉ.
26-28 mai 1915 : Le fond de Buval - analyse d’un verrou difficile à faire tomber
26 mai 1915
Les bataillons envoyés la veille à Petit-Sains reprennent position au bois de Noulette.
16 h 50 : Le lieutenant-colonel Gothié et un bataillon sont mis à la disposition du général Olleris.
19 h 00 : Le 2ᵉ bataillon et les 4ᵉ et 5ᵉ compagnies reçoivent l’ordre de relever le 10ᵉ B.C.P. Les deux autres compagnies du 1ᵉʳ bataillon restent aux abris du ravin.
27 mai 1915
Le 149ᵉ R.I. relève le 10ᵉ B.C.P. en première ligne. Le 25, les chasseurs ont enlevé T1, T2 et T3 au terme d’un violent combat.
28 mai 1915
Le lieutenant colonel Gothié rédige un rapport destiné au général commandant la 85ᵉ brigade. Il y expose les conclusions tirées des engagements récents : une attaque frontale dans le fond de Buval, sans préparation d’artillerie suffisante, serait vouée à l’échec.
« J’ai l’honneur de vous rendre compte que, de l’avis de Monsieur le Général Olleris et de tous les chefs de corps qui ont combattu devant la tranchée du fond de Buval, ce serait vouer à la destruction toute troupe qui voudrait franchir le fond de Buval pour attaquer le bois Carré, sans avoir muselé l’artillerie et les mitrailleuses allemandes qui enfilent ce fond d’une façon formidable et surtout, sans avoir au préalable occupé jusqu’à l5 n7 o1 l’éperon du chemin de la chapelle.
En effet, toutes les unités qui ont essayé d’occuper h1 h2 ou de franchir le fond de Buval pour remonter les pentes opposées ont été détruites ou ramenées en arrière avec des pertes considérables. »
Ce rapport est un véritable cri d’alarme. Les tentatives précédentes ont laissé des traces : sections décimées, compagnies disloquées, impossibilité de tenir sous le feu croisé.
Le général Guillemot, destinataire du rapport, en évalue aussitôt la gravité. Sa réponse, rapidement transmise, confirme la gravité de la situation et l’importance des renseignements fournis par les unités du secteur :
« Transmis. Le général commandant la 85ᵉ brigade est d’avis qu’il y a lieu de tenir le plus grand compte des indications données ci dessus par les occupants du secteur avant son arrivée.
D’autre part, il résulterait de renseignements recueillis par le commandant Bichat que la 13ᵉ D.I. n’occuperait pas les éléments de tranchée allemande bordant le talus à angle droit, de p3 à n4, toujours occupé par l’ennemi. Les éléments de la 13ᵉ D.I. se seraient reportés plus au Sud. »
Cette précision révèle une faille dans le dispositif : une zone supposée tenue par la 13ᵉ D.I. est en réalité non contrôlée.
Préparation de l’attaque du 29 mai
20 h 30 : À la réception de l’ordre d’opérations n° 366, le régiment reçoit ses instructions pour l’attaque prévue dans la nuit du 28 au 29. Le 149ᵉ R.I. devra attaquer sur le front h2–n2, avec deux bataillons déployés côte à côte. Un nouvel engagement difficile attend encore le régiment.
Du 9 au 28 mai 1915, vingt quatre soldats blessés ont succombé dans les hôpitaux où ils avaient été transportés. Leur disparition, souvent survenue plusieurs jours après les combats, témoigne de la gravité des blessures infligées.
Fichier des « Morts pour la France » du site S.G.A./Mémoire des hommes.
La photographie titrée « vue des positions allemandes vers le bois 4 - 2025 » a été réalisée par P. Lamie.
Le portrait du sergent-major Jean Archenoul et le dessin représentant la fosse 5 proviennent du fonds Archenoul.
Les portraits du commandant Faury et du capitaine Gérardin sont extraits du Tableau d’honneur de la guerre 14-18 publié par la revue « Illustration ».
Un grand merci à M. Bordes, à J. Breugnot, à A. Carobbi, à T. Cornet, à P. Lamie, à M. Porcher, au Service Historique de la Défense de Vincennes et à l’association « collectif Artois 1914-1915 ».
Comme indiqué dans la première partie, la mise à disposition des archives de Julien Hardy par la famille Browarski, et tout particulièrement par Mme F. Baranek‑Browarski, permet aujourd’hui de poursuivre la publication de ce témoignage consacré aux combats d’Artois. L’initiative de T. Cornet, qui a sollicité la famille pour rendre possible cette publication, a également joué un rôle déterminant dans la transmission de ces documents.
Cette seconde partie couvre les semaines d’avril et de mai 1915, période durant laquelle le 149e R.I. est engagé sans interruption dans le secteur d’Aix‑Noulette. Elle suit le régiment dans les jours qui précèdent l’offensive du 9 mai, puis au cœur même de l’attaque, et enfin dans les combats qui se prolongent après l’assaut initial.
Le récit du sergent Hardy éclaire avec précision le fonctionnement quotidien d’une compagnie de première ligne : relèves, missions de liaison, bombardements, évolution du matériel et conditions de combat dans un secteur particulièrement exposé.
Il témoigne aussi, sans détour, de la violence extrême des opérations d’Artois. On y voit les effets des tirs trop courts, les cadavres abandonnés dans les boyaux, les blessés qui agonisent faute de secours, les nuits sous les fusées éclairantes, et l’épuisement qui gagne les hommes après des jours de lutte ininterrompue. À travers ces notes, on comprend combien la proximité des lignes, l’intensité du feu et la désorganisation du terrain rendaient chaque déplacement dangereux et chaque mission incertaine.
La mise en ligne de cette suite permet de mieux saisir ce que furent, pour les hommes du 149e R.I., ces semaines de combats autour de Lorette ; on peut également y suivre la voix d’un sous-officier dont l’observation attentive complète utilement les sources militaires.
20 avril 1915
Nous quittons Baraffles à 9 h 00 pour nous rendre à Hersin (route de Gavion). Pour la première fois, je couche dans un lit que m’offre un employé de chemin de fer évacué.
21 avril 1915
Départ à 4 h 00 pour Sains, fosse 10 où je trouve encore un lit ! On m’envoie reconnaître l’emplacement que ma compagnie occupera demain à Noulette (abris Zeffé).
22 avril 1915
Départ à 4 h 00 pour les abris Zeffé. Vers 9 h 00, je me rends à Aix-Noulette en compagnie du caporal d’ordinaire Delvaux. ; en quittant le boyau pour traverser la route d’Arras, un 105 fusant éclate au-dessus de nous. Delvaux reçoit un shrapnell dans le crâne et est tué net ! J’en suis quitte pour un serrement de fesses !
23 avril 1915
Nous quittons Aix-Noulette (rue Zeffé) le soir pour aller occuper les tranchées de 1ère ligne à Noulette. Ma compagnie est au bois 5. Je passe la nuit au P.C. du lieutenant Guilleminot, commandant la compagnie.
24 avril 1915
Je me rends au village de Noulette, au P.C. de bataillon, pour assurer la liaison. À 14 h 00, comme j’arrive au bois 5 pour communiquer un ordre, les obus commencent à tomber drû sur notre emplacement. Nuit assez tranquille
25 avril 1915
Je reste au P.C. du bataillon de Noulette. Des obus tombent sur Aix-Noulette et Sains-fosse 10.
26 avril 1915
Je quitte le P.C. du bataillon à 14 h 00 pour aller faire le cantonnement à Petit-Sains où la compagnie arrive à 20 h 00. Je couche sur un matelas, dans la cuisine de gens évacués à Vermelles.
29 avril 1915
Je reçois la visite de mon ami Georges Toussaint de Paris, maréchal des logis au 12e R.A.C..
30 avril 1915
À 19 h 00, nous quittons Petits-Sains (route de Mazingarde) pour repartir en 1ère ligne. Je reprends ma place au P.C de bataillon à Noulette. Depuis 8 jours, le temps est magnifique. Les arbres verdissent et se couvrent de fleurs. L’alouette chante le jour et le rossignol la nuit ! Qu’il serait bon vivre sans cette satanée guerre !
1er mai 1915
Je contribue à la construction d’un boyau. Vers 15 h 00, les obus nous obligent à nous terrer. L’un tombe sur l’abri du capitaine Prétet, commandant le bataillon, sans causer de grands ravages. Accalmie à 23 h 00. Le bombardement recommence. Nous descendons à la cave de la maison en ruines où se trouve la liaison. Accalmie. Je remonte coucher sur un vieux sommier que j’ai découvert sous les décombres.
2 mai 1915
Relevé par le caporal fourrier Mouret, je quitte Noulette à 8 h 00 et remonte aux abris du bois 6, auprès du commandant de compagnie (route de Marqueffles). Pendant la nuit, une belle maison est incendiée par les obus.
3, 4 et 5 mai 1915
Repos. Le 5, à 20 h 00, nous quittons Aix-Noulette pour aller aux abris du bois 6. Je passe la nuit au P.C. du bataillon au bois 6.
6 mai 1915
À 6h 00, notre artillerie commence à tirer sur les tranchées allemandes de Notre-Dame-de-Lorette. Les effets me paraissent foudroyants.
7 mai 1915
Toujours aux abris du bois 6. Non loin de ma compagnie, je vois employer des mortiers en bronze datant au moins du 18e siècle, pour envoyer des projectiles dans la tranchée ennemie. Après avoir chargé ces bouches à feu avec de la poudre noire, on introduisait un morceau de bois cylindrique correspondant à peu près au calibre du mortier. À l’extrémité supérieure de ce morceau de bois était fixée une sorte du de cuveau que l’on remplissait de grenade. L’explosion de la charge de poudre envoyait le baquet et son contenu du côté des Boches, mais dégageait en même temps un épais nuage de fumée, permettant à ceux-ci de repérer, sans difficulté, l’emplacement de notre antique engin de tranchée.
Alors, il n’y avait plus qu’à se sauver ; car une volée d’obus ne tardait pas à venir nous faire passer l’envie de recommencer nos expériences moyenâgeuses, tout au moins, au même endroit !
Le calme revenu, on se mettait à la recherche, à l'aide de pelles et de pioches, du malheureux mortier enfoui sous terre par les explosions des percutants ! Quels engins inoffensifs comparés aux puissantes torpilles allemandes.
Hélas, nous n'étions pas encore à la page pour soutenir efficacement la guerre des tranchées ! Notre matériel, surtout, ne nous permettait pas de combattre à armes égales un ennemi tenace et courageux. Il faut le reconnaître ! Et c'est une cause essentielle de l'importance des pertes que nous avons à déplorer !
8 mai 1915
De 8 h 00 à 10 h 00, notre artillerie bombarde violemment le plateau de Lorette et de 15 h 00 à 17 h 00, les abords de la fosse Calonne. À 9h 00, je quitte le P.C. du bataillon (bois 6) pour me rendre au bois 5, non loin du bois des Boches.
9 mai 1915
Depuis quelques jours, il est question d’une attaque générale ! On a approvisionné les compagnies en munitions, cartouches, grenades sacs à terre, outils, gabions, vivres, etc. On a préparé des pistes pour la cavalerie, l’artillerie et les convois. Bref, on compte pouvoir percer ! Vers 5 h 00, commence, dans la direction du nord, une canonnade intense, qui va toujours en s’accentuant jusqu’à ce que cela devienne un roulement ininterrompu ! Il paraît que ce sont les Anglais qui préparent leur attaque ! Ils y mettent le prix !
Sûrement qu’il n’y aura plus un seul Boche devant eux lorsque leur infanterie va sortir ! Il leur faut cela, sans quoi… ? De notre côté, je constate que notre artillerie lourde commence aussi à envoyer quelques « maous » sur les tranchées ennemies. Je vois avec plaisir les sacs à terre sauter en l’air, avec des morceaux de bois, des piquets de fils de fer et de gros blocs de terre ! C’est déjà mieux qu’au mois de mars ! Le canon de 58 de tranchée a remplacé le mortier en bronze. Il envoie des bombes à ailettes qui ont l’air de faire du beau travail. Il fait un temps splendide. On a confiance. Vers 8 h 00, alors que le bombardement semble ralentir du côté des Anglais, il se fait plus violent face à nous. Toutes nos batteries crachent et le sommet du plateau n’est plus qu’un nuage de fumées noires, grises, blanches et vertes…
Mais l’artillerie boche riposte et cause de graves dégâts dans nos tranchées pleines de troupes. Le vacarme dure jusqu’ à 9 h ½ ou 10 h 00. Puis c’est l’attaque d’infanterie.
Mon bataillon et le 3e prennent deux lignes de tranchées. Résultat qui me paraît maigre par rapport à l’importance de la préparation !
Beaucoup de blessés passent, dont le commandant du 3e bataillon et le sous-lieutenant Giray de ma compagnie. Il paraît que mon ami, le sous-lieutenant Collot, s’est distingué. Vu passer quelques prisonniers, dont deux sous-lieutenants et un sous-officier. Le poste de liaison étant rempli de blessés, nous nous tenons dans celui du 3e bataillon qui est tout proche. On n’a pas fermé l’œil de la nuit.
Pour en apprendre davantage sur la journée du 9 mai, il suffit de cliquer une fois sur la carte suivante.
10 mai 1915
Nous restons sur nos positions. La bataille continue, surtout à coups de grenades.
11 mai 1915
À 23 h 00, nous allons relever les chasseurs sur le plateau en suivant la parallèle nord encombrée de blessés, d’armes, d’équipement, de fis de fer… etc.
Passe le corps du commandant de Laprade du 31e B.C.P. tué le matin. Triste relève.
12 mai 1915
Nous arrivons à nos emplacements vers 1 h 1/2, sapes T0, T1, T2, etc., au -dessus du fond de Buval. Le lieutenant Guilleminot m’envoie porter le rapport d’installation de la compagnie au P.C. du bataillon qui se trouve sur la parallèle nord, dans un abri allemand profond de 4 mètres sous terre. Le chef de bataillon déclare que le billet du commandant de compagnie est très succinct et demande que je le conduise à l’emplacement de la 7e compagnie. Il m’accompagne jusqu’à l’endroit marqué en pointillés sur le croquis ci-contre. Mais quand je lui dis qu’il y a environ 80 mètres à parcourir à découvert, il fait demi-tour en déclarant que je ne connais pas l’itinéraire. Je lui réponds que c’est le chemin par lequel la compagnie s’est rendue à son emplacement et que je n’en connais pas d’autre. Je retourne à ma compagnie où je rends compte au lieutenant Guilleminot. Celui-ci, très calme, me répond : « Attendons qu’il fasse jour, on verra clair ».
Quand le jour se lève, le commandant de la compagnie examine le secteur. Je l’accompagne. La compagnie occupe une sorte de tranchée ébauchée par nos prédécesseurs, où on ne peut se tenir debout sans être vu par l’ennemi. Celui-ci doit ignorer que nous sommes là, car tout à coup, j’aperçois depuis T0, un boche debout, en bras de chemise, tête nue, occupé à envoyer des grenades dans la tranchée occupée par le 109e R.I..
Après m’être assuré de sa nationalité, au moyen de jumelles, je le vise soigneusement avec mon fusil et lui envoie une balle. On ne l’a plus revu ! Quelques minutes après, j’en aperçois un autre qui, à l’abri d’un bouclier d’acier, tirait consciencieusement sur nos camarades du 109e R.I.. Je me trouvais à sa droite et le voyais donc de profil. Avec le même soin, je le mets hors d’état de nuire. À un certain endroit, le boyau allemand qui conduit au fond de Buval présente une brèche faite par un gros obus. À tour de rôle, nous pointons notre fusil sur cette échancrure et quand un Boche passe, on appuie sur la détente et le coup a beaucoup de chance de porter.
Par contre, les Boches nous jouent une farce ! Depuis quelques minutes, nous tirions sur l’un d’eux sans qu’il décide à tomber. Au contraire, il gesticule de plus en plus. L’examinant avec ses jumelles, notre aspirant commande le cessez-le-feu ! C’était un mannequin qu’ils agitaient au moyen d’une ficelle pour mieux observer d’où venaient les coups de fusil.
Pendant ce temps, le commandant de compagnie avait achevé son rapport. Il me charge de le porter au P.C. du bataillon. C’est mon tour maintenant de servir de cible aux Boches. En effet, aussitôt parvenu dans la partie découverte du parcours, une balle m’oblige à faire un plat ventre dans un trou d’obus où il y a déjà plusieurs cadavres. Je refais 10 mètres en courant et retombe dans un autre trou et, ainsi de suite, jusqu’à la parallèle Nord, toujours encombrée de cadavres que personnes n’enlève. Il me faut marcher dessus, ce qui procure une pénible sensation de poser son pied sur un ventre gonflé !
Arrivé au P.C. du bataillon, je trouve mes camarades de la liaison occupés à dégager un abri allemand en partie bouché par notre bombardement du 9. Je les aide dans cette opération car nous faisons des découvertes intéressantes : du pain K.K., un jambon, une boîte de petites saucisses fumées, une boîte de cigares, des bidons de café, des bouteilles ayant contenu du kirsch, du beurre, etc.
Il ne faut pas que nos journaux racontent que les Boches se serrent la ceinture ! Nos cuisiniers n’étant pas montés depuis avant-hier, je mange un morceau de jambon et de petite saucisse, ce qui m’occasionne une soif terrible ! Et rien à boire ! Heureusement que le lieutenant Marchand m’offre un quart de vin.
Vers 21 h 00, un lieutenant du 10e B.C.P. arrive au P.C. du bataillon dire que sa compagnie s’est égarée en montant en 1ère ligne. Notre chef de bataillon me désigne pour conduire cette unité à son emplacement (la confiance est revenue !).
J’y vais, mais en haut de la parallèle Nord, nous sommes pris par un marmitage et huit chasseurs sont blessés. Enfin, ils arrivent à leur secteur et attaquent à 23 h 00, mais ne réussissent pas à prendre pied en face.
Il faut dire que, depuis le 9, une compagnie allemande cernée dans un fortin (que nous appelons Jean-Pierre), ne veut pas se rendre et continue à nous harceler de ses feux de derrière et de flanc, gênant considérablement nos tentatives d’attaque et renseignant en même temps son artillerie au moyen de fusées. Ce sont de rudes guerriers, il faut en convenir.
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13 mai 1915
La bataille continue : canonnade, fusillade, grenades, attaques, contre-attaques. Il fait chaud ! L’atmosphère commence à être empestée par l’odeur des cadavres. Il y a des blessés qui souffrent et se plaignent depuis 3 ou 4 jours, mais leurs cris vont en s’affaiblissant et beaucoup meurent faute de soins. La majeure partie est du 31e B.C.P.. Les brancardiers ne peuvent ou n’osent pas venir les chercher. C’est bien triste !
Dans notre petite tranchée, il ne faut pas faire dépasser sa tête, sans quoi les balles arrivent. Plusieurs curieux ont déjà payé de leur vie cette imprudence, dont le lieutenant Bienfait. À cette courte distance, la balle vous ouvre complètement le crâne.
Je continue ma pénible liaison, sautant de trous d’obus en trous d’obus ! Cette nuit, me trouvant accroupi dans l’un d’eux en attendant qu’une fusée éclairante ait terminé son sillage lumineux, je vois arriver sur moi un être humain presque nu, les yeux hagards et poussant des exclamations inarticulées, incompréhensibles. Il se couche au fond du trou et je me rends compte que c’est un de nos malheureux blessés qui délire ! Voilà la vision qui ne s’échappera jamais de ma mémoire ! Quand je repasse le matin au petit jour, il est mort. C’est une des liaisons les plus pénibles que j’ai faites.
14 mai 1915
Les hommes sont harassés. Pour comble de malheur, dans l’après-midi, une batterie de 75 tire trop court et décime notre 1ère ligne. À plusieurs reprises, je vais de la compagnie au P.C. de bataillon pour que l’on informe l’artillerie. Rien n’y fait, car le téléphone est coupé.
Nos 75 continuent leur ravage dans nos rangs. Je demande alors au lieutenant Guilleminot à aller moi-même au P.C. du colonel à la haie G. Il accepte, je pars. Arrivé au P.C. où je ne suis pas trop bien reçu, j’apprends qu’on est en train de chercher la batterie qui tire sur nous, car on ne la connaît pas. Dès qu’elle sera découverte, le tir cessera.
Je remonte à la compagnie, le massacre continue. Le lieutenant me renvoie du point V, où il se trouve maintenant dans une galerie de mine, à la haie G. Cette fois, je vois le lieutenant-colonel Gothié lui-même et je m’emballe. Il me dit « Allons, calmez-vous mon garçon ! Vous êtes énervé ! », je lui réponds : « Il y a de quoi, si vous voyiez ce qui se passe là-haut ! » Je suis exténué, il me fait asseoir et m’explique qu’il n’est pas relié directement avec les différentes batteries et qu’il ne peut que téléphoner au général commandant l’artillerie pour lui signaler ce qui se passe.
Je remonte au point V et un peu après mon arrivée, les 75 arrêtent leur travail de dévastation. Quel horrible spectacle ! Ce sont les chasseurs à pied de notre gauche qui ont le plus souffert.
Pour aller retrouver le lieutenant dans sa galerie de trou de mine, je rampe parmi les cadavres et les blessés. Un de ceux-ci, un petit caporal de chasseurs à pied qui porte la Médaille militaire, a les deux jambes fracassées. Il m’appelle et demande que je place son sac sous sa tête pour mourir. « Les salauds ! Ils m’ont donné la Médaille militaire il y a quelques jours et aujourd’hui, ils me bousillent. » murmure-t-il !
Notre 6e compagnie est également bien touchée. La 7e, moins. Il ne ferait pas bon que des artilleurs apparaissent en ce moment à nos fantassins, je crois qu’ils se feraient écharper !
Nous avons su par la suite que la fameuse batterie faisait partie du 59e R.A.C. baptisé depuis « 59 trop court ».
On a raconté aussi que la nacelle d’une de nos saucisses était occupée par un espion allemand qui réglait le tir du 75 de façon à ce que les obus tombent sur nos troupes ! Et que cet espion avait été fusillé le lendemain. Cela m’a paru invraisemblable. Et pourtant, la guerre réserve de telles surprises que plus rien ne doit nous rendre sceptiques.
Le bruit circule que nous allons être relevés. ! On n'ose y croire ! Voici 14 jours que nous sommes en lignes. Les hommes sont abrutis, anéantis, démoralisés ! Je crois qu’il ne faudrait plus rien leur demander ! Vers 19 h 00, en effet, je porte à ma compagnie l’ordre de relève. Nous allons être remplacés par le 10e B.C.P.. Il faut voir la joie se manifester ! Quelle chance pour celui qui abandonne ces lieux de carnages ! Tant pis pour celui qui reprend la place ! Voilà l’égoïsme humain !
Le lieutenant m’envoie faire le cantonnement à Sains. Je passe par Noulette et Aix, où des cuisiniers du Génie m’offrent un casse-croûte, c’est bon ! J’entre dans un débit avec mes collègues fourriers pour faire remplir mon bidon. La patronne nous apprend qu’elle n’a plus que du vin mousseux ; « alors, donnez du mousseux, car il s’en est fallu de peu qu’on n’en boive plus ! »
Je fais le chemin d’Aix à Sains avec une vingtaine de prisonniers allemands. Ils sont joyeux d’être sortis de cet enfer et surtout, de ne plus être exposés à nos obus. Nous en savons quelque chose !
En passant, je prends le sergent major aux corons d’Aix. Il a préparé le cantonnement à Petit-Sains, route de Noeux, où nous attendons la compagnie qui arrive le 15 à 2 h 00. Nous nous reposons là jusqu’au 21.
Pour en apprendre davantage sur la journée du 14 mai, il suffit de cliquer une fois sur la carte suivante.
Sources :
Carnet inédit du sergent Hardy, propriété de la famille Browarski.
Pour consulter la 1ère partie du témoignage du sergent Hardy, il suffit de cliquer une fois sur le dessin suivant :
Les deux dessins ont été réalisés par I. Holgado.Le premier montre deux combattants équipés d’une cervelière, l’un la portant directement sur le crâne, l’autre posée sur son képi. Cette plaque d’acier rudimentaire était pensée pour dévier ou amortir les éclats d’obus, les pierres projetées et les débris de parapet, seule protection disponible avant l’apparition du casque Adrian. En revanche, sa faible épaisseur ne permettait absolument pas d’arrêter une balle : la cervelière offrait une protection minimale, strictement limitée aux éclats.
Un grand merci à F. Baranek-Browarski, à M. Bordes, à D. Browarsky (ⴕ), à A. Carobbi, à T. Cornet, à I. Holgado, à M. Porcher, à la famille Browarsky, au Service Historique de la Défense de Vincennes.
Jules Naudet est né le 5 novembre 1879 à Nemours, au domicile familial situé 9, rue du Moulin à Tan, dans le département de Seine‑et‑Marne. Son père, Pierre, âgé de 43 ans, exerce la profession de journalier. Sa mère, Augustine Agathe Thion, 41 ans, se consacre aux tâches du foyer.
Il est le benjamin d’une fratrie de neuf enfants, composée de cinq filles et quatre garçons. Comme beaucoup de familles modestes de la fin du XIXᵉ siècle, la sienne est touchée par la mortalité infantile : trois de ses frères et sœurs meurent en bas âge, une situation plus fréquente dans les foyers aux conditions de vie les plus précaires que dans les familles aisées.
La fiche matricule de Jules Naudet mentionne un degré d’instruction de niveau 3, attestant qu’il sait lire, écrire et compter. Son orthographe, parfois hésitante, ne remet pas en cause ce niveau : elle reflète simplement les conditions d’apprentissage de son époque, comme on pourra l’observer dans la petite carte‑lettre qu’il adressera à son épouse en novembre 1914.
À l’issue de sa scolarité obligatoire, Jules Naudet travaille comme journalier, c’est‑à‑dire un ouvrier employé à la journée pour des travaux agricoles ou de manutention, sans emploi stable ni qualification reconnue. Il suit ainsi la condition modeste de son père.
Reconnu comme soutien de famille, il obtient un report d’incorporation d’un an conformément à l’article 22 de la loi du 15 juillet 1889 sur le recrutement de l’armée. Il reste néanmoins inscrit dans la première partie de la liste de sa classe, ce qui le rend mobilisable dès la fin de ce report.
Le 14 novembre 1900, Jules Naudet est incorporé au 37ᵉ R.I., en garnison à Nancy. Il y découvre un monde réglé avec précision, où chaque journée s’organise autour des appels, des exercices et de l’instruction. La discipline y est ferme.
Le 25 septembre 1901, après presqueun an de service, il quitte la caserne Landremont pour être versé dans la disponibilité. L’armée lui remet alors un certificat de bonne conduite, témoignage d’un service accompli sans difficulté et d’un comportement approprié.
Revenu à la vie civile, il retrouve Nemours et y fonde un foyer. Le 20 décembre 1902, il épouse Marie Henriette Louise Gattelier. Trois enfants naîtront de cette union.
Le 1er novembre 1903, Jules Naudet passe dans l’armée de réserve. Comme tous les hommes de sa classe, il doit effectuer des périodes d’exercices destinées à maintenir un minimum d’entraînement. Il accomplit ainsi une première période au 46e R.I., le régiment le plus proche de son domicile, du 20 août au 16 septembre 1906, puis une seconde du 28 septembre au 14 octobre 1908. Ces rappels, souvent vécus comme une parenthèse dans la vie professionnelle, permettent néanmoins de conserver un lien avec l’institution militaire.
À l’automne 1913, Jules Naudet est versé dans l’armée territoriale. Il dépend désormais du 34ᵉ R.I.T., formation destinée aux hommes plus âgés, mobilisables pour la défense du territoire, les travaux et les missions de soutien. Rien, alors, ne laisse présager l’ampleur du conflit qui éclatera moins d’un an plus tard.
Le 1ᵉʳ août 1914, la mobilisation générale est décrétée. Jules Naudet est tenu de rejoindre son régiment et se rend au dépôt de Fontainebleau le 6 août, conformément aux prescriptions inscrites sur son livret militaire.
Le régiment s’embarque le 11 août pour la région de Langres, où il reçoit une mission strictement défensive : organiser des positions, creuser des tranchées, établir des abris et assurer la surveillance du secteur. Durant tout le mois d’août et de septembre, le 34e R.I.T. reste dans cette zone fortifiée, sans être engagé dans les combats.
À la fin septembre, l’armée doit faire face aux lourdes pertes subies par les régiments d’active depuis le début de la campagne. Un prélèvement de 600 territoriaux jugés aptes à faire campagne est alors effectué au sein du 34e R.I.T. ; ce prélèvement a pour but de renforcer les dépôts du 149e et du 152e R.I.. Les plus jeunes classes et les volontaires sont désignés. Jules Naudet fait partie du groupe de 320 hommes dirigé vers le dépôt du 149e R.I. à Rolampont.
Cette ponction importante s’explique par plusieurs facteurs : les pertes sévères subies par les régiments d’active en août et septembre, l’impréparation de la classe 1914, mobilisée seulement depuis le 1er septembre, et la loi du 5 août 1914, qui autorise l’envoi de soldats de tout âge vers les unités d’active. C’est ainsi que le territorial Jules Naudet se retrouve intégré à un régiment de première ligne. Ce mouvement de renforts ne concerne d’ailleurs pas le seul 34e R.I.T.. Le 26 septembre, un contingent important du 115e R.I.T. a déjà rejoint le 149e R.I..
Après quelques semaines passées au dépôt, Jules Naudet quitte Rolampont le 3 novembre avec un renfort de 360 hommes, comprenant l’ensemble des officiers, sous‑officiers et soldats issus du 34ᵉ R.I.T. ; il rejoint le régiment engagé en Belgique depuis le début du mois.
Affecté à la 11ᵉ compagnie, il ne reste que quelques jours en ligne : le 16 novembre 1914, il est blessé aux environs d’Ypres et porté ce jour‑là sur l’état nominatif des pertes de son régiment. Quelques jours plus tard, il adresse à son épouse une petite carte dont le tampon postal porte la date du 24 novembre. Le texte en est présenté ci‑après avec une orthographe harmonisée, dans le seul souci de clarté, sans jugement porté sur son auteur.
« Chère Henriette, Je profite d’un petit moment pour te faire savoir qu’en ce moment je me porte bien. Écris‑moi une lettre, cela me fera plaisir. Ne m’envoie rien. Embrasse bien les enfants pour moi. Ton petit homme, Jules, qui t’embrasse bien fort et qui pense à toi et à ses enfants. »
L’écriture de cette carte est caractéristique des correspondances de soldats en 1914. Beaucoup d’hommes mobilisés, issus de milieux ruraux ou ouvriers, n’avaient connu qu’une scolarité brève ; leur écriture est donc simple, spontanée et parfois phonétique. Cette graphie reflète le niveau scolaire d’une grande partie des mobilisés de la première année de guerre.
La nature comme la gravité de la blessure de Jules Naudet ne sont pas précisées sur sa fiche matricule. Celle‑ci ne la mentionne même pas.
Faute d’indications médicales ou administratives, il demeure impossible de déterminer s’il fut évacué vers l’arrière après sa blessure ou simplement soigné dans un poste de secours installé à proximité immédiate de la ligne. Les documents conservés ne permettent pas davantage d’établir la durée exacte de son indisponibilité, laissant dans l’ombre plusieurs semaines de son parcours au front.
La date de son retour au régiment reste, elle aussi, inconnue. Les seules certitudes tiennent au fait qu’il a réintégré la 11ᵉ compagnie une fois rétabli.
Était‑il de nouveau en ligne en Artois lors de l’attaque allemande du 3 mars 1915 dans le secteur d’Aix‑Noulette ? Les sources disponibles ne permettent pas de l’affirmer.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que Jules Naudet ne reverra jamais les siens. Le 9 mai 1915, au cours d’une vaste offensive française menée dans le même secteur d’Aix‑Noulette, il est porté disparu.
Pour en apprendre davantage sur la journée du 9 mai, il suffit de cliquer une fois sur la carte suivante.
Le nom de Jules Naudet figure dans l’état des disparus du régiment pour la journée du 9 mai 1915. Sans information complémentaire, ses proches engagent des démarches auprès du Comité international de la Croix‑Rouge afin de vérifier s’il a pu être fait prisonnier et transféré en Allemagne. La réponse, reçue le 28 décembre 1915, indique qu’il ne figure sur aucune liste de captifs, ce qui laisse craindre une issue défavorable.
Aucune précision nouvelle n’étant apportée par la suite, le tribunal civil de Fontainebleau rend, le 20 janvier 1921, un jugement déclaratif de décès. L’acte est ensuite transcrit à Nemours, mettant officiellement fin à la période d’incertitude administrative entourant sa disparition.
Jules Naudet a été décoré à titre posthume de la Médaille militaire (J.O. du 16 mai et du 22 juin 1922) :
« Brave soldat. Tombé glorieusement au champ d’honneur, le 9 mai 1915, à Aix-Noulette »
Cette décoration inclut la Croix de guerre avec étoile de bronze.
Le corps de ce soldat, jamais retrouvé, repose très probablement dans l’un des ossuaires de la nécropole nationale de Notre‑Dame‑de‑Lorette, où furent rassemblés des milliers de combattants tombés dans le secteur sans avoir pu être identifiés. La mémoire familiale a toutefois conservé un lieu de recueillement : une plaque commémorative, portant son portrait, a été déposée sur la sépulture de sa fille, sans doute par son épouse, qui choisit ainsi de maintenir un lien symbolique avec le disparu. Elle-même sera ultérieurement inhumée dans cette tombe familiale, donnant à ce monument une dimension à la fois intime et profondément marquée par l’absence.
Le nom de ce soldat est inscrit sur le monument aux morts de Nemours et sur l’Anneau de la Mémoire du Mémorial international de Notre-Dame-de-Lorette.
Pour connaître la descendance des frères et sœurs de Jules Naudet, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante.
Sources :
La fiche matricule et les actes d’état civil concernant le soldat Jules Naudet ont été consultés sur le site des archives départementales de la Seine-et-Marne.
J.M.O. du 34e R.I.T.. S.H.D. de Vincennes. Réf : 26 N 781/13.
La photographie de la sépulture de la famille Naudet provient du site « Généanet ».
Site « MémorialGenWeb »
Un grand merci à M. Bordes, à A. Carobbi, à T. Cornet et aux archives départementales de la Seine-et-Marne.
Rédigée à Noulette le 16 mai 1915, cette lettre du médecin aide‑major de 1ère classe Louis Humbert s’inscrit dans la suite immédiate des combats particulièrement intenses menés autour de Notre‑Dame‑de‑Lorette. Il revient sur les journées du 9 au 15 mai, marquées par l’attaque du 9 et par les engagements successifs qui ont suivi.
Louis Humbert évoque avec émotion deux officiers qui lui sont chers : le capitaine Panchaud, blessé en tête de sa compagnie, et le lieutenant Wichard, qu’il croit encore, au moment d’écrire, avoir été fait prisonnier. Les faits montreront plus tard qu’il est mort des suites de ses blessures, peu après avoir été capturé. Cette méprise, fréquente dans la confusion des assauts, confère à la lettre une tonalité d’autant plus poignante : on y perçoit l’espoir, la confiance dans la survie d’un camarade, et l’angoisse qui affleure derrière les mots.
À travers un récit précis et mesuré, se dessinent les efforts des unités engagées, les pertes, les blessures, l’organisation du service médical et la fatigue accumulée. Malgré la tension des jours écoulés, Louis Humbert conserve un ton volontaire, soucieux de rassurer les siens tout en relatant fidèlement ce qu’il a vu et vécu.
« Noulette - le 16 mai 1915,
Ma chère Josette,
C’est aujourd’hui dimanche et voici qu’enfin, je te donne de mes nouvelles, toujours excellentes.
Voilà 8 jours que nous sommes ici, nous y avons passé de rudes journées, ainsi que tu as dû le voir par les communiqués officiels. Je n’ai donc que peu de chose à ajouter et nul besoin de te raconter tout ce que nous avons fait au point de vue opérations militaires.
J’ai envoyé rapidement une carte bleue à Madeleine en réponse à sa grande lettre, où elle se faisait certainement le reflet de ce qu’on pense partout dans le pays.
Elle a beau railler mon optimisme, c’est peine perdue. L’optimisme, chez moi, est incurable quoiqu’il arrive, vous le savez bien, et il est en ce moment plus vivace que jamais, malgré notre échec des derniers jours.
Tu vas être surprise de m’entendre parler d’échec ! Entendons-nous. Nous faisions une opération de grande envergure, en attaquant Notre-Dame-de-Lorette, de face, et sur les deux flancs. On espérait prendre dans un étau les positions ennemies sur un front de 5 km. Fermer l’étau à Souchez, et, grâce au troupe disponibles et à la faveur de la surprise, foncer sur Douai, et, remporter ainsi une victoire dont les conséquences auraient été semblables à celles de la bataille de la Marne.
L’aile droite a bien marché, le centre et l’aile gauche ont été arrêtés par une résistance qui n’a pu être vaincue. Il semble que tout se réduise à un succès local, succès important, certes, mais que les renforts ennemis n’ont pas permis de changer en succès général.
Qu’importe ! ce n’est que partie remise. Ce qui est intéressant, c’est qu’il est maintenant démontré que les tranchées peuvent être enlevées, même en lignes successives ; que les villages peuvent être pris, même quand ils sont puissamment organisés ; que le front ennemi peut-être percé.
Un jour viendra où, avec un peu de chance, aidant notre préparation méthodique admirable dans les moindres détails, un point cédera et permettra de faire la trouée définitive et complète.
Nous étions sur le qui-vive depuis plusieurs jours et, avec un entrain superbe et une confiance absolue dans le résultat, nous nous apprêtions pour l’attaque fixée d’abord au 7, puis au 8, enfin au 9.
Le 8, une attaque sur Liévin nous donnait une partie de l’ouvrage blanc que j’ai devant les yeux depuis nos postes de secours à Noulette. Le 9, dans la nuit, le régiment prenait son poste de combat à 4 heures du matin. La préparation d’artillerie est extrêmement violente, comme aux 3, 4 5 et 6 mars, et toujours sur le même point.
À 10 h 00, assaut.
J’étais allé voir le spectacle depuis la lisière du parc du château de Noulette. Il faisait un soleil, le soleil de la victoire. Le 1er bataillon quitte ses tranchées et s’avance au pas. Le 3e bataillon en fait autant, l’artillerie continuant à tirer.
Je vois, à 300 mètres, la 11e compagnie, avec le lieutenant Wichard, admirablement alignée, se coucher à 30 mètres des tranchées ennemies, puis, recevant des obus, se jeter d’un seul bond dans les fameuses sapes perdues le 3 mars.
Puis, plus rien ! La lutte continue dans les boyaux vers la tranchée du fond de Buval. Wichard est blessé au bras et au côté par une balle. Il refuse de se faire emporter. Le capitaine Grüneissen (12e) est blessé mortellement, également à la tête de sa compagnie. Le capitaine Panchaud, qui commande le bataillon, est blessé d’une ou deux balles à la mâchoire, au cou et à l’épaule. Il revient après avoir passé le commandement. C’est Jean qui commande le bataillon. Un instant de flottement, un peu d’hésitation, le 1er bataillon et la 13e D.I., à droite, ont marché moins vite. Le fortin de la crête, tire de ses deux mitrailleuses ; Jean Pierre, comme on l’appelle, nous cause quelques pertes. L’artillerie allemande inonde le terrain de shrapnels. On n’avance pas. La lutte continue à coups de grenades, et on se contente d’organiser le terrain conquis, sans pouvoir progresser.
Pendant ce temps, le 33e C.A. atteint Givenchy et Souchez, mais l’autre branche de l’étau ne se referme pas… Alors, attaques et contre-attaques.
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Le 2e bataillon entre en ligne ; les chasseurs à pied, 31e et 10e, pendant les jours suivants. Le 158e R.I. enlève à gauche quelques tranchées. Mais Jean-Pierre est toujours là…
Nous avons gagné du terrain, notre ligne est en avant de celle occupée en février. Les Allemands ont fait de grosses pertes et nous avons des prisonniers.
Seulement, nos deux divisions ne sont pas disponibles et les renforts allemands ont eu le temps d’arriver. On continue cependant l’offensive. Qui se lassera le premier ? J’espère bien que ce n’est pas nous.
Pour en apprendre davantage sur la journée du 10 mai 1915, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante.
Pendant tout ce temps, j’étais à Noulette où j’avais organisé le service médical du secteur. Mon médecin auxiliaire, Chaffaut était malade et remplacé par Ducuing, des brancardiers divisionnaires. Il est resté 4 jours au bois 5, en toute première ligne, admirable de sang-froid et de dévouement, et il n’avait jamais vu le feu !
Te dire les blessés qui me sont passés par les mains, c’est assez difficile. Il y en a eu cependant moins que je ne le pensais. Tout a très bien fonctionné, Cleu et M. Mancha m’en ont fait des compliments.
L’un des premiers blessés a été ce pauvre Panchaud, courageux, comme toujours, et qui va enfin avoir une croix méritée depuis longtemps. Pourvu qu’il puisse en jouir. Je suis assez inquiet à son sujet et c’est avec une grosse émotion que je l’ai embrassé avant son départ. Il était avec Wichard, celui que j’aimais le mieux et notre amitié ancienne s’était étroitement resserrée ces derniers temps, depuis qu’il avait pris le commandement du bataillon. J’attends avec anxiété de ses nouvelles.
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Quant à Wichard, une contre-attaque allemande avait permis à l’ennemi de reprendre les quelques mètres de boyau où il se trouvait et il a été fait prisonnier, comme nous l’ont confirmé le lendemain des prisonniers faits à proximité.
J’ai écrit à Madame Wichard pour lui annoncer cette malheureuse nouvelle et pour l’encourager à attendre avec patience les renseignements qu’il lui fera certainement parvenir sous peu.
Sa compagnie a été magnifique, il la commandait vraiment et ses hommes avaient une grande confiance en lui. Il était parti le premier, revolver en main, et avait donné l’exemple., comme d’habitude. On dit qu’on ne décore pas les officiers prisonniers, c’est grand dommage, car les croix données après la campagne n’auront pas la même valeur.
Si tu vois Madame Laure, tu pourras lui donner quelques détails qu’elle connaîtra vraisemblablement par Madame Wichard.
Je fais, en tout cas, les souhaits les plus chaleureux pour qu’il n’ait pas reçu une blessure grave et qu’il se rétablisse promptement. S’il est en bonne santé, c’est le principal. Son moral ne se laissera certainement pas attaquer par la captivité.
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Mes brancardiers ont été admirables. Mon caporal infirmier, Baraillier, qui était allé au bois 5 pendant les bombardements violents, a eu le bras gauche traversé par un shrapnel. J’espère que ce sera peu de chose. J’ai demandé à Cleu de penser à lui pour une citation. Il y a bien droit, et par les services rendus depuis le début de la campagne, par son dévouement de tous les jours et pour sa blessure.
Nous avons peu dormi, tu le penses bien, pendant toutes ces journées et tout le monde était éreinté.
Depuis hier, nous sommes au repos. J’avais près de moi depuis le début, l’abbé Marchal de Saint-Dié, vicaire à Épinal, dont je t’ai déjà parlé, et qui est aumônier aux brancardiers divisionnaires. Nous couchions ensemble dans un abri récemment construit. Nous avons, pour notre part, été moins bombardé qu’en mars. Malgré cela, nous avons reçu, près de nous, quelques visiteurs. L’un d’eux, de bonne taille, est tombé dans le boyau d’accès de l’abri à 3 mètres de moi, pendant mon dîner, et m’a couvert de terre, en brisant les carreaux.
Comme j’avais une grosse fluxion du côté droit, il m’a évité la peine de mâcher un bœuf qu’une cuisson savante n’avait pu attendrir.
Je n’ai guère eu le temps de prendre quelques photos. Celle de l’attaque aurait été superbe si j’avais eu un appareil stéréoscopique. Avec le mien, cela n’aurait rien donné.
J’en ai pris une du bois 5 où j’étais allé installer mon poste de refuge. Je t’envoie celle du colonel et de Cleu à Olhain.
Tu as dû recevoir les autres, ainsi que ta correspondance. J’espère que le facteur de Corbenay n’y aura pas jeté un coup d’œil indiscret.
J’ai bien reçu vos lettres. Celle de Madeleine, récit de son voyage à Gérardmer, celle que tu as écrite de Saint-Dié, si triste, celle de Léopold, pas gaie non plus.
Je n’ai pas eu le temps d’en subir l’impression, j’étais trop occupé. Pauvre maison, je la vois presque en ruines. Et tout est si gai à Saint-Dié paraît-il !
Kuches, que je viens de voir, me dit qu’on y mène une vie extrêmement joyeuse. Il paraît que quelques dames jettent leur bonnet par-dessus le moulin. Madame Georges en serait, dit-il, et d’autres.
Tu me raconteras sans doute ces potins encore plus tristes que tout le reste. As-tu vu Ferry ? Oui, sans doute. Enfin, je ne te questionne pas. Écris-moi longuement, un vrai journal très détaillé, en plusieurs tomes si tu veux. Je l’attends avec impatience, comme j’ai accueilli ta lettre avec joie.
En ce moment, c’est le printemps splendide. Les pommiers et les lilas nous entourent et sont en fleurs. Le soleil est chaud et agréable et je voudrais être auprès de vous tous.
Je vous embrasse de toute mon affection et je vous envoie toutes mes tendresses.
Louis »
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Sources :
Correspondance inédite du médecin aide-major de 1ère classe Louis Humbert.