Ce blog est dédié : aux humbles et aux anonymes qui auraient certainement préféré continuer de pousser la charrue et cultiver leurs champs pour nourrir les leurs, aux ouvriers et aux artistes qui furent dans l'impossibilité d'achever leurs œuvres, aux savants qui gardèrent leurs inventions dans un petit coin de leur tête et qui ne purent jamais les réaliser, et à tous les autres…
N‘oublions pas les mères, les épouses et les maîtresses de tous ceux engagés dans la Grande Guerre de 1914-1918. Souvent, elles durent porter le lourd fardeau des drames de la « petite histoire dans la grande histoire ». Comme dans tous les autres conflits, les femmes des combattants ont souffert de cette guerre et sont restées absentes et silencieuses dans les écrits un siècle plus tard...
Que de destins brisés !
Bonjour à toutes et à tous et bienvenue sur le blog du 149e R.I..
Tout a débuté par une recherche généalogique pour combler les « blancs » de l'histoire familiale. Ensuite, il y a eu la découverte d'un ancêtre qui appartenait à ce régiment.
Son nom, Camille Foignant, est inscrit sur le monument aux morts de la ville d’Épinal à côté de celui de son frère Marcel. Le premier de mes grands-oncles, Camille, soldat au 149e R.I., a été tué en novembre 1914 sur le front belge.
Le second, Marcel servait dans le 407e R.I.. Il est décédé en mai 1918 à l’hôpital d’évacuation n° 18 à Couvrelles dans l’Aisne.
Si vous souhaitez en savoir plus sur l’histoire de Camille et de la famille Foignant, vous devrez cliquer une fois sur l'image suivante pour avoir accès à la page correspondante.
Après avoir consulté quelques documents, j’ai eu la chance de trouver un exemplaire de l'historique de ce régiment chez un bouquiniste. Par la suite, j’ai pu lire deux ou trois ouvrages concernant de près ou de loin l’histoire du 149e R.I..
Après mûre réflexion, je n'ai pas trouvé de meilleure idée que de créer ce blog pour raviver le souvenir des Vosgiens, des Parisiens, des Berrichons, des Jurassiens et des Ardéchois qui composaient cette unité. Ces hommes constituaient le plus gros du contingent de ce régiment, de l’aube du conflit jusqu'aux terribles pertes des combats des mois de mai et de juin 1915 du côté de Notre-Dame-de-Lorette. Par la suite, le régiment perdra de son « identité régionale ».
Je tiens à remercier les nombreuses personnes qui m'ont apporté leur aide précieuse avec générosité et sans compter. Particulièrement celles qui m'ont aidé à clarifier la "reconstruction " de certains passages du parcours du 149e R.I. (elles sauront se reconnaître).
Je remercie également toutes les familles et tous les passionnés qui m'ont communiqué sans aucune hésitation leurs documents, leurs photos ou encore les témoignages et les lettres qui ont été écrites par les anciens du régiment. Une chaleureuse poignée de main à tous les photographes qui ont eu la gentillesse de prendre sur leur temps, et qui se sont déplacés dans les différentes nécropoles et cimetières de France et de Belgique. Grâce à leur travail, l'album photo intitulé « La Grande Nécropole » continue de s'enrichir au fil du temps.
Mais avant tout, il me faut citer le Service Historique de la Défense qui se trouve à Vincennes, sans qui ce petit travail de mémoire n’aurait jamais pu voir le jour. Il est très important de rappeler que ce dernier a eu la riche idée de rendre accessibles les journaux de marches et des opérations sur Internet. Cela donne maintenant la possibilité à tous d’accéder en quelques secondes à ces précieux documents, pour tous ceux qui s'intéressent de près ou de loin à cette période de l'histoire. Il faut savoir que les J.M.O. sont de véritables sésames pour comprendre les différents mouvements de troupes, les dates des combats, les périodes de repos et bien d'autres choses encore. C'est une source impressionnante d'informations.
Hélas, le J.M.O. « fantôme » du 149e R.I. a disparu depuis fort longtemps. A-t'il été détruit durant la guerre ? A t'il été considéré comme « prise de guerre » lors d'une attaque allemande ? A-t'il été « emprunté » et jamais restitué après-guerre ? Cela restera, certainement encore longtemps, une énigme. Seule subsiste la période d'août 1914, ce qui reste bien « maigre » pour comprendre le parcours du régiment tout au long du conflit. Quant au J.M.O. de la 85e brigade, il reste peu généreux en détails précis.
Comment utiliser au mieux ce blog ?
Colonne de gauche :
La rubrique « articles récents » offre la possibilité de découvrir les derniers textes publiés
De nombreux thèmes divers et variés sont regroupés sous l’étiquette « Catégories principales». À titre d’exemples, vous pouvez facilement retrouver les documents envoyés par les familles des descendants de soldats du 149e R.I.. Il y a également un chapitre intitulé « parcelles de vie » qui aborde les destins individuels des officiers, sous-officiers et hommes de troupe et bien d’autres choses encore.
En dessous, vous trouverez une galerie d'images qui contient les albums-photos du régiment pour les années 1902, 1905, 1908, 1909 et 1911. Quelques portraits de soldats et d'officiers, ainsi que des cartes postales antérieures à la guerre y sont également visibles. Les sépultures de nombreux hommes du 149e R.I. peuvent se voir dans les albums qui s'intitulent « La Grande Nécropole du 149e R.I. ».
La chronique « Archives » se trouve juste après cette série d’albums-photos, celle-ci possède un classement chronologique des articles, lisibles par mois de parution.
Colonne de droite :
Vous pouvez consulter d’autres blogs et sites « amis » qui sont consacrés au 149e R.I., à d'autres régiments et à la Grande Guerre.
À la suite de cette série de liens vous pouvez directement accéder aux tableaux des pertes du régiment et au tableau récapitulatif des sépultures qui se trouvent dans l’ensemble des albums « La Grande Nécropole du 149e R.I. ».
La fonction « tag » est très pratique. Elle permet de rassembler l'ensemble des sujets en fonction des lieux et des années. Il suffit, par exemple de cliquer sur le lien « Artois juin 1915 » pour que vous puissiez lire tout ce qui touche à cette période dans ce secteur.
Colonne centrale :
On y trouve les articles publiés sur ce blog. Elle se nourrit, au fil des semaines, de nouveaux textes, photos et documents qui y sont déposés régulièrement.
Avec mes plus vifs remerciements aux personnes et aux associations suivantes, pour leurs aides et leurs contributions. Elles ont permis la construction de ce blog pour que l’histoire, le souvenir et la mémoire des hommes du 149e R.I. dans la tourmente de la Grande Guerre ne sombrent pas trop vite dans l’oubli.
Mesdames : M.C. Allognet, M. Alzingre, S. Augier, N. Bauer, M. Bordes, V. Bourdon, J. Breugnot, S. Carluer, N. Cornet, D. Fargues, E. Gambart, D. Grandemange, C. Lacoste, A.M. Lalau, C. Leclair, A. Malfoy, S. et O. Martel, A.C. Mazingue-Desailly, A. Mercenat, C. Miolane, R. Mioque, C. Paulhan,, V. Quevaine, F. Tabellion, F. Thomas et M. Yassai.
Le service historique de La Défense de Vincennes (S.H.D.), l'association « Bretagne 14-18 », le site « pages 14-18 » et le collectif « Artois 1914-1915 ». Les directions interdépartementales des anciens combattants de Bordeaux, de Limoges, de Metz, de Montpellier, de Strasbourg et de Rouen. L'établissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (E.C.P.A.D.), les archives médicales hospitalières des armées de Limoges, google earth, les archives départementales des Vosges, les archives municipales d'Épinal, le conseil départemental de la Haute-Marne, les mairies de Belfort, de Béziers, d'Épinal et de Saint-Nabord.
Messieurs : S. Agosto, F. Amélineau, J.C. Balla, J. Baptiste, F. Barbe, P. Baude, F. Besch, P. Blateyron, J.M. Bolmont, L. Bonnafou, M. Brisset, D. Browarski, A. Carobbi, P. Casanova, A. Cesarini, J.N. Chapron, J. Charraud, A. Chaupin, T. de Chomereau, M. Clément, G. Coffinet, P. Cordonnier, T. Cornet, J.N. Deprez, C. Didierjean, J.L. Gothland, J.F. Durand, R. Duruelle, M. Embry, B. Étévé, B. Faure, M. Faure, A. Fresquet, C. Fombaron, J. Foussereau, N. Galichet, J ; Galichon, O. Gerardin, J.L. Gerber, R. Gillot, D. Gothié, D. Guénaff, G. Guéry, M. Guignard, I. Holgado, E. Huguenin, J. Huret, J.M. Karpp, G. Lalau, P. Larbiou, J.M Lassagues, J.M. Laurent, V. Le Calvez, M. Lepage, P. Lescallier, G. Leroux, P. Lochet, M. Lozano, É. Mansuy, Y. Marain, R. Menvielle, G. Monne, R. Neff, G. Noël, A. Orrière, J.F Passarella, A. de Parseval, F. Pech, H. Perocheau, F. Petrazoller, B. Pierre, J.F. Pierron, H. Plote, J.L. Poisot, M. Porcher, P. Pruniaux, F. Radet, R. Richard, L. Rico, J. Riotte, S. et D. Robit, F. Sayer, O. Sautot, E. Schaffner, E. Surig, C. Terrasson, T. Vallé, M. Vassal, B. Verger, F. Videlaine, A. Vigne et G. Watbled.
La famille Aupetit et la famille Destour.
Cette liste s'agrandira au fur et à mesure des découvertes futures.
Une question, une précision, des documents sur le 149e R.I. ? N’hésitez pas à me contacter à l’aide de ce lien/adresse. Pour m'envoyer un message, il suffit de cliquer une fois sur l'image suivante.
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Florentin Gabriel Marcel Gérardin est né le 27 avril 1881 dans la maison de son grand‑père maternel, à Longeville‑lès‑Metz, en Moselle; c’est un territoire allemand depuis le traité de Francfort du 10 mai 1871.
Son père, Pierre Gabriel Eugène Gérardin, sert comme officier d’administration au sein de l’intendance militaire du 6ᵉ corps d’armée. Sa mère, Marie Joséphine Mathilde Raguet, âgée de vingt‑trois ans, ne travaille pas. Le couple réside à Châlons‑sur‑Marne.
L’enfance de Marcel est marquée par deux deuils successifs. Sa mère meurt à Pont‑à‑Mousson le 27 septembre 1894, à l’âge de trente‑sept ans ; il a alors treize ans. Quatre ans plus tard, le 15 avril 1898, quelques jours avant son dix-septième anniversaire, son père décède à Lyon.La majorité étant fixée à vingt-et-un ans, Marcel Gérardin est placé sous tutelle.
Son parcours scolaire demeure inconnu : aucun document n’a permis d’identifier les établissements qu’il a pu fréquenter. Sa fiche matricule indique toutefois un degré d’instruction 4, niveau particulièrement élevé pour l’époque.
Cette mention atteste qu’il lit couramment, écrit avec aisance, sait rédiger des textes structurés et maîtrise les opérations arithmétiques usuelles. Elle témoigne d’une formation dépassant nettement le cadre de l’école primaire ordinaire.
Engagement et débuts militaires (1899–1901)
Le 7 juin 1899, Marcel Gérardin signe un engagement volontaire de quatre ans à la mairie de Nancy. À peine âgé de 18 ans, il obtient l'autorisation de son tuteur et dut faire le choix d'arrêter ses études à cette occasion.
Il est alors inscrit sur la liste de recrutement de la classe 1901 de la subdivision de Toul, sous le numéro 151 de tirage du canton de Pont‑à‑Mousson. Il choisit d’intégrer le 69ᵉ R.I. de Nancy.
Grâce à cet engagement anticipé, il accède rapidement à la formation de caporal : il est nommé à ce grade le 11 janvier 1900, puis promu sergent le 10 mars 1901, moins de deux ans après son arrivée au corps.
Rengagements successifs et progression (1902-1908)
Le 21 novembre 1902, Marcel Gérardin se rengage pour deux ans, avec effectivitéle 7 juin 1903. Le 20 septembre 1903, il passe dans la catégorie des sous‑officiers rengagés avec prime. Le 1ᵉʳ mars 1905, il signe un nouveau rengagement de trois ans, à compter du 7 juin 1905, puis prolonge encore son service d’un an le 19 mai 1908, à effet du 7 juin 1909.
Discipline et punitions (1901-1905)
Les relevés disciplinaires conservés dans son dossier d’officier au S.H.D. de Vincennes laissent apparaître un jeune sous-officier encore en phase d’assimilation des exigences du métier ; cette situation estaccentuée par le fait qu’il est plus jeune que nombre des conscrits placés sous son autorité.
Les sanctions, régulières mais modestes, portent presque toujours sur les mêmes manquements : retards, négligences dans la tenue ou dans l’exécution du service, imprécisions dans la transmission d’ordres ou la rédaction de rapports.
En 1901, les observations concernent surtout des retards ou des erreurs de communication, signes d’une adaptation encore incomplète au rythme du service.
L’année 1902 révèle des responsabilités plus lourdes : absence à une marche, retard lors d’une mobilisation, compte rendu erroné.
En 1903 et 1904, les remarques de « négligence » témoignent des exigences croissantes liées à des fonctions plus techniques. En 1905, la sanction vise un manquement collectif qu’il a laissé passer.
Ces notations, brèves et factuelles, ne révèlent pas une indiscipline réelle. Elles s’inscrivent plutôt dans le parcours habituel d’un jeune sous‑officier en formation, dans une armée où la rigueur quotidienne faisait partie intégrante de l’apprentissage. Elles dessinent le portrait d’un homme encore en construction, mais attentif et capable de progresser, qui saura transformer ces années d’ajustement en une véritable maturité professionnelle ; ceci sera confirmé,quelques années plus tard, par les appréciations particulièrement élogieuses reçues à l’école de Saint‑Maixent.
Fonctions exercées au 69ᵉ R.I. (1903–1908)
Du 13 avril au 18 septembre 1903, Marcel Gérardin occupe les fonctions de sergent fourrier, chargé notamment de la gestion des vivres, des effets et de la comptabilité de la compagnie. À l’issue de cette période, il retrouve les fonctions de sergent de compagnie, qu’il exerce sans interruption jusqu’au 14 octobre 1908. En 1907, il est sous‑officier à la 7ᵉ compagnie.
Admission à Saint-Maixent
Après quatre tentatives infructueuses, il obtient en 1907 le certificat d’instruction militaire théorique et pratique, condition nécessaire pour se présenter au concours d’entrée de l’École militaire d’infanterie.
Le 15 octobre 1908, Marcel Gérardin est admis à la 29ᵉ promotion de l’établissement de Saint‑Maixent, la promotion Lannes. Il est affecté au 3ᵉ groupe, placé sous la responsabilité du capitaine instructeur Aubry. Le 6 août 1909, ce dernier porte l’appréciation suivante :
« Bonne tenue et bonne attitude devant la troupe, caractère énergique et sérieux, de la volonté, ne se laisse pas décourager quand il n’obtient pas des résultats en rapport avec son travail. Très vigoureux, actif, excellent esprit, très consciencieux, très dévoué ; bonne instruction militaire théorique et pratique ; assez de coup d’œil et de décision sur le terrain. A fait de très grands progrès en instruction tactique, est en très bonne voie actuellement. Bonne aptitude au commandement, bon instructeur, désireux de se rendre utile, plein de bonne volonté. Fera un très bon officier de peloton, continue encore à développer son aptitude générale s’il est un peu conseillé. S’annonce comme devant être un auxiliaire précieux dans une compagnie dès qu’il sera à la tête d’un peloton. »
Au 149ᵉ R.I.
À sa sortie de Saint‑Maixent, le 30 septembre 1909, où il est classé 118ᵉ sur 163, Marcel Gérardin est nommé sous‑lieutenant dès le lendemain. Il rejoint le 149ᵉ R.I. en garnison à Épinal.Le jeune officier poursuit alors sa carrière et obtient le grade de lieutenant deux ans plus tard.
Au début de l’année 1912, du 5 février au 18 mars, il est détaché à l’école régionale de ski de Gérardmer. Cette période hivernale d’instruction est d’ailleurs relevée dans l’appréciation portée le 1ᵉʳ avril 1912 par le colonel Nautré, chef de corps du régiment, qui souligne :
« Très bon officier de peloton, vigoureux, actif, zélé et dévoué. A bien secondé son capitaine pendant l’hiver, dans l’instruction des recrues. A été détaché pendant 45 jours à l’école de ski de Gérardmer. »
Quelques mois plus tard, le 10 octobre 1912, son successeur, le colonel Menvielle, confirme cette excellente impression. Il insiste sur la conscience professionnelle du jeune officier, son dévouement, sa vigueur, ainsi que sur ses qualités de chef de section de mitrailleuses :
« Officier très dévoué, faisant tous ses efforts pour s’acquitter au mieux de tous ses devoirs qu’il remplit avec la plus grande conscience, donne toute satisfaction à son commandant de compagnie et est en même temps un bon chef de section de mitrailleurs. Très vigoureux, très apte à faire campagne. Fréquente la salle d’armes. »
L’année suivante, le 10 avril 1913, une nouvelle appréciation vient confirmer la constance de son engagement :
« Le lieutenant Gérardin s’affirme comme un excellent officier, consciencieux, zélé, dévoué, très vigoureux et ayant beaucoup d’allant. Continue à commander avec compétence la section de mitrailleuse du bataillon et sait l’employer à propos sur le terrain. Très apte à faire campagne. »
Notonsqu’aucune formation spécifique de commandement d’une section de mitrailleuses n’apparaît dans son dossier individuel conservé au S.H.D., ce qui laisse penser qu’il a acquis cette compétence directement au sein du régiment, par la pratique et la confiance de ses supérieurs.
Le 7 juin 1913, avec l’autorisation réglementaire du général commandant le 7ᵉ C.A., formalité alors obligatoire pour tout militaire, et qui ne sera supprimée qu’en 1965, Marcel Gérardin épouse Maria Yvonne Marchal à Saint‑Dié. Le couple n’aura pas de descendance.
Le 25 septembre 1913, le colonel Menvielle confirme une nouvelle fois la valeur de l’officier :
« Continue à mériter les mêmes bonnes notes. A très consciencieusement assuré l’instruction de la section de mitrailleuse du 2ᵉ bataillon qu’il a su employer judicieusement au cours des opérations exécutées par le régiment de même qu’aux manœuvres d’automne. Caractère gai et toujours égal, très vigoureux et très apte à faire campagne. »
Conflit contre l’Allemagne
L’été 1914 met brutalement fin à la longue période de paix que connaissait l’Europe depuis 1871. Alors que la tension avec l’Allemagne devient critique et que la guerre apparaît inévitable, l’armée française applique les mesures prévues par le plan XVII : envoyer immédiatement des troupes vers la frontière afin d’éviter toute surprise stratégique.
Le 149ᵉ R.I. reçoit l’ordre de se porter en avant. Il occupe une position essentielle : couvrir les zones de concentration, observer les mouvements ennemis et ralentir toute avance allemande le temps que la mobilisation générale se mette en place. Avec sa section de mitrailleuses, le lieutenant Gérardin fait partie des tout premiers hommes envoyés vers la frontière, avant même l’annonce officielle de la mobilisation.
Au début d’août 1914, le régiment est successivement engagé à Wisembach, Abreschviller et Ménil‑sur‑Belvitte. Les soldats, encore novices du feu, y découvrent la violence immédiate des combats. Le 19 septembre, Marcel Gérardin se distingue avec ses mitrailleurs en contre‑attaquant l’ennemi qui tentait d’encercler le village de Souain. Cette action est mentionnée dans la citation à l’ordre du 21ᵉ C.A. du 18 janvier 1916, qui lui vaut la croix de guerre.
Après les combats éprouvants de la Marne, le 149ᵉ R.I. est redéployé vers d’autres secteurs du front. Il passe d’abord par la région de Notre‑Dame‑de‑Lorette, puis est envoyé dans la région d’Ypres. À la fin de décembre 1914, il revient en Artois, de nouveau dans le secteur de Lorette.
Avancement et responsabilités
Le 29 novembre 1914, le lieutenant Gérardin est nommé capitaine à titre temporaire. À la suite d’une vacance de cadre au 3ᵉ bataillon, le lieutenant‑colonel Gothié, chef de corps du 149ᵉ R.I., lui confie provisoirement le commandement de cette unité. Il exerce cette fonction du 9 au 20 mai 1915.
Le 9 mai s’ouvre la deuxième offensive d’Artois, vaste opération destinée à rompre les lignes allemandes entre Carency, Neuville‑Saint‑Vaast et la crête de Lorette. La 43ᵉ D.I., à laquelle appartient le 149ᵉ R.I., y prend part. Le 2ᵉ bataillon, tenu en réserve, n’est pas engagé dans les premiers assauts. Ce n’est que le 11 mai qu’il monte en ligne pour relever les compagnies du 1ᵉʳ bataillon.
Renvoyé ensuite à son arme de prédilection, les mitrailleuses, le capitaine Gérardin participe à la création de la compagnie de mitrailleuses de la 85ᵉ brigade, récemment constituée, et en prend le commandement.
Il est confirmé dans son grade de capitaine le 2 juillet 1915. Cette promotion « au choix », fondée sur l’appréciation de ses supérieurs plutôt que sur l’ancienneté, témoigne de la confiance qu’ils lui accordent.
Derniers mois de front au 10e B.C.P. et décès
À la fin de l’année 1915, le capitaine Marcel Gérardin compte déjà de nombreux engagements à son actif. Le 25 décembre, il est affecté à la 2ᵉ compagnie de mitrailleuses du 10ᵉ bataillon de chasseurs à pied, qui constitue en réalité la compagnie de mitrailleuses de la 86ᵉ brigade. Cette nouvelle affectation s’inscrit dans la continuité d’un travail apprécié depuis le début du conflit.
Lesqualités d’officier du capitaine Gérardinsont officiellement saluées quelques semaines plus tard. Le 19 janvier 1916, lors d’une prise d’armes organisée devant sa compagnie, le général commandant la 43ᵉ D.I. lui remet la Croix de guerre avec une étoile de vermeil, accompagnée d’une citation qui retrace son parcours depuis les premiers mois du conflit.
En 1916, le 10ᵉ B.C.P. est engagé à Verdun en mars et avril. En juillet, Marcel Gérardin obtient une permission. Il est admis à l’hôpital Saint‑Maurice d’Épinal le 11 juillet, en sort le 16, puis prolonge sa permission jusqu’au 24 avant de rejoindre son unité dès le lendemain. Rien ne laisse alors présager l’issue tragique qui approche.
Le 4 septembre 1916, sa compagnie est engagée dans la bataille de la Somme, où les combats atteignent une intensité extrême. Le capitaine Gérardin est mortellement frappé par de multiples éclats d’obus au cours d’une attaque dans le secteur de Soyécourt. Son corps sera retrouvé sur le champ de bataille.
Le 7 septembre 1916, l’officier d’administration Michel Jourdan, gestionnaire de l’ambulance du G.B.D. 43 et exerçant les fonctions d’officier d’état civil, constate officiellement son décès en présence du caporal Georges Tuaillon et du soldat Nicolas Creusot, tous deux de la 24ᵉ section d’infirmiers militaires. L’identification est confirmée grâce à sa plaque et à ses effets personnels.
Le capitaine Gérardin est d’abord inhumé dans le cimetière militaire de Fromerville.À nouveauinhumé le 27 janvier 1922, il repose désormais dans la Nécropole nationale de Lihons, où sa sépulture porte le numéro 2436.
Son nom est gravé sur les monuments aux morts de Pont‑à‑Mousson et d’Épinal.
En tant que veuve du capitaine, Maria Yvonne Marchal bénéficie d’une pension annuelle de 1 650 francs à compter du 5 septembre 1916, en vertu du décret du 21 avril 1917 (Journal officiel du 26 avril 1917). Elle épouse en secondes noces Eugène Lucien Coulombel le 17 juillet 1920, à Épinal.
La loi du 31 mars 1919, et notamment son article 18, précise que le remariage n’entraîne pas la déchéance du droit à pension. Elle offre toutefois à la nouvelle mariée la possibilité d’y renoncer avant la fin de l’année du remariage, en contrepartie d’un capital équivalant à trois annuités. Rien n’indique que Maria Yvonne Marchal ait fait usage de cette faculté.
N’ayant pas eu d’enfant de son union avec le capitaine Gérardin, son remariage la fait entrer dans la troisième catégorie définie par les barèmes d’application de la loi, celle des veuves remariées sans enfants. Dans ce cas, si elle a choisi de conserver sa pension, celle‑ci a été réduite de moitié. Le montant annuel passe ainsi de 1 650 francs à 825 francs, conformément aux dispositions tarifaires en vigueur entre 1919 et 1923.
Décorations obtenues :
Croix de guerre avec une palme et une étoile de vermeil.
Citation à l’ordre du 21e C.A. n° 78 en date du 18 janvier 1916
« Sur le front depuis le début de la campagne, a commandé avec vigueur et autorité sa compagnie. S’est distingué particulièrement à Souain, le 19 septembre 1914, en contre attaquant l’ennemi qui cherchait à cerner le village, à Lorette, en janvier et mai 1915, dans l’attaque des sapes ennemies et depuis,a participéà la constitution de deux compagnies de mitrailleuses dont il a fait rapidement deux unités excellentes. »
Citation à l’ordre de l’armée n° 228 en date du 25 septembre 1916
« Le 4 septembre 1916, a été,au moment de l’assaut, un modèle de bravoure et de calme pour ses chasseurs, est tombé glorieusement pour la France. Officier modeste, d’une très grande valeur morale, donnant en toutes circonstances, l’exemple du devoir et de l’honneur. A fait de la compagnie de mitrailleuses qu’il avait été chargé de former, un outil de combat de premier ordre qui, les 4, 5 et 6 septembre 1916, s’est distinguée par sa valeur, son énergie et son ardeur au combat. »
Le capitaine Gérardin a également été décoré de la Légion d’honneur à titre posthume (J.O. du 23 juin 1920).
Sources :
Dossier individuel consulté au Service Historique de la Défense de Vincennes.
La fiche matricule ainsi que les actes d’état civil de la famille Gérardin ont été recherchés et vérifiés sur les sites des archives départementales de la Moselle, de la Meurthe‑et‑Moselle et des Ardennes.
Le portrait du capitaine Gérardin est extrait du Tableau d’honneur de la guerre 14-18, publié par la revue « L’Illustration ».
Historique de l’École militaire de l’infanterie et des chars de combat - Avord 1873-1879 - Saint-Maixent 1881-1927. Saint-Maixent-l’École. Imprimerie Garnier & Cie. 1927.
La photographie du monument aux morts d’Épinal a été réalisée par J.N. Deprez.
La photographie du monument aux morts de Pont-à-Mousson est extraite du blog « Vu par Mam Léa »
Un grand merci à M. Bordes, à A. Carobbi, à T. Cornet, à J.M. Deprez, à M. Porcher, à T. Vallé, au S.H.D. de Vincennes et aux archives départementales des Ardennes, de la Moselle et de la Meurthe-et-Moselle.
20-25 mai 1915 : Réorganisation du régiment et préparation d’une nouvelle attaque
Après la relève du 19 mai, qui ramène enfin le 3ᵉ bataillon en arrière, les unités du 149ᵉ R.I. retrouvent un bref moment de répit à Petit-Sains et à la fosse 10. Les compagnies réorganisent leurs effectifs et remettent de l’ordre dans le matériel.
Dans ce contexte de réajustement, plusieurs changements interviennent dans le commandement : le commandant Schalck, revenu au régiment après sa blessure du 25 août 1914, prend la tête du 2ᵉ bataillon, tandis que le capitaine Pretet succède au capitaine Gérardin à la tête du 3ᵉ bataillon.
L’accalmie ne dure pas. Les déplacements se succèdent et les préparatifs s’intensifient, annonçant une nouvelle phase d’engagement.
20 mai 1915
L’état-major et les 1ᵉʳ et 2ᵉ bataillons stationnent à Petit-Sains ; le 3ᵉ bataillon est installé à la fosse 10.
La journée est consacrée à la réorganisation des unités de mitrailleuses. Les quatre vingt neuf mitrailleurs partis du dépôt le 12 mai sont répartis en deux groupes : une partie est versée dans les compagnies de mitrailleuses des régiments afin de combler les pertes ; le reste est affecté à la mise sur pied de la compagnie de mitrailleuses de brigade, formation récemment créée. Les opérations de regroupement, de répartition et de constitution des équipes occupent une grande partie de la journée.
21 mai 1915
Les mouvements reprennent. L’état-major et les deux premiers bataillons quittent Petit-Sains pour cantonner à Barlin. Le 3ᵉ bataillon prend position à Ruitz.
22 mai 1915
La mise en place de la compagnie de mitrailleuses se poursuit. Les cadres organisent les sections, répartissent les hommes disponibles et s’efforcent de donner forme à une unité encore en cours de construction.
23 mai 1915
La compagnie de mitrailleuses de la 85ᵉ brigade est désormais constituée. Elle est placée sous le commandement du capitaine Gérardin, un officier doté d’une solide expérience dans l’emploi des mitrailleuses. Les effectifs restent toutefois réduits : seules deux sections peuvent être mises sur pied pour l’instant, les deux autres devant attendre l’arrivée de nouveaux renforts demandés au dépôt.
La compagnie compte un excédent de huit conducteurs, conséquence de l’emploi de voiturettes plutôt que de chevaux de bât, s’y trouvent également quarante-deux hommes non instruits, dont plusieurs sont physiquement inaptes au service de mitrailleur. Cette disproportion illustre les difficultés rencontrées pour constituer une unité spécialisée en pleine campagne.
24 mai 1915
Le lieutenant-colonel Gothié reçoit l’ordre d’opérations pour une attaque prévue le lendemain. La 43ᵉ D.I. devra enlever la portion des lignes allemandes comprise entre le chemin à un trait de Noulette à Souchez et une ligne médiane entre les chemins d’Aix-Noulette et d’Angres. Les objectifs fixés sont le bois en Hache et le bois 11.
Pour cette action, la division engagera les 11ᵉ et 96ᵉ brigades. Le 149ᵉ R.I. sera placé en réserve de division : un bataillon à Boyeffles, deux bataillons, avec le lieutenant-colonel Gothié, à la fosse 10.
Les points de rassemblement sont reconnus dans la soirée.
25 mai 1915
Les bataillons quittent leurs cantonnements de Barlin et de Ruitz. À 9 h 00, ils occupent les emplacements désignés la veille.
Le 2ᵉ bataillon s’établit vers la cote 79 : faisceaux formés, hommes dissimulés pour éviter toute observation ennemie. Le 1ᵉʳ bataillon se regroupe à Boyeffles ; le 3ᵉ bataillon et l’état-major restent à la fosse 10.
12 h 40 : Après une préparation d’artillerie, l’attaque d’infanterie se déclenche.
13 h 15 : Les 2ᵉ et 3ᵉ bataillons sont envoyés à la corne ouest du bois de Noulette.
15 h 00 : Les deux bataillons, le 1ᵉʳ à droite, le 2ᵉ à gauche, sont en place, en colonne double ouverte, défilés dans la lisière ouest du bois. Les cheminements et débouchés vers le sud-est sont reconnus. Deux sections de mitrailleuses sont appelées à la disposition du chef de corps.
15 h 30 : Le 2ᵉ bataillon, sous les ordres du commandant Schalck, est mis à la disposition de la 86ᵉ brigade et envoyé aux abris des Carrières et du Ravin. Le 3ᵉ bataillon vient prendre sa place.
16 h 00 : Les bataillons subissent quelques pertes, surtout le 3ᵉ, en raison du tir de l’artillerie adverse dans le bois.
20 h 15 : Un ordre prescrit un changement de stationnement.
L’état-major, le 1ᵉʳ et le 3ᵉ bataillon s’installent à Petit-Sains. Le 2ᵉ bataillon place trois compagnies aux abris du bois de Noulette et une à Aix-Noulette.
Le ravitaillement se fait à la fosse 10 pour les 1ᵉʳ et 3ᵉ bataillons, et à Boyeffles pour le 2ᵉ.
26-28 mai 1915 : Le fond de Buval - analyse d’un verrou difficile à faire tomber
26 mai 1915
Les bataillons envoyés la veille à Petit-Sains reprennent position au bois de Noulette.
16 h 50 : Le lieutenant-colonel Gothié et un bataillon sont mis à la disposition du général Olleris.
19 h 00 : Le 2ᵉ bataillon et les 4ᵉ et 5ᵉ compagnies reçoivent l’ordre de relever le 10ᵉ B.C.P. Les deux autres compagnies du 1ᵉʳ bataillon restent aux abris du ravin.
27 mai 1915
Le 149ᵉ R.I. relève le 10ᵉ B.C.P. en première ligne. Le 25, les chasseurs ont enlevé T1, T2 et T3 au terme d’un violent combat.
28 mai 1915
Le lieutenant colonel Gothié rédige un rapport destiné au général commandant la 85ᵉ brigade. Il y expose les conclusions tirées des engagements récents : une attaque frontale dans le fond de Buval, sans préparation d’artillerie suffisante, serait vouée à l’échec.
« J’ai l’honneur de vous rendre compte que, de l’avis de Monsieur le Général Olleris et de tous les chefs de corps qui ont combattu devant la tranchée du fond de Buval, ce serait vouer à la destruction toute troupe qui voudrait franchir le fond de Buval pour attaquer le bois Carré, sans avoir muselé l’artillerie et les mitrailleuses allemandes qui enfilent ce fond d’une façon formidable et surtout, sans avoir au préalable occupé jusqu’à l5 n7 o1 l’éperon du chemin de la chapelle.
En effet, toutes les unités qui ont essayé d’occuper h1 h2 ou de franchir le fond de Buval pour remonter les pentes opposées ont été détruites ou ramenées en arrière avec des pertes considérables. »
Ce rapport est un véritable cri d’alarme. Les tentatives précédentes ont laissé des traces : sections décimées, compagnies disloquées, impossibilité de tenir sous le feu croisé.
Le général Guillemot, destinataire du rapport, en évalue aussitôt la gravité. Sa réponse, rapidement transmise, confirme la gravité de la situation et l’importance des renseignements fournis par les unités du secteur :
« Transmis. Le général commandant la 85ᵉ brigade est d’avis qu’il y a lieu de tenir le plus grand compte des indications données ci dessus par les occupants du secteur avant son arrivée.
D’autre part, il résulterait de renseignements recueillis par le commandant Bichat que la 13ᵉ D.I. n’occuperait pas les éléments de tranchée allemande bordant le talus à angle droit, de p3 à n4, toujours occupé par l’ennemi. Les éléments de la 13ᵉ D.I. se seraient reportés plus au Sud. »
Cette précision révèle une faille dans le dispositif : une zone supposée tenue par la 13ᵉ D.I. est en réalité non contrôlée.
Préparation de l’attaque du 29 mai
20 h 30 : À la réception de l’ordre d’opérations n° 366, le régiment reçoit ses instructions pour l’attaque prévue dans la nuit du 28 au 29. Le 149ᵉ R.I. devra attaquer sur le front h2–n2, avec deux bataillons déployés côte à côte. Un nouvel engagement difficile attend encore le régiment.
Du 9 au 28 mai 1915, vingt quatre soldats blessés ont succombé dans les hôpitaux où ils avaient été transportés. Leur disparition, souvent survenue plusieurs jours après les combats, témoigne de la gravité des blessures infligées.
Fichier des « Morts pour la France » du site S.G.A./Mémoire des hommes.
La photographie titrée « vue des positions allemandes vers le bois 4 - 2025 » a été réalisée par P. Lamie.
Le portrait du sergent-major Jean Archenoul et le dessin représentant la fosse 5 proviennent du fonds Archenoul.
Les portraits du commandant Faury et du capitaine Gérardin sont extraits du Tableau d’honneur de la guerre 14-18 publié par la revue « Illustration ».
Un grand merci à M. Bordes, à J. Breugnot, à A. Carobbi, à T. Cornet, à P. Lamie, à M. Porcher, au Service Historique de la Défense de Vincennes et à l’association « collectif Artois 1914-1915 ».
Comme indiqué dans la première partie, la mise à disposition des archives de Julien Hardy par la famille Browarski, et tout particulièrement par Mme F. Baranek‑Browarski, permet aujourd’hui de poursuivre la publication de ce témoignage consacré aux combats d’Artois. L’initiative de T. Cornet, qui a sollicité la famille pour rendre possible cette publication, a également joué un rôle déterminant dans la transmission de ces documents.
Cette seconde partie couvre les semaines d’avril et de mai 1915, période durant laquelle le 149e R.I. est engagé sans interruption dans le secteur d’Aix‑Noulette. Elle suit le régiment dans les jours qui précèdent l’offensive du 9 mai, puis au cœur même de l’attaque, et enfin dans les combats qui se prolongent après l’assaut initial.
Le récit du sergent Hardy éclaire avec précision le fonctionnement quotidien d’une compagnie de première ligne : relèves, missions de liaison, bombardements, évolution du matériel et conditions de combat dans un secteur particulièrement exposé.
Il témoigne aussi, sans détour, de la violence extrême des opérations d’Artois. On y voit les effets des tirs trop courts, les cadavres abandonnés dans les boyaux, les blessés qui agonisent faute de secours, les nuits sous les fusées éclairantes, et l’épuisement qui gagne les hommes après des jours de lutte ininterrompue. À travers ces notes, on comprend combien la proximité des lignes, l’intensité du feu et la désorganisation du terrain rendaient chaque déplacement dangereux et chaque mission incertaine.
La mise en ligne de cette suite permet de mieux saisir ce que furent, pour les hommes du 149e R.I., ces semaines de combats autour de Lorette ; on peut également y suivre la voix d’un sous-officier dont l’observation attentive complète utilement les sources militaires.
20 avril 1915
Nous quittons Baraffles à 9 h 00 pour nous rendre à Hersin (route de Gavion). Pour la première fois, je couche dans un lit que m’offre un employé de chemin de fer évacué.
21 avril 1915
Départ à 4 h 00 pour Sains, fosse 10 où je trouve encore un lit ! On m’envoie reconnaître l’emplacement que ma compagnie occuper demain à Noulette (abris Zeffé).
22 avril 1915
Départ à 4 h 00 pour les abris Zeffé. Vers 9 h 00, je me rends à Aix-Noulette en compagnie du caporal d’ordinaire Delvaux. ; en quittant le boyau pour traverser la route d’Arras, un 105 fusant éclate au-dessus de nous. Delvaux reçoit un shrapnell dans le crâne et est tué net ! J’en suis quitte pour un serrement de fesses !
23 avril 1915
Nous quittons Aix-Noulette (rue Zeffé) le soir pour aller occuper les tranchées de 1ère ligne à Noulette. Ma compagnie est au bois 5. Je passe la nuit au P.C. du lieutenant Guilleminot, commandant la compagnie.
24 avril 1915
Je me rends au village de Noulette, au P.C. de bataillon, pour assurer la liaison. À 14 h 00, comme j’arrive au bois 5 pour communiquer un ordre, les obus commencent à tomber dru sur notre emplacement. Nuit assez tranquille
25 avril 1915
Je reste au P.C. du bataillon de Noulette. Des obus tombent sur Aix-Noulette et Sains-fosse 10.
26 avril 1915
Je quitte le P.C. du bataillon à 14 h 00 pour aller faire le cantonnement à Petit-Sains où la compagnie arrive à 20 h 00. Je couche sur un matelas, dans la cuisine de gens évacués à Vermelles.
29 avril 1915
Je reçois la visite de mon ami Georges Toussaint de Paris, maréchal des logis au 12e R.A.C..
30 avril 1915
À 19 h 00, nous quittons Petits-Sains (route de Mazingarde) pour repartir en 1ère ligne. Je reprends ma place au P.C de bataillon à Noulette. Depuis 8 jours, le temps est magnifique. Les arbres verdissent et se couvrent de fleurs. L’alouette chante le jour et le rossignol la nuit ! Qu’il serait bon vivre sans cette satanée guerre !
1er mai 1915
Je contribue à la construction d’un boyau. Vers 15 h 00, les obus nous obligent à nous terrer. L’un tombe sur l’abri du capitaine Prétet, commandant le bataillon, sans causer de grands ravages. Accalmie à 23 h 00. Le bombardement recommence. Nous descendons à la cave de la maison en ruines où se trouve la liaison. Accalmie. Je remonte coucher sur un vieux sommier que j’ai découvert sous les décombres.
2 mai 1915
Relevé par le caporal fourrier Mouret, je quitte Noulette à 8 h 00 et remonte aux abris du bois 6, auprès du commandant de compagnie (route de Marqueffles). Pendant la nuit, une belle maison est incendiée par les obus.
3, 4 et 5 mai 1915
Repos. Le 5, à 20 h 00, nous quittons Aix-Noulette pour aller aux abris du bois 6. Je passe la nuit au P.C. du bataillon au bois 6.
6 mai 1915
À 6h 00, notre artillerie commence à tirer sur les tranchées allemandes de Notre-Dame-de-Lorette. Les effets me paraissent foudroyants.
7 mai 1915
Toujours aux abris du bois 6. Non loin de ma compagnie, je vois employer des mortiers en bronze datant au moins du 18e siècle, pour envoyer des projectiles dans la tranchée ennemie. Après avoir chargé ces bouches à feu avec de la poudre noire, on introduisait un morceau de bois cylindrique correspondant à peu près au calibre du mortier. À l’extrémité supérieure de ce morceau de bois était fixée une sorte du de cuveau que l’on remplissait de grenade. L’explosion de la charge de poudre envoyait le baquet et son contenu du côté des Boches, mais dégageait en même temps un épais nuage de fumée, permettant à ceux-ci de repérer, sans difficulté, l’emplacement de notre antique engin de tranchée.
Alors, il n’y avait plus qu’à se sauver ; car une volée d’obus ne tardait pas à venir nous faire passer l’envie de recommencer nos expériences moyenâgeuses, tout au moins, au même endroit !
Le calme revenu, on se mettait à la recherche, à l'aide de pelles et de pioches, du malheureux mortier enfoui sous terre par les explosions des percutants ! Quels engins inoffensifs comparés aux puissantes torpilles allemandes.
Hélas, nous n'étions pas encore à la page pour soutenir efficacement la guerre des tranchées ! Notre matériel, surtout, ne nous permettait pas de combattre à armes égales un ennemi tenace et courageux. Il faut le reconnaître ! Et c'est une cause essentielle de l'importance des pertes que nous avons à déplorer !
8 mai 1915
De 8 h 00 à 10 h 00, notre artillerie bombarde violemment le plateau de Lorette et de 15 h 00 à 17 h 00, les abords de la fosse Calonne. À 9h 00, je quitte le P.C. du bataillon (bois 6) pour me rendre au bois 5, non loin du bois des Boches.
9 mai 1915
Depuis quelques jours, il est question d’une attaque générale ! On a approvisionné les compagnies en munitions, cartouches, grenades sacs à terre, outils, gabions, vivres, etc. On a préparé des pistes pour la cavalerie, l’artillerie et les convois. Bref, on compte pouvoir percer ! Vers 5 h 00, commence, dans la direction du nord, une canonnade intense, qui va toujours en s’accentuant jusqu’à ce que cela devienne un roulement ininterrompu ! Il paraît que ce sont les Anglais qui préparent leur attaque ! Ils y mettent le prix !
Sûrement qu’il n’y aura plus un seul Boche devant eux lorsque leur infanterie va sortir ! Il leur faut cela, sans quoi… ? De notre côté, je constate que notre artillerie lourde commence aussi à envoyer quelques « maous » sur les tranchées ennemies. Je vois avec plaisir les sacs à terre sauter en l’air, avec des morceaux de bois, des piquets de fils de fer et de gros blocs de terre ! C’est déjà mieux qu’au mois de mars ! Le canon de 58 de tranchée a remplacé le mortier en bronze. Il envoie des bombes à ailettes qui ont l’air de faire du beau travail. Il fait un temps splendide. On a confiance. Vers 8 h 00, alors que le bombardement semble ralentir du côté des Anglais, il se fait plus violent face à nous. Toutes nos batteries crachent et le sommet du plateau n’est plus qu’un nuage de fumées noires, grises, blanches et vertes…
Mais l’artillerie boche riposte et cause de graves dégâts dans nos tranchées pleines de troupes. Le vacarme dure jusqu’ à 9 h ½ ou 10 h 00. Puis c’est l’attaque d’infanterie.
Mon bataillon et le 3e prennent deux lignes de tranchées. Résultat qui me paraît maigre par rapport à l’importance de la préparation !
Beaucoup de blessés passent, dont le commandant du 3e bataillon et le sous-lieutenant Giray de ma compagnie. Il paraît que mon ami, le sous-lieutenant Collot, s’est distingué. Vu passer quelques prisonniers, dont deux sous-lieutenants et un sous-officier. Le poste de liaison étant rempli de blessés, nous nous tenons dans celui du 3e bataillon qui est tout proche. On n’a pas fermé l’œil de la nuit.
Pour en apprendre davantage sur la journée du 9 mai, il suffit de cliquer une fois sur la carte suivante.
10 mai 1915
Nous restons sur nos positions. La bataille continue, surtout à coups de grenades.
11 mai 1915
À 23 h 00, nous allons relever les chasseurs sur le plateau en suivant la parallèle nord encombrée de blessés, d’armes, d’équipement, de fis de fer… etc.
Passe le corps du commandant de Laprade du 31e B.C.P. tué le matin. Triste relève.
12 mai 1915
Nous arrivons à nos emplacements vers 1 h 1/2, sapes T0, T1, T2, etc., au -dessus du fond de Buval. Le lieutenant Guilleminot m’envoie porter le rapport d’installation de la compagnie au P.C. du bataillon qui se trouve sur la parallèle nord, dans un abri allemand profond de 4 mètres sous terre. Le chef de bataillon déclare que le billet du commandant de compagnie est très succinct et demande que je le conduise à l’emplacement de la 7e compagnie. Il m’accompagne jusqu’à l’endroit marqué en pointillés sur le croquis ci-contre. Mais quand je lui dis qu’il y a environ 80 mètres à parcourir à découvert, il fait demi-tour en déclarant que je ne connais pas l’itinéraire. Je lui réponds que c’est le chemin par lequel la compagnie s’est rendue à son emplacement et que je n’en connais pas d’autre. Je retourne à ma compagnie où je rends compte au lieutenant Guilleminot. Celui-ci, très calme, me répond : « Attendons qu’il fasse jour, on verra clair ».
Quand le jour se lève, le commandant de la compagnie examine le secteur. Je l’accompagne. La compagnie occupe une sorte de tranchée ébauchée par nos prédécesseurs, où on ne peut se tenir debout sans être vu par l’ennemi. Celui-ci doit ignorer que nous sommes là, car tout à coup, j’aperçois depuis T0, un boche debout, en bras de chemise, tête nue, occupé à envoyer des grenades dans la tranchée occupée par le 109e R.I..
Après m’être assuré de sa nationalité, au moyen de jumelles, je le vise soigneusement avec mon fusil et lui envoie une balle. On ne l’a plus revu ! Quelques minutes après, j’en aperçois un autre qui, à l’abri d’un bouclier d’acier, tirait consciencieusement sur nos camarades du 109e R.I.. Je me trouvais à sa droite et le voyais donc de profil. Avec le même soin, je le mets hors d’état de nuire. À un certain endroit, le boyau allemand qui conduit au fond de Buval présente une brèche faite par un gros obus. À tour de rôle, nous pointons notre fusil sur cette échancrure et quand un Boche passe, on appuie sur la détente et le coup a beaucoup de chance de porter.
Par contre, les Boches nous jouent une farce ! Depuis quelques minutes, nous tirions sur l’un d’eux sans qu’il décide à tomber. Au contraire, il gesticule de plus en plus. L’examinant avec ses jumelles, notre aspirant commande le cessez-le-feu ! C’était un mannequin qu’ils agitaient au moyen d’une ficelle pour mieux observer d’où venaient les coups de fusil.
Pendant ce temps, le commandant de compagnie avait achevé son rapport. Il me charge de le porter au P.C. du bataillon. C’est mon tour maintenant de servir de cible aux Boches. En effet, aussitôt parvenu dans la partie découverte du parcours, une balle m’oblige à faire un plat ventre dans un trou d’obus où il y a déjà plusieurs cadavres. Je refais 10 mètres en courant et retombe dans un autre trou et, ainsi de suite, jusqu’à la parallèle Nord, toujours encombrée de cadavres que personnes n’enlève. Il me faut marcher dessus, ce qui procure une pénible sensation de poser son pied sur un ventre gonflé !
Arrivé au P.C. du bataillon, je trouve mes camarades de la liaison occupés à dégager un abri allemand en partie bouché par notre bombardement du 9. Je les aide dans cette opération car nous faisons des découvertes intéressantes : du pain K.K., un jambon, une boîte de petites saucisses fumées, une boîte de cigares, des bidons de café, des bouteilles ayant contenu du kirsch, du beurre, etc.
Il ne faut pas que nos journaux racontent que les Boches se serrent la ceinture ! Nos cuisiniers n’étant pas montés depuis avant-hier, je mange un morceau de jambon et de petite saucisse, ce qui m’occasionne une soif terrible ! Et rien à boire ! Heureusement que le lieutenant Marchand m’offre un quart de vin.
Vers 21 h 00, un lieutenant du 10e B.C.P. arrive au P.C. du bataillon dire que sa compagnie s’est égarée en montant en 1ère ligne. Notre chef de bataillon me désigne pour conduire cette unité à son emplacement (la confiance est revenue !).
J’y vais, mais en haut de la parallèle Nord, nous sommes pris par un marmitage et huit chasseurs sont blessés. Enfin, ils arrivent à leur secteur et attaquent à 23 h 00, mais ne réussissent pas à prendre pied en face.
Il faut dire que, depuis le 9, une compagnie allemande cernée dans un fortin (que nous appelons Jean-Pierre), ne veut pas se rendre et continue à nous harceler de ses feux de derrière et de flanc, gênant considérablement nos tentatives d’attaque et renseignant en même temps son artillerie au moyen de fusées. Ce sont de rudes guerriers, il faut en convenir.
Pour en apprendre davantage sur la journée du 12 mai, il suffit de cliquer une fois sur la carte suivante.
13 mai 1915
La bataille continue : canonnade, fusillade, grenades, attaques, contre-attaques. Il fait chaud ! L’atmosphère commence à être empestée par l’odeur des cadavres. Il y a des blessés qui souffrent et se plaignent depuis 3 ou 4 jours, mais leurs cris vont en s’affaiblissant et beaucoup meurent faute de soins. La majeure partie est du 31e B.C.P.. Les brancardiers ne peuvent ou n’osent pas venir les chercher. C’est bien triste !
Dans notre petite tranchée, il ne faut pas faire dépasser sa tête, sans quoi les balles arrivent. Plusieurs curieux ont déjà payé de leur vie cette imprudence, dont le lieutenant Bienfait. À cette courte distance, la balle vous ouvre complètement le crâne.
Je continue ma pénible liaison, sautant de trous d’obus en trous d’obus ! Cette nuit, me trouvant accroupi dans l’un d’eux en attendant qu’une fusée éclairante ait terminé son sillage lumineux, je vois arriver sur moi un être humain presque nu, les yeux hagards et poussant des exclamations inarticulées, incompréhensibles. Il se couche au fond du trou et je me rends compte que c’est un de nos malheureux blessés qui délire ! Voilà la vision qui ne s’échappera jamais de ma mémoire ! Quand je repasse le matin au petit jour, il est mort. C’est une des liaisons les plus pénibles que j’ai faites.
14 mai 1915
Les hommes sont harassés. Pour comble de malheur, dans l’après-midi, une batterie de 75 tire trop court et décime notre 1ère ligne. À plusieurs reprises, je vais de la compagnie au P.C. de bataillon pour que l’on informe l’artillerie. Rien n’y fait, car le téléphone est coupé.
Nos 75 continuent leur ravage dans nos rangs. Je demande alors au lieutenant Guilleminot à aller moi-même au P.C. du colonel à la haie G. Il accepte, je pars. Arrivé au P.C. où je ne suis pas trop bien reçu, j’apprends qu’on est en train de chercher la batterie qui tire sur nous, car on ne la connaît pas. Dès qu’elle sera découverte, le tir cessera.
Je remonte à la compagnie, le massacre continue. Le lieutenant me renvoie du point V, où il se trouve maintenant dans une galerie de mine, à la haie G. Cette fois, je vois le lieutenant-colonel Gothié lui-même et je m’emballe. Il me dit « Allons, calmez-vous mon garçon ! Vous êtes énervé ! », je lui réponds : « Il y a de quoi, si vous voyiez ce qui se passe là-haut ! » Je suis exténué, il me fait asseoir et m’explique qu’il n’est pas relié directement avec les différentes batteries et qu’il ne peut que téléphoner au général commandant l’artillerie pour lui signaler ce qui se passe.
Je remonte au point V et un peu après mon arrivée, les 75 arrêtent leur travail de dévastation. Quel horrible spectacle ! Ce sont les chasseurs à pied de notre gauche qui ont le plus souffert.
Pour aller retrouver le lieutenant dans sa galerie de trou de mine, je rampe parmi les cadavres et les blessés. Un de ceux-ci, un petit caporal de chasseurs à pied qui porte la Médaille militaire, a les deux jambes fracassées. Il m’appelle et demande que je place son sac sous sa tête pour mourir. « Les salauds ! Ils m’ont donné la Médaille militaire il y a quelques jours et aujourd’hui, ils me bousillent. » murmure-t-il !
Notre 6e compagnie est également bien touchée. La 7e, moins. Il ne ferait pas bon que des artilleurs apparaissent en ce moment à nos fantassins, je crois qu’ils se feraient écharper !
Nous avons su par la suite que la fameuse batterie faisait partie du 59e R.A.C. baptisé depuis « 59 trop court ».
On a raconté aussi que la nacelle d’une de nos saucisses était occupée par un espion allemand qui réglait le tir du 75 de façon à ce que les obus tombent sur nos troupes ! Et que cet espion avait été fusillé le lendemain. Cela m’a paru invraisemblable. Et pourtant, la guerre réserve de telles surprises que plus rien ne doit nous rendre sceptiques.
Le bruit circule que nous allons être relevés. ! On ose y croire ! Voici 14 jours que nous sommes en lignes. Les hommes sont abrutis, anéantis, démoralisés ! Je crois qu’il ne faudrait plus rien leur demander ! Vers 19 h 00, en effet, je porte à ma compagnie l’ordre de relève. Nous allons être remplacés par le 10e B.C.P.. Il faut voir la joie se manifester ! Quelle chance pour celui qui abandonne ces lieux de carnages ! Tant pis pour celui qui reprend la place ! Voilà l’égoïsme humain !
Le lieutenant m’envoie faire le cantonnement à Sains. Je passe par Noulette et Aix, où des cuisiniers du Génie m’offrent un casse-croûte, c’est bon ! J’entre dans un débit avec mes collègues fourriers pour faire remplir mon bidon. La patronne nous apprend qu’elle n’a plus que du vin mousseux ; « alors, donnez du mousseux, car il s’en est fallu de peu qu’on n’en boive plus ! »
Je fais le chemin d’Aix à Sains avec une vingtaine de prisonniers allemands. Ils sont joyeux d’être sortis de cet enfer et surtout, de ne plus être exposés à nos obus. Nous en savons quelque chose !
En passant, je prends le sergent major aux corons d’Aix. Il a préparé le cantonnement à Petit-Sains, route de Noeux, où nous attendons la compagnie qui arrive le 15 à 2 h 00. Nous nous reposons là jusqu’au 21.
Pour en apprendre davantage sur la journée du 14 mai, il suffit de cliquer une fois sur la carte suivante.
Sources :
Carnet inédit du sergent Hardy, propriété de la famille Browarski.
Pour consulter la 1ère partie du témoignage du sergent Hardy, il suffit de cliquer une fois sur le dessin suivant :
Les deux dessins ont été réalisés par I. Holgado.Le premier montre deux combattants équipés d’une cervelière, l’un la portant directement sur le crâne, l’autre posée sur son képi. Cette plaque d’acier rudimentaire était pensée pour dévier ou amortir les éclats d’obus, les pierres projetées et les débris de parapet, seule protection disponible avant l’apparition du casque Adrian. En revanche, sa faible épaisseur ne permettait absolument pas d’arrêter une balle : la cervelière offrait une protection minimale, strictement limitée aux éclats.
Un grand merci à F. Baranek-Browarski, à M. Bordes, à D. Browarsky (ⴕ), à A. Carobbi, à T. Cornet, à I. Holgado, à M. Porcher, à la famille Browarsky, au Service Historique de la Défense de Vincennes.
Jules Naudet est né le 5 novembre 1879 à Nemours, au domicile familial situé 9, rue du Moulin à Tan, dans le département de Seine‑et‑Marne. Son père, Pierre, âgé de 43 ans, exerce la profession de journalier. Sa mère, Augustine Agathe Thion, 41 ans, se consacre aux tâches du foyer.
Il est le benjamin d’une fratrie de neuf enfants, composée de cinq filles et quatre garçons. Comme beaucoup de familles modestes de la fin du XIXᵉ siècle, la sienne est touchée par la mortalité infantile : trois de ses frères et sœurs meurent en bas âge, une situation plus fréquente dans les foyers aux conditions de vie les plus précaires que dans les familles aisées.
La fiche matricule de Jules Naudet mentionne un degré d’instruction de niveau 3, attestant qu’il sait lire, écrire et compter. Son orthographe, parfois hésitante, ne remet pas en cause ce niveau : elle reflète simplement les conditions d’apprentissage de son époque, comme on pourra l’observer dans la petite carte‑lettre qu’il adressera à son épouse en novembre 1914.
À l’issue de sa scolarité obligatoire, Jules Naudet travaille comme journalier, c’est‑à‑dire un ouvrier employé à la journée pour des travaux agricoles ou de manutention, sans emploi stable ni qualification reconnue. Il suit ainsi la condition modeste de son père.
Reconnu comme soutien de famille, il obtient un report d’incorporation d’un an conformément à l’article 22 de la loi du 15 juillet 1889 sur le recrutement de l’armée. Il reste néanmoins inscrit dans la première partie de la liste de sa classe, ce qui le rend mobilisable dès la fin de ce report.
Le 14 novembre 1900, Jules Naudet est incorporé au 37ᵉ R.I., en garnison à Nancy. Il y découvre un monde réglé avec précision, où chaque journée s’organise autour des appels, des exercices et de l’instruction. La discipline y est ferme.
Le 25 septembre 1901, après presqueun an de service, il quitte la caserne Landremont pour être versé dans la disponibilité. L’armée lui remet alors un certificat de bonne conduite, témoignage d’un service accompli sans difficulté et d’un comportement approprié.
Revenu à la vie civile, il retrouve Nemours et y fonde un foyer. Le 20 décembre 1902, il épouse Marie Henriette Louise Gattelier. Trois enfants naîtront de cette union.
Le 1er novembre 1903, Jules Naudet passe dans l’armée de réserve. Comme tous les hommes de sa classe, il doit effectuer des périodes d’exercices destinées à maintenir un minimum d’entraînement. Il accomplit ainsi une première période au 46e R.I., le régiment le plus proche de son domicile, du 20 août au 16 septembre 1906, puis une seconde du 28 septembre au 14 octobre 1908. Ces rappels, souvent vécus comme une parenthèse dans la vie professionnelle, permettent néanmoins de conserver un lien avec l’institution militaire.
À l’automne 1913, Jules Naudet est versé dans l’armée territoriale. Il dépend désormais du 34ᵉ R.I.T., formation destinée aux hommes plus âgés, mobilisables pour la défense du territoire, les travaux et les missions de soutien. Rien, alors, ne laisse présager l’ampleur du conflit qui éclatera moins d’un an plus tard.
Le 1ᵉʳ août 1914, la mobilisation générale est décrétée. Jules Naudet est tenu de rejoindre son régiment et se rend au dépôt de Fontainebleau le 6 août, conformément aux prescriptions inscrites sur son livret militaire.
Le régiment s’embarque le 11 août pour la région de Langres, où il reçoit une mission strictement défensive : organiser des positions, creuser des tranchées, établir des abris et assurer la surveillance du secteur. Durant tout le mois d’août et de septembre, le 34e R.I.T. reste dans cette zone fortifiée, sans être engagé dans les combats.
À la fin septembre, l’armée doit faire face aux lourdes pertes subies par les régiments d’active depuis le début de la campagne. Un prélèvement de 600 territoriaux jugés aptes à faire campagne est alors effectué au sein du 34e R.I.T. ; ce prélèvement a pour but de renforcer les dépôts du 149e et du 152e R.I.. Les plus jeunes classes et les volontaires sont désignés. Jules Naudet fait partie du groupe de 320 hommes dirigé vers le dépôt du 149e R.I. à Rolampont.
Cette ponction importante s’explique par plusieurs facteurs : les pertes sévères subies par les régiments d’active en août et septembre, l’impréparation de la classe 1914, mobilisée seulement depuis le 1er septembre, et la loi du 5 août 1914, qui autorise l’envoi de soldats de tout âge vers les unités d’active. C’est ainsi que le territorial Jules Naudet se retrouve intégré à un régiment de première ligne. Ce mouvement de renforts ne concerne d’ailleurs pas le seul 34e R.I.T.. Le 26 septembre, un contingent important du 115e R.I.T. a déjà rejoint le 149e R.I..
Après quelques semaines passées au dépôt, Jules Naudet quitte Rolampont le 3 novembre avec un renfort de 360 hommes, comprenant l’ensemble des officiers, sous‑officiers et soldats issus du 34ᵉ R.I.T. ; il rejoint le régiment engagé en Belgique depuis le début du mois.
Affecté à la 11ᵉ compagnie, il ne reste que quelques jours en ligne : le 16 novembre 1914, il est blessé aux environs d’Ypres et porté ce jour‑là sur l’état nominatif des pertes de son régiment. Quelques jours plus tard, il adresse à son épouse une petite carte dont le tampon postal porte la date du 24 novembre. Le texte en est présenté ci‑après avec une orthographe harmonisée, dans le seul souci de clarté, sans jugement porté sur son auteur.
« Chère Henriette, Je profite d’un petit moment pour te faire savoir qu’en ce moment je me porte bien. Écris‑moi une lettre, cela me fera plaisir. Ne m’envoie rien. Embrasse bien les enfants pour moi. Ton petit homme, Jules, qui t’embrasse bien fort et qui pense à toi et à ses enfants. »
L’écriture de cette carte est caractéristique des correspondances de soldats en 1914. Beaucoup d’hommes mobilisés, issus de milieux ruraux ou ouvriers, n’avaient connu qu’une scolarité brève ; leur écriture est donc simple, spontanée et parfois phonétique. Cette graphie reflète le niveau scolaire d’une grande partie des mobilisés de la première année de guerre.
La nature comme la gravité de la blessure de Jules Naudet ne sont pas précisées sur sa fiche matricule. Celle‑ci ne la mentionne même pas.
Faute d’indications médicales ou administratives, il demeure impossible de déterminer s’il fut évacué vers l’arrière après sa blessure ou simplement soigné dans un poste de secours installé à proximité immédiate de la ligne. Les documents conservés ne permettent pas davantage d’établir la durée exacte de son indisponibilité, laissant dans l’ombre plusieurs semaines de son parcours au front.
La date de son retour au régiment reste, elle aussi, inconnue. Les seules certitudes tiennent au fait qu’il a réintégré la 11ᵉ compagnie une fois rétabli.
Était‑il de nouveau en ligne en Artois lors de l’attaque allemande du 3 mars 1915 dans le secteur d’Aix‑Noulette ? Les sources disponibles ne permettent pas de l’affirmer.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que Jules Naudet ne reverra jamais les siens. Le 9 mai 1915, au cours d’une vaste offensive française menée dans le même secteur d’Aix‑Noulette, il est porté disparu.
Pour en apprendre davantage sur la journée du 9 mai, il suffit de cliquer une fois sur la carte suivante.
Le nom de Jules Naudet figure dans l’état des disparus du régiment pour la journée du 9 mai 1915. Sans information complémentaire, ses proches engagent des démarches auprès du Comité international de la Croix‑Rouge afin de vérifier s’il a pu être fait prisonnier et transféré en Allemagne. La réponse, reçue le 28 décembre 1915, indique qu’il ne figure sur aucune liste de captifs, ce qui laisse craindre une issue défavorable.
Aucune précision nouvelle n’étant apportée par la suite, le tribunal civil de Fontainebleau rend, le 20 janvier 1921, un jugement déclaratif de décès. L’acte est ensuite transcrit à Nemours, mettant officiellement fin à la période d’incertitude administrative entourant sa disparition.
Jules Naudet a été décoré à titre posthume de la Médaille militaire (J.O. du 16 mai et du 22 juin 1922) :
« Brave soldat. Tombé glorieusement au champ d’honneur, le 9 mai 1915, à Aix-Noulette »
Cette décoration inclut la Croix de guerre avec étoile de bronze.
Le corps de ce soldat, jamais retrouvé, repose très probablement dans l’un des ossuaires de la nécropole nationale de Notre‑Dame‑de‑Lorette, où furent rassemblés des milliers de combattants tombés dans le secteur sans avoir pu être identifiés. La mémoire familiale a toutefois conservé un lieu de recueillement : une plaque commémorative, portant son portrait, a été déposée sur la sépulture de sa fille, sans doute par son épouse, qui choisit ainsi de maintenir un lien symbolique avec le disparu. Elle-même sera ultérieurement inhumée dans cette tombe familiale, donnant à ce monument une dimension à la fois intime et profondément marquée par l’absence.
Le nom de ce soldat est inscrit sur le monument aux morts de Nemours et sur l’Anneau de la Mémoire du Mémorial international de Notre-Dame-de-Lorette.
Pour connaître la descendance des frères et sœurs de Jules Naudet, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante.
Sources :
La fiche matricule et les actes d’état civil concernant le soldat Jules Naudet ont été consultés sur le site des archives départementales de la Seine-et-Marne.
J.M.O. du 34e R.I.T.. S.H.D. de Vincennes. Réf : 26 N 781/13.
La photographie de la sépulture de la famille Naudet provient du site « Généanet ».
Site « MémorialGenWeb »
Un grand merci à M. Bordes, à A. Carobbi, à T. Cornet et aux archives départementales de la Seine-et-Marne.
Rédigée à Noulette le 16 mai 1915, cette lettre du médecin aide‑major de 1ère classe Louis Humbert s’inscrit dans la suite immédiate des combats particulièrement intenses menés autour de Notre‑Dame‑de‑Lorette. Il revient sur les journées du 9 au 15 mai, marquées par l’attaque du 9 et par les engagements successifs qui ont suivi.
Louis Humbert évoque avec émotion deux officiers qui lui sont chers : le capitaine Panchaud, blessé en tête de sa compagnie, et le lieutenant Wichard, qu’il croit encore, au moment d’écrire, avoir été fait prisonnier. Les faits montreront plus tard qu’il est mort des suites de ses blessures, peu après avoir été capturé. Cette méprise, fréquente dans la confusion des assauts, confère à la lettre une tonalité d’autant plus poignante : on y perçoit l’espoir, la confiance dans la survie d’un camarade, et l’angoisse qui affleure derrière les mots.
À travers un récit précis et mesuré, se dessinent les efforts des unités engagées, les pertes, les blessures, l’organisation du service médical et la fatigue accumulée. Malgré la tension des jours écoulés, Louis Humbert conserve un ton volontaire, soucieux de rassurer les siens tout en relatant fidèlement ce qu’il a vu et vécu.
« Noulette - le 16 mai 1915,
Ma chère Josette,
C’est aujourd’hui dimanche et voici qu’enfin, je te donne de mes nouvelles, toujours excellentes.
Voilà 8 jours que nous sommes ici, nous y avons passé de rudes journées, ainsi que tu as dû le voir par les communiqués officiels. Je n’ai donc que peu de chose à ajouter et nul besoin de te raconter tout ce que nous avons fait au point de vue opérations militaires.
J’ai envoyé rapidement une carte bleue à Madeleine en réponse à sa grande lettre, où elle se faisait certainement le reflet de ce qu’on pense partout dans le pays.
Elle a beau railler mon optimisme, c’est peine perdue. L’optimisme, chez moi, est incurable quoiqu’il arrive, vous le savez bien, et il est en ce moment plus vivace que jamais, malgré notre échec des derniers jours.
Tu vas être surprise de m’entendre parler d’échec ! Entendons-nous. Nous faisions une opération de grande envergure, en attaquant Notre-Dame-de-Lorette, de face, et sur les deux flancs. On espérait prendre dans un étau les positions ennemies sur un front de 5 km. Fermer l’étau à Souchez, et, grâce au troupe disponibles et à la faveur de la surprise, foncer sur Douai, et, remporter ainsi une victoire dont les conséquences auraient été semblables à celles de la bataille de la Marne.
L’aile droite a bien marché, le centre et l’aile gauche ont été arrêtés par une résistance qui n’a pu être vaincue. Il semble que tout se réduise à un succès local, succès important, certes, mais que les renforts ennemis n’ont pas permis de changer en succès général.
Qu’importe ! ce n’est que partie remise. Ce qui est intéressant, c’est qu’il est maintenant démontré que les tranchées peuvent être enlevées, même en lignes successives ; que les villages peuvent être pris, même quand ils sont puissamment organisés ; que le front ennemi peut-être percé.
Un jour viendra où, avec un peu de chance, aidant notre préparation méthodique admirable dans les moindres détails, un point cédera et permettra de faire la trouée définitive et complète.
Nous étions sur le qui-vive depuis plusieurs jours et, avec un entrain superbe et une confiance absolue dans le résultat, nous nous apprêtions pour l’attaque fixée d’abord au 7, puis au 8, enfin au 9.
Le 8, une attaque sur Liévin nous donnait une partie de l’ouvrage blanc que j’ai devant les yeux depuis nos postes de secours à Noulette. Le 9, dans la nuit, le régiment prenait son poste de combat à 4 heures du matin. La préparation d’artillerie est extrêmement violente, comme aux 3, 4 5 et 6 mars, et toujours sur le même point.
À 10 h 00, assaut.
J’étais allé voir le spectacle depuis la lisière du parc du château de Noulette. Il faisait un soleil, le soleil de la victoire. Le 1er bataillon quitte ses tranchées et s’avance au pas. Le 3e bataillon en fait autant, l’artillerie continuant à tirer.
Je vois, à 300 mètres, la 11e compagnie, avec le lieutenant Wichard, admirablement alignée, se coucher à 30 mètres des tranchées ennemies, puis, recevant des obus, se jeter d’un seul bond dans les fameuses sapes perdues le 3 mars.
Puis, plus rien ! La lutte continue dans les boyaux vers la tranchée du fond de Buval. Wichard est blessé au bras et au côté par une balle. Il refuse de se faire emporter. Le capitaine Grüneissen (12e) est blessé mortellement, également à la tête de sa compagnie. Le capitaine Panchaud, qui commande le bataillon, est blessé d’une ou deux balles à la mâchoire, au cou et à l’épaule. Il revient après avoir passé le commandement. C’est Jean qui commande le bataillon. Un instant de flottement, un peu d’hésitation, le 1er bataillon et la 13e D.I., à droite, ont marché moins vite. Le fortin de la crête, tire de ses deux mitrailleuses ; Jean Pierre, comme on l’appelle, nous cause quelques pertes. L’artillerie allemande inonde le terrain de shrapnels. On n’avance pas. La lutte continue à coups de grenades, et on se contente d’organiser le terrain conquis, sans pouvoir progresser.
Pendant ce temps, le 33e C.A. atteint Givenchy et Souchez, mais l’autre branche de l’étau ne se referme pas… Alors, attaques et contre-attaques.
Pour en apprendre davantage sur la journée du 9 mai 1915, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante.
Le 2e bataillon entre en ligne ; les chasseurs à pied, 31e et 10e, pendant les jours suivants. Le 158e R.I. enlève à gauche quelques tranchées. Mais Jean-Pierre est toujours là…
Nous avons gagné du terrain, notre ligne est en avant de celle occupée en février. Les Allemands ont fait de grosses pertes et nous avons des prisonniers.
Seulement, nos deux divisions ne sont pas disponibles et les renforts allemands ont eu le temps d’arriver. On continue cependant l’offensive. Qui se lassera le premier ? J’espère bien que ce n’est pas nous.
Pour en apprendre davantage sur la journée du 10 mai 1915, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante.
Pendant tout ce temps, j’étais à Noulette où j’avais organisé le service médical du secteur. Mon médecin auxiliaire, Chaffaut était malade et remplacé par Ducuing, des brancardiers divisionnaires. Il est resté 4 jours au bois 5, en toute première ligne, admirable de sang-froid et de dévouement, et il n’avait jamais vu le feu !
Te dire les blessés qui me sont passés par les mains, c’est assez difficile. Il y en a eu cependant moins que je ne le pensais. Tout a très bien fonctionné, Cleu et M. Mancha m’en ont fait des compliments.
L’un des premiers blessés a été ce pauvre Panchaud, courageux, comme toujours, et qui va enfin avoir une croix méritée depuis longtemps. Pourvu qu’il puisse en jouir. Je suis assez inquiet à son sujet et c’est avec une grosse émotion que je l’ai embrassé avant son départ. Il était avec Wichard, celui que j’aimais le mieux et notre amitié ancienne s’était étroitement resserrée ces derniers temps, depuis qu’il avait pris le commandement du bataillon. J’attends avec anxiété de ses nouvelles.
Pour en apprendre davantage sur le capitaine Panchaud, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante.
Quant à Wichard, une contre-attaque allemande avait permis à l’ennemi de reprendre les quelques mètres de boyau où il se trouvait et il a été fait prisonnier, comme nous l’ont confirmé le lendemain des prisonniers faits à proximité.
J’ai écrit à Madame Wichard pour lui annoncer cette malheureuse nouvelle et pour l’encourager à attendre avec patience les renseignements qu’il lui fera certainement parvenir sous peu.
Sa compagnie a été magnifique, il la commandait vraiment et ses hommes avaient une grande confiance en lui. Il était parti le premier, revolver en main, et avait donné l’exemple., comme d’habitude. On dit qu’on ne décore pas les officiers prisonniers, c’est grand dommage, car les croix données après la campagne n’auront pas la même valeur.
Si tu vois Madame Laure, tu pourras lui donner quelques détails qu’elle connaîtra vraisemblablement par Madame Wichard.
Je fais, en tout cas, les souhaits les plus chaleureux pour qu’il n’ait pas reçu une blessure grave et qu’il se rétablisse promptement. S’il est en bonne santé, c’est le principal. Son moral ne se laissera certainement pas attaquer par la captivité.
Pour en apprendre davantage sur le lieutenant Wichard, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante.
Mes brancardiers ont été admirables. Mon caporal infirmier, Baraillier, qui était allé au bois 5 pendant les bombardements violents, a eu le bras gauche traversé par un shrapnel. J’espère que ce sera peu de chose. J’ai demandé à Cleu de penser à lui pour une citation. Il y a bien droit, et par les services rendus depuis le début de la campagne, par son dévouement de tous les jours et pour sa blessure.
Nous avons peu dormi, tu le penses bien, pendant toutes ces journées et tout le monde était éreinté.
Depuis hier, nous sommes au repos. J’avais près de moi depuis le début, l’abbé Marchal de Saint-Dié, vicaire à Épinal, dont je t’ai déjà parlé, et qui est aumônier aux brancardiers divisionnaires. Nous couchions ensemble dans un abri récemment construit. Nous avons, pour notre part, été moins bombardé qu’en mars. Malgré cela, nous avons reçu, près de nous, quelques visiteurs. L’un d’eux, de bonne taille, est tombé dans le boyau d’accès de l’abri à 3 mètres de moi, pendant mon dîner, et m’a couvert de terre, en brisant les carreaux.
Comme j’avais une grosse fluxion du côté droit, il m’a évité la peine de mâcher un bœuf qu’une cuisson savante n’avait pu attendrir.
Je n’ai guère eu le temps de prendre quelques photos. Celle de l’attaque aurait été superbe si j’avais eu un appareil stéréoscopique. Avec le mien, cela n’aurait rien donné.
J’en ai pris une du bois 5 où j’étais allé installer mon poste de refuge. Je t’envoie celle du colonel et de Cleu à Olhain.
Tu as dû recevoir les autres, ainsi que ta correspondance. J’espère que le facteur de Corbenay n’y aura pas jeté un coup d’œil indiscret.
J’ai bien reçu vos lettres. Celle de Madeleine, récit de son voyage à Gérardmer, celle que tu as écrite de Saint-Dié, si triste, celle de Léopold, pas gaie non plus.
Je n’ai pas eu le temps d’en subir l’impression, j’étais trop occupé. Pauvre maison, je la vois presque en ruines. Et tout est si gai à Saint-Dié paraît-il !
Kuches, que je viens de voir, me dit qu’on y mène une vie extrêmement joyeuse. Il paraît que quelques dames jettent leur bonnet par-dessus le moulin. Madame Georges en serait-dit-il et d’autres.
Tu me raconteras s’en doute ces potins encore plus tristes que tout le reste. As-tu vu Ferry ? Oui, sans doute. Enfin, je ne te questionne pas. Écris-moi longuement, un vrai journal très détaillé, en plusieurs tomes si tu veux. Je l’attends avec impatience, comme j’ai accueilli ta lettre avec joie.
En ce moment, c’est le printemps splendide. Les pommiers et les lilas nous entourent et sont en fleurs. Le soleil est chaud et agréable et je voudrais être auprès de vous tous.
Je vous embrasse de toute mon affection et je vous envoie toutes mes tendresses.
Louis »
Pour retrouver tous les courriers du médecin Humbert, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante.
Sources :
Correspondance inédite du médecin aide-major de 1ère classe Louis Humbert.
16 mai 1915 - Une journée sous pression sur le secteur h1-T3
Après les combats du 14 mai, la relève des 1er et 2e bataillons du 149ᵉ R.I. s’est effectuée dans la nuit du 14 au 15 ; le sous-secteur désormais tenu par le 10e B.C.P., commandé par le chef de bataillon Faury, reste en état d’alerte permanent. Les positions françaises demeurent fragiles et constamment menacées sur ce terrain bouleversé par les obus. La ligne tient, mais au prix d’une vigilance de chaque instant.
Le lieutenant-colonel Gothié, chef de corps du 149e R.I., conserve le commandement du secteur. En arrière, le 3ᵉ bataillon du régiment, commandé par le capitaine Gérardin et cantonné au bois de Noulette, forme la réserve de première ligne. Les hommes sont exténués, mais doivent rester prêts à intervenir à tout moment.
1 h 30 - Préparation d’une attaque nocturne
Le lieutenant-colonel Gothié fixe les dispositions pour une attaque de nuit. Dès que l’ordre sera donné, le 10e B.C.P. devra s’élancer simultanément sur les tranchées T1, T2 et T3, en liaison étroite avec les éléments de gauche de la 13e D.I..
L’objectif est de progresser sur toute la ligne de front et de s’emparer de la tranchée du fond de Buval, du point n1 inclus jusqu’au chemin de Noulette ; là s’effectuera le raccord avec la droite du 158e R.I. Aucune préparation d’artillerie n’est prévue.
2 h 45 - L’attaque
Sur ordre, le 10ᵉ B.C.P. déclenche l’assaut. Trois actions simultanées sont menées contre T1, T2 et T3, tandis que le groupement de droite appuie l’opération par ses feux de mitrailleuses. Quelques chasseurs parviennent à prendre pied dans la tranchée allemande, près de la sape T3, mais la position reste intenable. Sous la pression ennemie, ils se replient. Les pertes sont lourdes.
La journée - Bombardements et travaux incessants
Au lever du jour, l’artillerie allemande reprend ses tirs par intermittence. Les boyaux d’accès, déjà éprouvés par les combats précédents, sont régulièrement martelés. Les têtes de sape occupées par les chasseurs deviennent des cibles privilégiées. Chaque salve soulève des gerbes de terre et fragilise un peu plus les communications.
Cela complexifie énormément les liaisons entre les unités. Les coureurs doivent parfois progresser en rampant, glissant dans des boyaux effondrés où l’on distingue à peine le passage. Le moindre déplacement exige une prudence extrême et un effort physique considérable.
Malgré la fatigue accumulée, les hommes consacrent une grande partie de la journée aux travaux de remise en état : déblayer les éboulis, consolider les parapets, rétablir les passages, renforcer les postes d’écoute. Chaque tâche est accomplie sous la menace constante d’un nouveau bombardement, mais elle demeure indispensable pour maintenir la ligne.
19 h 50 - Nouvelle attaque allemande
Une attaque ennemie se déclenche sur le secteur h1-T3. Alertée à temps, l’artillerie française déclenche un tir de barrage dans le fond de Buval.
20 h 30 - L’assaut est brisé
Les feux d’infanterie et de mitrailleuses parviennent à stopper l’attaque allemande. Le front reste sous tension, mais la ligne tient.
La 12ᵉ compagnie du 149ᵉ R.I. quitte le bois 6 pour rejoindre la première ligne et occuper le boyau en Y. La 11ᵉ compagnie prend sa place aux abris du bois 6, tandis que la 9ᵉ compagnie se porte au bois 5. La 10ᵉ compagnie est maintenue au bois de Noulette.
23 h 30 - Nouvelle tentative ennemie
Dans la nuit, l’ennemi tente encore une attaque sur h1-T3. Celle-ci échoue à son tour. La stabilisation demeure précaire, mais pour l’heure, les positions françaises résistent.
17 mai 1915 - Nouvelles attaques allemandes sur h1-T3
Entre 1 h 00 et 4 h 30, les Allemands exécutent deux attaques successives contre la tranchée h1-T3.
• Première attaque : repoussée par le feu des sentinelles françaises, elle échoue sans entamer la position.
• Seconde attaque : lancée depuis le bois 10, elle parvient à prendre pied dans la tranchée. Cette dernière étant jugée trop coûteuse à défendre, elle est abandonnée et devient une zone neutre, parcourue seulement par des patrouilles des deux camps.
La journée reste calme, ponctuée d’une canonnade intermittente.
À 22 h 00, le 2e bataillon du 28e R.I. relève quatre compagnies du 10e B.C.P..
18 mai 1915 - Relèves et respiration provisoire
La nuit s’écoule sans incident notable. Au lever du jour, le front demeure relativement calme, offrant aux unités l’occasion de remettre un peu d’ordre dans les positions et de réorganiser le terrain bouleversé par les jours précédents.
Le secteur reste toutefois sous la menace d’un bombardement intermittent, qui frappe tour à tour les bois 5, 6 et 7 ainsi que les débouchés du bois de Noulette. Malgré cette pression, les travaux se poursuivent.
À 23 h 00, le 3e bataillon du 149e R.I. est relevé par le 1er bataillon du 28e R.I., lequel va cantonner à la fosse 10. Deux compagnies de ce bataillon prennent la place de la dernière unité du 10e B.C.P. et de la compagnie du 3e bataillon du 149e R.I. en première ligne. Les deux autres compagnies se substituent aux éléments du 149e R.I. encore en soutien ou en réserve de sous-secteur.
Pour assurer la continuité des opérations, plusieurs officiers et sous-officiers des unités relevées demeurent provisoirement auprès des troupes montantes. Le matériel du sous-secteur, canons de tranchée, pièces de 80 de montagne, outils et équipements divers, est remis au nouveau commandant responsable de la zone.
Les lignes téléphoniques sont maintenues en état. Les appareils de la 85e brigade sont progressivement remplacés par ceux de la 11e brigade, sans que les communications soient interrompues un seul instant. Le lieutenant Baissac, chargé du réseau téléphonique du 149e R.I., reste d’ailleurs à la disposition du général Boulange jusqu’au 19 mai inclus ; il assure ainsi la transmission complète des consignes et la connaissance du dispositif à son successeur.
Toutes les mesures pratiques liées à la relève ont été arrêtées conjointement par le lieutenant-colonel Gothié et le chef de corps du 28e R.I. Il a été expressément demandé aux commandants d’unités du 28e R.I. de suivre rigoureusement leurs guides. Le lieutenant-colonel Gothié demeure aux côtés du colonel du 28e R.I. pour veiller au respect absolu des règles de circulation. Grâce à cette organisation minutieuse, la relève s’effectue sans le moindre incident.
19 mai 1915 - Repos et réorganisation
Les trois bataillons du 149e R.I. sont désormais rassemblés au repos dans le secteur de Petit-Sains et à la fosse 10. Ils y poursuivent la réorganisation des sections, la remise en état du matériel et la réintégration des hommes dispersés.
À midi, le lieutenant-colonel Gothié, les derniers officiers et gradés demeurés en première ligne, ainsi que le lieutenant Baissac quittent leurs postes respectifs, laissant définitivement la place à leurs homologues du 28e R.I..
Fichier des « Morts pour la France » du site S.G.A./Mémoire des hommes.
La photographie titrée « vue des positions allemandes vers le bois 5 - 2025 » a été réalisée par P. Lamie.
Les portraits du capitaine Gérardin et du commandant Faury sont extraits du Tableau d’honneur de la guerre 14 18, publié par la revue « L’Illustration ».
Le portrait du lieutenant-colonel Gothié provient du fonds Gothié, appartenant à D. Gothié.
Le portrait du lieutenant Baissac est issu de son dossier individuel disponible aux S.H.D. de Vincennes.
Un grand merci à M. Bordes, à A. Carobbi, à T. Cornet, P. Lamie, à M. Porcher, au Service Historique de la Défense de Vincennes et à l’association « collectif Artois 1914-1915 ».
Louis Henri Marius Dubiez est né le 4 octobre 1892 dans la petite commune du Pasquier, au cœur du canton de Champagnole, dans le Jura. Le recensement de 1891 y dénombre 232 habitants, témoignant d’une communauté rurale modeste où la vie s’organise essentiellement autour du travail de la terre.
Ses parents, Louis Ferdinand, 29 ans, et Marie Julie Jacques, 34 ans, travaillent de concert à l’exploitation familiale, chacun prenant part aux tâches agricoles comme il est d’usage dans les foyers ruraux. Marius est le cadet d’une fratrie de trois enfants.
En 1893, un drame vient rompre l’équilibre de la famille : son père meurt prématurément à l’âge de trente ans. Marius n’a pas encore un an. La disparition du chef de famille laisse sa mère seule avec trois jeunes enfants et la responsabilité de maintenir l’exploitation. Elle ne se remariera pas, choisissant de préserver l’unité du foyer et de poursuivre, autant que possible, la vie qu’ils avaient construite.
La mort de son père laisse une trace durable dans son enfance. Il grandit dans un foyer cette l’absence est une réalité quotidienne, mais où la solidarité familiale et le courage maternel jouent un rôle essentiel. Dans le Jura rural de la fin du XIXᵉ siècle, où l’entraide villageoise demeure indispensable, il apprend très tôt la valeur du travail, de la persévérance et du soutien mutuel.
La fiche matricule de Marius Dubiez mentionne un degré d’instruction de niveau 2, correspondant à une maîtrise élémentaire de la lecture et de l’écriture, conforme aux standards de l’enseignement primaire rural de son époque. Les hésitations relevées dans son orthographe doivent être replacées dans leur contexte : très tôt impliqué dans les travaux de l’exploitation familiale, Marius a sans doute eu sa scolarité écourtée. Son niveau reflète moins un manque d’aptitudes que les contraintes propres aux familles agricoles, où les nécessités du quotidien empiétaient souvent sur l’école.
À vingt ans, conscrit de la classe 1912, il se rend en décembre à la mairie de Champagnole pour se présenter devant le conseil de révision. Le médecin l’examine attentivement : solide, bien constitué, il est déclaré apte aux obligations militaires. Pour un jeune homme issu d’un tout petit village, sa future entrée dans l’armée marquera un véritable basculement : il lui faudra quitter son cadre familier, s’éloigner des siens et découvrir une autre région, d’autres mentalités, un mode de vie qui n’a rien de commun avec ce qu’il connaît.
Le 9 octobre 1913, Marius Dubiez rejoint le 149ᵉ R.I., stationné à Épinal. Cette année-là marque un tournant majeur pour l’armée française. La loi du 7 août porte la durée du service militaire à trois ans, bouleversant ainsi l’organisation traditionnelle. Les casernes se retrouvent rapidement saturées, les classes d’âge s’entremêlent, et les régiments doivent absorber un afflux d’hommes sans précédent. C’est dans ce contexte de transition et de surcharge que le jeune Dubiez fait ses premiers pas sous l’uniforme.
Affecté à la 8ᵉ compagnie, il découvre un univers réglé au cordeau : les exercices quotidiens, la discipline stricte, la promiscuité des chambrées, les rythmes imposés, un monde qui tranche radicalement avec la vie simple, rythmée par les saisons, qu’il a toujours connue.
Mais cette vie de caserne à peine entamée est brusquement interrompue à l’été 1914. À la fin de juillet, alors que la tension avec l’Allemagne s’accroît, le 149ᵉ R.I., en manœuvres au camp du Valdahon, reçoit l’ordre de regagner Épinal.
C’est dans ce moment d’attente et d’incertitude que, le 28 juillet 1914, Marius Dubiez écrit à sa mère, à son frère et à sa sœur. La mobilisation générale n’est pas encore annoncée. Dans sa lettre, il ne parle ni de guerre ni de patriotisme exalté : il évoque la pluie, les récoltes, les démarches agricoles, et le réconfort d’avoir reçu des nouvelles de sa famille.
Cette correspondance révèle un jeune soldat du 149ᵉ R.I., encore très proche de la terre, soucieux de la santé de sa mère et de l’état du fourrage ; il est conscient que quelque chose bascule. À travers ses mots, on entrevoit un monde rural sur le point de se fissurer, une génération qui s’apprête à partir sans savoir si elle reviendra. Cette lettre est précieuse : elle ne raconte pas la guerre, elle raconte l'avant, ce moment où l’on quitte la vie ordinaire sans encore comprendre ce qui va se passer.
« Épinal, le 28 juillet 1914,
Ma chère mère et frère et sœur,
Je vous écris ces quelques lignes en vous disant comment le métier se passe maintenant. On est rentré du Valdahon. Dimanche, la nuit, la mobilisation a sonné à 9 h 00 du soir et nous sommes partis à 2 h 00 du matin, embarqués à la gare du Valdahon jusqu’à Épinal. Il faisait un terrible temps, tellement il pleuvait.
Maintenant on est prêts à partir en guerre. Vous devez savoir que toutes les puissances se disputent entre elles, peut-être que ce ne sera rien, mais les officiers ne rigolent pas de cette affaire-là. Je pense que vous devez l’avoir vue sur les journaux, enfin cela ne sera peut-être rien que ça.
Je pense que vous devez avoir fait la demande agricole comme je vous l’avais déjà dit, signée du maire avec le cachet de la mairie, sans faute, le plus tôt possible car le capitaine veut comme ça. J’ai reçu votre lettre dimanche. Cela m’a bien fait plaisir de savoir que vous êtes tous en bonne santé. Je pense que la maman est bien remise de ses traînes, ainsi que vous me le disiez. Je pense qu’il doit toujours pleuvoir chez vous aussi, car ici il pleut toujours bien fort. Sur la route du Valdahon, cela s’est bien passé, on a été bien reçus, mais on était tous les jours mouillés. C’est bien embêtant ce temps pour les récoltes, car voici le fourrage qui va peut-être s’abîmer. Je serais bien content si je pouvais avoir encore une dizaine de jours pour vous aider à finir, mais je ne pense pas que je les aurai. S’il n’y a rien de nouveau, faites toujours la demande de suite de vous-même et je pense l’avoir.
Rien d’autre à vous dire que je suis bien remis maintenant, j’ai bon appétit, mais on n’a guère à manger. Enfin, je termine ma lettre en vous embrassant tous bien fort de tout mon cœur et d’amitié.
Le bonjour à mon parrain et à ma marraine
Marius Dubiez »
Le 149ᵉ R.I., intégré à la 43ᵉ D.I. du 21ᵉ C.A., reçoit l’ordre de gagner sans délai la frontière. Sa mission est claire : couvrir les concentrations françaises et freiner toute initiative ennemie. Le soldat Marius Dubiez compte parmi les tout premiers hommes envoyés vers l’est. Sa compagnie est commandée par le capitaine de Chomereau de Saint-André.
Dès les premiers jours d’août, le régiment est engagé dans les secteurs de Wisembach, Abreschviller et Ménil-sur-Belvitte. Pour ces jeunes soldats, la violence des combats est un choc. Le 149e R.I. subit de lourdes pertes. Marius Dubiez traverse pourtant ces journées terribles sans être blessé, découvrant la guerre dans ce qu’elle a de plus cru : le fracas, la confusion, la peur, et l’absence soudaine de ceux qui marchaient jusqu’à maintenant à ses côtés.
Pour mieux saisir le parcours de la 8ᵉ compagnie durant cette période, on peut se reporter au témoignage laissé par le capitaine de Chomereau de Saint-André, accessible en cliquant une fois sur l’image ci‑dessous.
Après cette entrée dans le conflit marquée par de lourdes pertes, le régiment est envoyé sur d’autres fronts : Souain, Notre-Dame-de-Lorette, puis la région d’Ypres, où les premières tranchées improvisées et les bombardements continus annoncent une guerre longue et épuisante. Entre septembre et décembre 1914, le 149ᵉ R.I. enchaîne, attaques limitées, travaux de défense et séjours dans des zones particulièrement exposées. Le soldat Dubiez, désormais aguerri, partage la vie rude des hommes : la boue, le froid, l’attente, les pertes.
À la fin de l’année, le régiment revient en Artois, où le front s’est figé.
Année 1915
Le 3 mars 1915, une attaque allemande frappe violemment le bataillon en première ligne. Les soldats tiennent, mais au prix de lourds sacrifices.
Il est très probable que Marius Dubiez ait reçu une formation spécifique avant d’être affecté comme mitrailleur, au cours de la période comprise entre septembre 1914 et avril 1915. Toutefois, en l’état actuel des connaissances et des sources disponibles, il demeure impossible de déterminer où et à quel moment cette instruction a pu être dispensée. Aucun document conservé ne permet, pour l’instant, d’en préciser les circonstances.
La seule trace directe de son activité en tant que mitrailleur provient d’une lettre datée du 23 mai 1915. Il y indique que sa mitrailleuse « allait être mise en batterie dans un gros trou d’obus ». Cette mention, brève mais précieuse, constitue l’unique témoignage connu sur les conditions concrètes dans lesquelles il opérait alors.
Le 9 mai 1915 débute la seconde offensive d’Artois, vaste opération destinée à briser les positions allemandes entre Carency, Neuville-Saint-Vaast et la crête de Lorette. La 43ᵉ D.I., dont dépend le 149ᵉ R.I., est engagée dans cette action majeure. Marius Dubiez y participe, plongé dans l’un des épisodes les plus meurtriers de cette année.
En juin et en septembre 1915, le 149ᵉ R.I. prend part à de nouvelles attaques d’envergures, toujours en Artois. La chance, une fois encore, lui sourit. Le mitrailleur Dubiez sort indemne de ces combats d’une extrême brutalité.
Les lettres qui suivent ont toutes été écrites en 1915 par Marius Dubiez. Rédigées dans des conditions difficiles, souvent à la hâte et avec une orthographe très approximative, elles témoignent d’une écriture simple, spontanée, profondément marquée par la tradition orale.
Cette correspondance a été légèrement corrigée pour être plus lisible, sans modifier son ton ni son contenu. Malgré une écriture parfois hésitante, elle dessine le quotidien d’un jeune homme qui cherche avant tout à rassurer les siens, à donner des nouvelles.
Lettre du 24 février 1915
« Ma chère mère et ma chère sœur,
Je réponds à votre lettre que je viens de recevoir et qui m’a fait plaisir, je vous l’assure. J’attendais tous les jours de vos nouvelles, car il y avait bien 20 jours que je n’avais rien reçu. Aussi cela m’a fait bien plaisir et de voir que vous êtes en bonne santé.
Vous me dites que Paul Catenot est revenu au pays et qu’il est bien portant. Vous me demandez si j’ai déjà eu quelque chose et si j’ai maigri. Ma chère mère et ma chère sœur, non, je n’ai pas maigri et je n’ai pas encore été malade. Aussi, nous sommes bien assez nourris, on a assez à manger et on a un quart de vin tous les jours et des fois deux kilos et la gniole encore souvent.
Vous me dites aussi qu’Henri Chauvin a eu un petit garçon. Je le savais déjà, qu’il devait être papa, car Henriette m’en avait parlé. J’ai reçu des nouvelles de Léon, il y a quelques jours, il est en bonne santé. Il me dit que Paul Touveur a été blessé et qu’il est à l’hôpital de Besançon. Pour le métier, ma chère mère et ma chère sœur, c’est toujours à peu près la même chose, il ne fait pas bien bon les jours où il pleut souvent. Mais je crois que nous allons aller en repos ces jours.
C’est tout ce que je peux vous dire pour aujourd’hui. Je suis en bonne santé et je désire que ma lettre vous trouve de même. Je termine ma lettre, ma chère mère et ma chère sœur en vous embrassant de tout mon cœur et de mon amitié. Ton fils, ma mère et ton frère ma sœur qui pense à vous.
Marius Dubiez. »
Lettre du 23 mai 1915
« Ma chère mère et ma chère sœur,
Je fais réponse à votre lettre que je viens de recevoir et qui m’a fait bien plaisir d’avoir de vos nouvelles et de voir que vous êtes en bonne santé aussi. Ma chère mère et ma chère sœur, vous me dites qu’il y a quelques jours que vous n’avez pas reçu de mes nouvelles. Je le pensais, mais on a attaqué et on a été huit jours dans les tranchées sans en sortir. On en a vu de terribles, je vous assure. On a avancé de plusieurs tranchées, mais c’était terrible, elles étaient pleines de cadavres et on a passé près d’être fait prisonnier.
On allait mettre en batterie dans un gros trou d’obus. C’était la nuit sur le plateau de Notre-Dame-de-Lorette. Sur Ablain-Saint-Nazaire, quand on regarde, on voit les Allemands qui rampaient sur nous pour nous serrer. Ils étaient à 10 m de nous. Je vous assure que c’était terrible.
Vous me dites que vous avez fini de semer et de planter les pommes de terre et que vous avez retrouvé un berger. Je suis bien content. Pourvu qu’il fasse bien ce qu’il faut. Vous m’en parlerez quand vous me réécrirez. J’ai reçu des nouvelles de Léon, il est en bonne santé. Il me dit qu’il venait de voir Raoul qui était cantonné pas loin de lui. C’est tout ce que je peux vous dire pour aujourd’hui. Je suis en bonne santé et je désire que ma lettre vous trouve de même. On s’est photographié hier, toute la pièce ensemble. Je pense l’avoir ces jours. Quand je l’aurai touchée, je vous réécrirai pour vous l’envoyer.
Je termine ma lettre, ma chère mère et ma chère sœur en vous embrassant de tout mon cœur et de mon amitié. Ton fils, ma mère et ton frère ma sœur qui pense à vous.
Marius Dubiez. »
Lettre du 15 juillet 1915.
« Ma chère mère et ma chère sœur,
Je fais réponse à votre lettre que je viens de recevoir et qui m’a fait bien plaisir d’avoir de vos nouvelles et de voir que vous êtes en bonne santé aussi. Ma chère mère et ma chère sœur, vous me dites que vous avez reçu ma photographie et vous me dites que j’ai laissé pousser ma barbe. Vous me demandez si j’ai maigri. Je n’ai pas bien maigri et je n’ai pas de douleurs. Beaucoup disent qu’il y a des poux, nous aussi nous en avons. Nous nous changeons quand on peut.
Vous me demandez si on est bien nourri. Oui, ma chère mère et ma chère sœur, on nous nourrit bien et on touche tous les jours du vin. Vous me dites qu’Herman est venu en permission pour un mois. Je le savais, car il m’avait écrit.
J’ai reçu une lettre de Léon hier. Il me dit qu’il a reçu des nouvelles d’Arthur Bourny qui lui parle d’Eugène Barbet qui était mort. C’est bien triste, je vous assure, ma chère mère et ma chère sœur, cette terrible guerre. J’ai reçu aussi une lettre de Maurice qui me dit qu’il va bien aussi. Il y a quelques jours que je n’ai pas reçu de nouvelles d’Alfred, mais je pense en recevoir dans les jours qui viennent. C’est tout ce que je peux vous dire pour aujourd’hui. Je suis en bonne santé et je désire que ma lettre vous trouve de même. Je termine ma lettre, ma chère mère et ma chère sœur en vous embrassant de tout mon cœur et de mon amitié. Ton fils, ma mère et ton frère ma sœur qui pense à vous.
Marius Dubiez. »
Année 1916
En mars 1916, le 149ᵉ R.I. occupe à deux reprises des secteurs de première ligne autour des forts de Souville et de Vaux, au cœur de la bataille de Verdun.
Les combats sont terribles, et, une fois encore, les pertes sont lourdes. À la mi‑avril, le régiment quitte la région de Verdun. Après une courte période de repos à Landrecourt, il est envoyé en Champagne, où il prend position dans un secteur moins exposé, entre les buttes de Tahure et celles de Mesnil, à proximité des Deux Mamelles.
En septembre 1916, le régiment est engagé dans la bataille de la Somme. Là encore, les opérations sont éprouvantes. Le soldat Dubiez traverse toutes ces campagnes sans être blessé, échappant une nouvelle fois aux dangers qui déciment ses camarades.
En 1916, la guerre devient plus dure encore pour Marius Dubiez. Après les épreuves de 1915, son régiment a été entraîné dans les combats les plus meurtriers du conflit.
Les lettres qu’il adresse à sa mère et à sa sœur portent la trace de cette intensification de la violence. Pourtant, malgré la dureté des campagnes, il s’efforce, comme toujours, de préserver de l’angoisse du front celles qu’il aime. Ses mots restent simples, mesurés, même lorsque la réalité qu’il traverse devient presque indicible.
Il parle du froid, des tranchées, des permissions espérées, des travaux des champs, des camarades rencontrés ou perdus. Mais derrière ces détails familiers, affleure une fatigue nouvelle, une gravité plus profonde, notamment après la mort de son frère Léon, canonier au 5ᵉ R.A.C., décédé le 12 juillet, évoquée avec pudeur et retenue.
Ces correspondances de 1916 témoignent d'un jeune homme qui continue de tenir. Elles montrent la dureté des campagnes traversées, mais aussi la force du lien familial qui demeure son refuge. À travers ces mots, parfois marqués par l’épuisement, se dessine la persévérance d’un soldat qui cherche à toujours rester présent auprès des siens, au cœur de l’une des années les plus terribles de la guerre.
Lettre du 26 octobre 1916
« Ma chère mère et ma chère sœur,
Je vous écris ces quelques lignes pour vous donner de mes nouvelles et aussi pour en avoir des vôtres. Je pense aussi que vous avez dû recevoir la lettre où je vous demandais de m’envoyer une ou deux paires de chaussettes en laine et un peu d’argent. Cela me fera bien plaisir. Pour le métier, on est aux tranchées. C’est encore assez pénible, car il ne fait pas bien chaud ces jours-ci, je vous assure.
Ma chère mère et ma chère sœur, quand vous m’écrirez de nouveau vous me direz si vous avez bien avancé à semer et si vous avez commencé à battre. C’est tout ce que je peux vous dire pour aujourd’hui. Je suis en bonne santé et je désire que ma lettre vous trouve de même. Je termine ma lettre, ma chère mère et ma chère sœur en vous embrassant de tout mon cœur et de mon amitié. Ton fils, ma mère et ton frère, ma sœur qui pense à vous.
Marius Dubiez »
Lettre du 28 octobre 1916
« Ma chère mère et ma chère sœur,
Je fais réponse à votre lettre que j’ai reçue et qui m’a fait bien plaisir d’avoir de vos nouvelles et de voir que vous êtes en bonne santé aussi. Vous me dites que vous avez déjà bien avancé à semer. Je suis bien content. Pour le métier, on a repris le chemin des tranchées. On est à peu près du même côté ou nous étions dans la Somme.
J’ai bien reçu une lettre d’Alfred ce jour. Il l’avait donné à un copain de ma section, car il se trouvait à côté de notre train de combat, mais on était en première ligne. J’aurais bien voulu qu’on puisse se voir. Cela m’aurait bien fait plaisir.
Vous me dites aussi qu’Herman et Maurice Bourny sont en permission. Ça doit faire plaisir de se voir entre frères. Quand vous me réécrirez, vous me direz si Arthur a déjà écrit. Ma chère mère et ma chère sœur, quand vous aurez reçu ma lettre, si vous voulez, vous m’enverrez une ou deux paires de chaussettes en laine. Il ne fait pas bien chaud dans les tranchées, je vous assure.
C’est tout ce que je peux vous dire pour aujourd’hui. Je suis en bonne santé et je désire que ma lettre vous trouve de même. Je termine ma lettre, ma chère mère et ma chère sœur en vous embrassant de tout mon cœur et de mon amitié. Ton fils, ma mère et ton frère ma sœur qui pense à vous. Vous donnerez bien le bonjour à Paul Catenot de ma part.
Marius Dubiez »
Lettre du 19 novembre 1916
« Ma chère mère et ma chère sœur,
Je fais réponse à votre lettre que j’ai reçue et qui m’a fait bien plaisir d’avoir de vos nouvelles et de voir que vous êtes en bonne santé aussi. Pour le métier, on est en repos et cela fait bien plaisir, je vous assure. On en a encore vu de dures. Si vous voulez bien m’envoyer un peu d’argent, cela me ferait bien plaisir.
C’est tout ce que je peux vous dire pour aujourd’hui. Je suis en bonne santé et je désire que ma lettre vous trouve de même. Je termine ma lettre, ma chère mère et ma chère sœur en vous embrassant de tout mon cœur et de mon amitié. Ton fils, ma mère et ton frère ma sœur qui pense à vous.
Marius Dubiez. »
Lettre du 12 décembre 1916
« Ma chère mère et ma chère sœur,
Je fais réponse à votre lettre que j’ai reçue et qui m’a fait bien plaisir d’avoir de vos nouvelles et de voir que vous êtes en bonne santé aussi. Vous me demandez quand je pense aller en permission. Je vais peut-être y aller dans le mois de décembre ou dans le mois de janvier. Mais on n’est pas encore bien sûr étant donné que l’on va peut-être remonter aux tranchées dans quelques jours. Mais quand je pense y aller, je vous en parlerai. J’avais donné une carte à Etiévant qui est allé en permission. J’espère qu’il est allé vous voir.
Vous me dites aussi que vous avez reçu des nouvelles de Barraud et de Degrace, qui vous disent qu’ils sont bien malheureux. Je le pense bien, je vous assure. Ils disent que sur les 17 qui étaient à la pièce où était Léon, mon cher frère, ils ne restent que deux. C’est bien triste.
Beaucoup sont morts en martyrs. Ils disent également que Léon n’a pas souffert. C’est bien, tant mieux, car c’est un peu une consolation. Lui que j’aurais tant aimé revoir.
Ma chère mère et ma chère sœur, J’ai reçu des nouvelles d’Herman, de Maurice et d’Alfred qui me disent aussi qu’ils sont en bonne santé. J’ai reçu les sous qui étaient dans la lettre, ce qui m’a bien fait plaisir aussi. C’est tout ce que je peux vous dire pour aujourd’hui. Je suis en bonne santé et je désire que ma lettre vous trouve de même. Je termine ma lettre, ma chère mère et ma chère sœur en vous embrassant de tout mon cœur et de mon amitié. Ton fils, ma mère et ton frère ma sœur qui pense à vous.
Marius Dubiez. »
Année 1917
En 1917, le 149ᵉ R.I.connaît une période un peu moins dure. Ce n’est qu’à l’automne, le 23 octobre, que l’unité est de nouveau engagée dans une opération d’envergure, lors de la bataille de la Malmaison, sur le Chemin des Dames.
Le mitrailleur Dubiezprend part à cet engagement. Une fois encore, il traverse la journée sans blessure, malgré la dureté des combats. C’est au cours de cette action qu’il es cité à l'ordre du régiment, distinction qui lui donne le droit de porter la croix de guerre, ornée d’une étoile de bronze.
Pour en apprendre davantage sur le déroulement de cette journée, il suffit de cliquer une fois sur le dessin ci‑dessous.
Année 1918
À la fin du mois de mai 1918, le 149ᵉ R.I., engagé avec sa division et aux côtés de la 4ᵉ D.I., tente de contenir une offensive allemande de grande ampleur déclenchée sur le Chemin des Dames, entre le moulin de Laffaux et les abords de Reims. Les lignes françaises plient par endroits, se replient, puis se réorganisent sous la pression. Malgré l’intensité de l’attaque, l’avancée ennemie finit par être enrayée.
Il demeure impossible de préciser le rôle exact joué par Marius Dubiez durant cette période. Les sources disponibles ne permettent pas de suivre son parcours au cœur de cette offensive, et l’absence de citation ne fournit aucun élément supplémentaire pour éclairer sa conduite au cours de ces actions.
Le 15 juillet 1918, les Allemands déclenchent une nouvelle attaque en Champagne, dans le secteur du trou Bricot. Le soldat Dubiez se trouve alors en position avancée, au sein d’un groupe chargé de tenir une ligne particulièrement exposée. Dès les premières heures, la pression ennemie est telle qu’il se croit plusieurs fois perdu. Il affronte l’offensive au plus près. Sa mission est simple dans son principe, mais redoutable dans son exécution : maintenir sa mitrailleuse en action aussi longtemps que possible, même si la position doit être submergée. Il reste à son poste jusqu’à être presque encerclé, parvient à se dégager malgré la présence d’un char d’assaut ennemi, puis rejoint une ligne plus en arrière. Là, sans répit, il reprend le feu pour protéger le flanc droit de son bataillon, sous un bombardement d’une intensité exceptionnelle.
Quelques jours plus tard, une citation à l’ordre de la division vient récompenser son attitude : tenir un avant‑poste dans une situation sans issue, réussir à se dégager au prix de grandes difficultés, puis reprendre le combat pour soutenir les éléments avancés.
Pour en apprendre davantage sur les évènements qui se sont déroulés durant la journée du 15 juillet 1918, il suffit de cliquer une fois sur la carte suivante.
Marius Dubiez participe ensuite aux combats de septembre et d’octobre, traversant ces journées parmi les plus éprouvantes de l’année 1918 sans jamais être blessé, ni fait prisonnier. Ce fait mérite d’être souligné : depuis 1914, il n’a été touché ni par une balle ni par un éclat d’obus, une exception remarquable pour un homme engagé dans toutes les actions combattantes du 149ᵉ R.I.. Cette continuité tient autant à son expérience du terrain qu’à une part de chance que beaucoup de ses camarades n’ont pas eue.
Au cours de ces opérations, il se distingue à plusieurs reprises. Tireur de mitrailleuse aguerri, il fait preuve d’un sang‑froid constant et d’une réelle efficacité au feu, contribuant aux pertes subies par l’ennemi et à la capture de prisonniers. Son attitude lui vaut une citation à l’ordre du 21ᵉ C.A. le 4 novembre 1918, peu après sa nomination au grade de caporal, le 9 octobre.
La guerre se termine le 11 novembre, mais le retour à la vie civile n’est pas immédiat. Cette photographie, probablement réalisée dans les semaines ou les mois qui ont suivi la fin du conflit, montre une scène de célébration. L’événement précis demeure inconnu, bien que la présence du champagne laisse deviner un moment important.
Ce n’est que le 18 juillet 1919 que le mitrailleur Dubiez est mis en congé illimité de démobilisation par le dépôt du 44ᵉ R.I., régiment ; c’est le régiment auquel il est alors administrativement rattaché et qui tient garnison à Lons‑le‑Saunier. Marius Dubiez peut enfin regagner sa terre natale et reprendre son métier de cultivateur.
Le 4 octobre 1921, il épouse Rose Marie Angèle Bourgeois à Mournans‑Charbonny. Deux filles naîtront de cette union.
Le 1ᵉʳ avril 1923, il est affecté au 16ᵉ Régiment de Tirailleurs Nord‑Africains. La naissance de son premier enfant, attestée au 1ᵉʳ octobre 1923, entraîne son rattachement à la classe de mobilisation 1910.
Le 1ᵉʳ mars 1928, Marius Dubiez se retrouve sans affectation, puis passe dans la 2ᵉ réserve le 15 octobre 1931.
Le 7 novembre 1934, l’attestation de l’existence de deux enfants vivants entraîne son rattachement à la classe de mobilisation 1908.
Au début de la Seconde Guerre mondiale, Marius Dubiez est classé au titre du tableau n°3 et de la 7ᵉ région. Il est affecté pour trois mois à la 13ᵉ conservation des Eaux et Forêts comme manœuvre à la scierie Rétat, à Ardon, par décision du général commandant la région le 10 septembre 1939.
Rayé de cette affectation spéciale le 8 février 1940, il est définitivement libéré de toute obligation militaire. Depuis sa démobilisation de 1919, il avait mené une vie simple et laborieuse, consacrée à sa famille et à ses terres. Ce bref rappel de 1939‑1940 ne fut pour lui qu’une parenthèse sans commune mesure avec les années terribles qu’il avait traversées au front.
C’est dans cette existence redevenue paisible, au rythme des saisons et du travail quotidien, qu’il livrait parfois à ses proches quelques fragments de ce que la Grande Guerre avait laissé en lui. Après cette épreuve effroyable, il répétait souvent à ses descendants : « J’espère que vous ne connaîtrez jamais cela. » Une phrase simple, presque murmurée, mais chargée d’une sagesse que seuls ceux qui ont vu l’indicible peuvent transmettre. Elle sonnait comme une mise en garde douce, mais ferme, à l’encontre de ceux qui, par légèreté ou ignorance, laissent parfois échapper : « Il leur faudrait une bonne guerre pour… » Lui savait ce que signifiait réellement une guerre. Il savait ce qu’elle enlève aux hommes, ce qu’elle détruit en silence, longtemps après les combats.
Quand il évoquait ses souvenirs, ce n’était jamais pour se mettre en avant. Il parlait avec cette retenue pudique de beaucoup d’anciens combattants. Il racontait ces nuits d’hiver où la neige tombait en abondance, recouvrant les tranchées et les hommes d’un manteau blanc. Au réveil, chacun se découvrait, figé sous une couche de neige, comme moulé dans le froid. Marius Dubiez disait qu’en voyant ces silhouettes immobiles se redresser lentement, il avait parfois l’impression que les morts eux-mêmes se relevaient. Une vision étrange, presque irréelle, qui mêlait la vie et la mort dans un même mouvement.
Un souvenir, surtout, resta gravé en lui : celui d’une attaque canadienne, menée à proximité de sa propre tranchée. Il voyait ces hommes avancer avec courage, puis s’effondrer « comme des mouches, par gros paquets », fauchés en quelques instants. Cette scène, disait‑il, ne l’avait jamais quitté.
Et puis il y eut ce jour où, chargé d’enterrer des camarades dans une fosse commune, son casque glissa et tomba parmi les corps. Pour le récupérer, il dut descendre dans la fosse et marcher sur les dépouilles. « De quoi hanter bien des nuits… » ajoutait‑il parfois, sans chercher à s’apitoyer, mais avec la lucidité de celui qui a dû apprendre à vivre avec ces images.
Ces souvenirs, profondément ancrés en lui, éclairent sans doute la manière dont il vivra les années qui suivent la défaite française. Il ne reprendra pas les armes, mais il ne demeurera pas pour autant spectateur de l’occupation allemande. Fidèle à la droiture qui avait guidé toute sa vie, il apportera ce qu’il peut, à sa mesure, avec la même discrétion et la même fermeté intérieure.
Cette attitude se traduira, en 1944, par un engagement discret mais réel au sein de la Résistance.
Les actions de Résistance (1944)
Durant la Seconde Guerre mondiale, Marius Dubiez apporte un concours actif à un groupe de Résistance du secteur. Il intervient au profit du réseau O.R.A. (Organisation de Résistance de l’Armée), implanté dans les cantons de Champagnole, Nozeroy et Les Planches‑en‑Montagne, sous le commandement de Jean Coulon. Du 1er mars au 15 septembre 1944, il met ses moyens et son temps au service des formations locales, accomplissant notamment les actions suivantes :
Mise à disposition d’un local servant à la fois de lieu de réunion clandestine et d’hébergement ponctuel pour les membres du groupe A.S.
Constitution d’une réserve de vivres permettant d’assurer l’approvisionnement du groupe dans un contexte de surveillance et de restrictions.
Réalisation de liaisons entre différents postes du réseau, assurant la transmission sûre et régulière des informations internes.
Recueil et transmission de renseignements sur la circulation des troupes ennemies empruntant la route nationale n°5, éléments utiles à la préparation des actions locales.
Diffusion des ordres et instructions du commandement auprès des membres des F.F.I. du Pasquier, contribuant à la coordination des initiatives du secteur.
Par les services rendus et les risques assumés, Marius Dubiez apporte un appui réel à la lutte clandestine menée dans le Jura. Ces engagements sont reconnus par l’attribution de la Médaille de la France libérée.
Une fidélité durable
Après la Libération, Marius Dubiez reste en contact avec son ancien capitaine de 1914‑1918, devenu général. Les deux hommes ont partagé les mêmes combats, les mêmes dangers, les mêmes pertes. Cette fraternité née dans les tranchées ne s’est jamais démentie.
Au début des années 1950, une démarche est engagée pour obtenir une distinction, probablement la Légion d’honneur, mais cette démarche semble s’être perdue dans les méandres administratifs. Le général de Chomereau, soucieux de soutenir son ancien soldat, décide de relancer l’affaire.
Lettre du 5 janvier 1953
« Mon cher ami, Rien ne peut plus me toucher que le fidèle souvenir de mon vieux compagnon d’armes de tant de combats ! J’ai été si heureux de vous revoir et je compte bien que nous recommencerons ! Je réponds à vos vœux affectueux par des souhaits non moins chaleureux.
Je ne sais encore quand je retournerai dans le Jura, étant fort occupé par mon exploitation agricole. Cet été sans doute. Je vous ferai signe.
Mais je suis peiné de ce que votre proposition semble dormir ! Il faut reprendre cela “du pied”, comme on dit ; comme si rien n’avait été fait.
Redites‑moi très brièvement - cela suffira - car certains détails ne sont plus présents dans ma mémoire :
À quelle date votre proposition a été expédiée
À qui ? (Recrutement ? ou autre service ?)
La personnalité qui vous avait vu à l’œuvre dans la Résistance (j’ai oublié son nom) a‑t‑elle pu vous appuyer ?
Muni de ces données, j’écrirai au bureau visé en 1) pour voir où nous en sommes, et je verrai comment reprendre, si possible, l’affaire. Mais, pour l’instant, il faut d’abord savoir où nous en sommes.
Je vous envoie, mon cher Poilu, ma pensée affectueuse et, reprenant nos vieilles coutumes de guerre, avec le tutoiement “réglementaire” pour les combattants du front, les vrais, comme toi, je t’envoie une fraternelle accolade.
Ton ancien capitaine et commandant, Général de Chomereau »
Réponse de Marius Dubiez
Lettre du 3 février 1953
« Mon cher général,
C’est avec une grande émotion que je viens vous remercier de votre aimable lettre. J’ai attendu de vous répondre d’avoir revu le docteur Billot, président des anciens combattants du canton de Champagnole, qui m’a dit qu’il allait se renseigner. Il vient de me dire que tout était endormi, qu’il ne pouvait pas savoir comment.
Mon général, entre nous, je vous dirai que je suis fort pour le général de Gaulle ; serais‑je un parti pris par les parties qui sont contre ? Enfin, qu’importe, il ne faut pas se laisser influencer.
Aussi, comme vous le dites, mon général, il faut reprendre cela par le pied, comme si rien n’avait été fait.
Comme vous me le demandez, je vous rappelle les principaux éléments de mon passage :
J’ai fait toute la guerre au 149e R.I., dans toutes les batailles que notre régiment a menées. J’ai eu trois citations : une au régiment, une à la division et une au corps d’armée, ainsi que la Médaille militaire en 1920.
Les anciens officiers qui pourraient donner de précieux renseignements seraient le lieutenant Réjoux et le lieutenant Lesserteur, qui ont commandé la 1ère C.M. dans ma compagnie. Il y aurait aussi le capitaine Robinet, qui commandait la 2e compagnie du 1er bataillon. Chaque fois que sa compagnie attaquait, il demandait au capitaine de Parceval que ce soit moi, avec la pièce, qui sois avec lui. À Orfeuil, dans les Ardennes, en octobre 1918, il est venu me trouver en ligne et m’a dit : “Vous avez fait du bon boulot, je te félicite.” Je pense qu’il doit être encore vivant, car il l’était après la guerre.
Pour la Résistance, dont je faisais partie, c’était le capitaine Chapuis, sous un faux nom, et le chef de gare de Champagnole. Je crois qu’il est allé à la gare de Besançon. Je ne sais pas s’il y est encore, pour lui écrire et lui demander ce qu’il veut bien donner.
Avec mes remerciements pour tout ce que vous pouvez faire pour moi, Marius Dubiez. »
Un silence qui s’installe
Après cet échange de 1953, la correspondance conservée ne montre plus de lettres entre les deux hommes. On ignore si le général a tenté une relance ou si l’administration n’a jamais répondu.
Ce que l’on sait, en revanche, c’est que la santé de Marius Dubiez décline au cours des années suivantes. Il s’éteint finalement le 12 août 1958, au Pasquier, à l’âge de 65 ans.
Son décès n’est pas immédiatement connu du général, qui vit alors loin du Jura. Cette absence d’information va donner à la suite de la correspondance un caractère profondément émouvant.
1959 : le général relance une dernière fois la demande
Ignorant la disparition de son ancien soldat, le général de Chomereau reprend l’initiative. Sa lettre du 28 novembre 1959 témoigne d’une fidélité intacte : malgré les années, il n’a rien oublié de celui qu’il appelle « mon cher Dubiez ».
Lettre du 28 novembre 1959
« Mon cher Dubiez, distance et temps qui passe ne me font pas oublier mes héroïques frères d’armes du 149, et je veux, une fois encore, faire une tentative pour vous obtenir la Légion d’honneur que vous méritez si bien ; peu de chances du reste, mais il faut toujours essayer…
Ci‑inclus une coupure de journal indiquant les conditions actuelles, récemment édictées. Je crains que ces conditions précises et strictes ne nous arrêtent. Nous verrons bien !
Je rédigerai moi‑même votre demande, la taperai à la machine et vous l’enverrai pour signature. À cet effet, car je n’ai plus la documentation vous concernant, je vous prie de me fournir toutes les indications nécessaires (classe - présence au 149 - unités d’affectation successives).
Inutile de me dire les affaires auxquelles vous avez participé ! Je connais - et pour cause ! - tout ce qu’a fait le 149 !
Puis les citations. Sauf erreur, vous avez eu l’invraisemblable chance de “passer entre les gouttes”, sans blessures. Si je fais erreur, dites‑le‑moi !
Voilà pour 14‑18.
Pour 39‑45, rappelez‑moi ce que vous avez fait et, je ne l’ai plus, tâchez de me donner, sinon l’adresse, du moins le nom du commandant que j’avais vu à votre sujet et qui avait appuyé votre proposition à cette époque. Je lui écrirai moi‑même.
Il ne faut jamais négliger un effort…
En attendant votre réponse, mon cher Dubiez, je vous envoie la fraternelle pensée de votre ancien d’armes du 149.
Général de Chomereau »
La nouvelle du décès : une rupture douloureuse
La réponse qu’il reçoit n’est pas celle qu’il attendait. C’est la fille de Marius Dubiez qui lui écrit pour lui annoncer la mort de son père, survenue plus d’un an auparavant.
Le général répond aussitôt. Sa lettre du 11 décembre 1959 est un hommage bouleversant, empreint de respect et d’affection. Il y exprime sa peine, rappelle la valeur militaire de l’ancien soldat du 149e R.I., et évoque les démarches qu’il avait entreprises pour lui obtenir la Légion d’honneur.
Lettre du 11 décembre 1959
« Chère Mademoiselle, Votre lettre m’a bouleversé… J’avais pour votre cher disparu une de ces affections fraternelles qui unissent tous les braves gens - et gens braves - qui, côte à côte, ont combattu et sauvé la France. Brave, votre cher père l’était, sans restriction.
Je l’avais vu à l’œuvre pendant de si longs mois. Il avait été l’un des rares qui, par un hasard invraisemblable, avait échappé à la mort, sans blessure, sans interruption de présence au feu. Sans doute, en haut lieu, a‑t‑on jugé, quand j’ai fait des démarches pour une Légion d’honneur que j’aurais été fier de lui remettre, qu’il était assez récompensé de ne pas avoir été “amoché”…
Pieusement, je salue ce beau, ce brave Poilu qui, en 40‑45, a continué à risquer sa vie pour le pays, et que son chef de guerre de la Résistance estimait tant. Il me l’a dit à Besançon…
Que cet hommage de son chef de 14‑18 soit pour vous, chère Mademoiselle, pour tous les vôtres, un geste suprême d’affection et de respect pour celui qui n’est plus et qui pouvait marcher la tête haute.
Veuillez transmettre ma pensée fraternelle à ceux qui, plus heureux que moi, l’ont accompagné à sa dernière demeure, anciens combattants de 14‑18 ou de 39‑45, qui tous sont des compagnons d’armes.
Général de Chomereau »
Louis Henri Marius Dubiez repose actuellement dans le cimetière communal de la commune du Pasquier.
Décorations obtenues :
Croix de guerre avec 1 étoile de vermeil, 1 étoile d’argent et une étoile de bronze.
Citation à l’ordre du régiment n° 76 en date du 6 novembre 1917 :
« Excellent mitrailleur au front depuis le début de la guerre, a toujours fait preuve d’un sang-froid remarquable, particulièrement au cours de l’attaque du 23 octobre 1917. »
Citation à l’ordre de la division en date du 22 juillet 1918 :
« Mitrailleur d’élite, placé en avant avec une compagnie d’infanterie, ayant une mission de sacrifice, a résisté avec sa pièce jusqu’à la dernière extrémité, infligeant de grandes pertes à l’ennemi. Entouré de toutes parts, a réussi à se dégager, après avoir combattu contre un char d’assaut. Au prix de grandes difficultés. Il est venu se mettre à disposition d’un officier mitrailleur, sur la parallèle principale, où il a continué à combattre sous un très violent bombardement, protégeant ainsi le flanc droit des éléments avancés du bataillon. »
Citation à l’ordre du 21e C.A. n° 232 en date du 4 novembre 1918 :
« Mitrailleur d’élite, superbe de courage de sang-froid et d’abnégation, s’est particulièrement distingué dans les journées des 26, 27 et 28 septembre 1918 et les 1er, 3 et 4 octobre 1918, infligeant des pertes à l’ennemi et faisant des prisonniers. »
Marius Dubiez est décoré de la Médaille militaire à compter du 16 juin 1920 (arrêté ministériel du 16 mars 1921, publié au Journal officiel du 13 avril 1921). Aucun texte de citation n’accompagne cette inscription, qui ne mentionne pas non plus l’attribution de la croix de guerre avec palme.
Autres décorations :
Médaille interalliée de la Victoire (19-10-1925)
Médaille commémorative de la Grande-Guerre
Médaille de la France libérée
Sources :
La fiche matricule du caporal Dubiez, les actes d’état civil de sa famille et les registres de recensements de la commune du Pasquier ont été consultés sur le site des archives départementales du Jura.
Sa correspondance et l’ensemble des photographies présentées dans cette biographie sont la propriété de P. Blateyron.
Un grand merci à M. Bordes, à P. Blateyron, à A. Carobbi, à M. Porcher, à T. Vallé, au Service Historique de la Défense de Vincennes et aux archives départementales du Jura.
14 mai 1915 - une nouvelle journée d’effort imposé avant la relève
Le matin du 14 mai révèle un secteur du fonds de Buval encore instable. Les tranchées sont fortement endommagées, les sapes en mauvais état et les boyaux à peine praticables. Les hommes, éprouvés par cinq jours d’efforts successifs, n’ont pas eu le temps de récupérer. La journée s’annonce difficile : il faudra encore tenir, encore agir, malgré la fatigue accumulée. Les 1ᵉʳᵉ et 2ᵉ compagnies et le bataillon Gérardin du 149ᵉ R.I. sont de nouveaux prêts à passer à l’attaque.
Un début de journée trompeusement calme
5 h 00. La matinée s’ouvre dans un calme relatif. Aucun tir notable, aucune alerte immédiate : un répit fragile, presque suspect.
7 h 30. L’ordre d’opération n° 6 parvient aux unités. Le 21ᵉ C.A. doit poursuivre l’effort engagé depuis le 9 mai. Les actions prévues sont clairement définies :
Le 158ᵉ R.I., appuyé par le 31ᵉ B.C.P., attaquera la tranchée des Saules, la tranchée Parados, le bois 10 ainsi que le point h1. La 7ᵉ compagnie du 158ᵉ R.I. se placera sur l’aile gauche du 149ᵉ R.I..
Le 149ᵉ R.I. engagera deux compagnies de son 1ᵉʳ bataillon, renforcées par une compagnie et une section de mitrailleuses du 10ᵉ B.C.P., ainsi que par une demi‑section du Génie. L’objectif est d’attaquer entre le point h1 et la sape T3, en partant de la lisière est du bois 5 et de la sape en Y. Ces unités prendront place dans les positions actuellement tenues par des compagnies du 3ᵉ B.C.P. D’après les informations disponibles, il n’a pas été possible de déterminer si ces compagnies du 3ᵉ B.C.P. sont restées sur place ou si elles ont été retirées vers l’arrière pour être mises en réserve.
Le reste du régiment appuiera l’action par son feu et, si l’occasion se présente, effectuera un mouvement offensif entre T0 et T3, en liaison avec la 13ᵉ D.I..
10 h 00. L’ennemi demeure étonnamment discret. Les troupes françaises en profitent pour se mettre en place et préparer l’assaut.
Arrivée d’un renfort venu du dépôt régimentaire
Dans le même temps, à l’arrière du front, un renfort de sept cents quarante cinq hommes, en provenance du dépôt du 149ᵉ R.I., arrive dans la matinée à Petit‑Sains. Ces hommes sont immédiatement recensés et répartis administrativement entre les compagnies afin d’anticiper la reconstitution des effectifs. Ils ne pourront toutefoisrejoindreleurs unités que le lendemain, celles‑ci demeurant en première ligne jusqu’à la relève nocturne du 14 au 15 mai.
La préparation d’artillerie et l’enfer du barrage
13 h 00. Une violente canonnade allemande s’abat sur tout le secteur, particulièrement sur la première ligne. Plusieurs hommes sont touchés. Les positions, déjà fragiles, se dégradent encore.
15 h 00. Les unités d’attaque sont en place, disposées sur deux lignes accolées :
à droite : le 10ᵉ B.C.P.
à gauche : les 1ᵉʳᵉ et 2ᵉ compagnies du 149ᵉ R.I.
15 h 15. L’artillerie française déclenche son tir de préparation. La réaction allemande est immédiate et d’une extrême violence : un barrage puissant se forme aux débouchés du bois 5 et à l’est du bois 6, rendant toute progression périlleuse.
17 h 15. L’artillerie française allonge son tir. L’infanterie s’élance selon les dispositions prévues :
En première ligne :
la moitié de la 5ᵉ compagnie du 10ᵉ B.C.P.
la 2ᵉ compagnie du 149ᵉ R.I.
En deuxième ligne :
l’autre moitié de la 5ᵉ compagnie du 10ᵉ B.C.P.
la 1ᵉʳᵉ compagnie du 149ᵉ R.I.
La tranchée T3 - h1 est atteinte rapidement. Mais depuis T3, les Allemands déversent un flot continu de grenades et de bombes. La partie droite de la ligne française doit se décaler d’une quinzaine de mètres vers la gauche. Tous les efforts pour enlever T3 échouent : les défenseurs, solidement retranchés, tiennent la position.
Tentatives de renfort et progression impossible
17 h 50. Le 3ᵉ bataillon du 149ᵉ R.I., sous le commandement du capitaine Gérardin, reçoit l’ordre de soutenir l’attaque par la droite et, si possible, de reprendre T2. À plusieurs reprises, les éléments des deux bataillons, sous une pluie de bombes et de grenades, tentent une action combinée autour de T3. Mais la tête de sape, située sur un massif élevé et protégée par des défenses accessoires intactes, demeure imprenable.
18 h 30. La situation se fige. Le 149ᵉ R.I. et les chasseurs du 10ᵉ B.C.P. tiennent la sape T3 et la tranchée en h1, mais ne peuvent enlever le fortin de T3.
Nuit du 14 au 15 mai - Relèves nocturnes et repli des unités
La relève s’effectue dans une obscurité totale, selon un mouvement méthodique et progressif. Le 10ᵉ B.C.P. gagne les tranchées de première ligne pour y remplacer le 149ᵉ R.I.. Les sections avancent par éléments successifs, guidées dans les boyaux par les équipes du régiment relevé, afin d’éviter tout encombrement. Les 1ᵉʳᵉ et 3ᵉ compagnies du 10ᵉ B.C.P. relèvent le 2ᵉ bataillon du 149ᵉ R.I., commandé par le capitaine Prétet, entre le point V et la sape T0.
En parallèle, les dernières compagnies du 3ᵉ B.C.P. en ligne se retirent du secteur et se replient en ordre vers la fosse 10, où elles doivent cantonner. Les 1ᵉʳ et 2ᵉ bataillons du 149ᵉ R.I. empruntent le même itinéraire pour rejoindre l’arrière, où ils sont placés en réserve générale.
Le 3ᵉ bataillon du 149ᵉ R.I., maintenu plus près du front, gagne les abris du bois de Noulette, où il prend place en tant que réserve de première ligne, prêt à intervenir.
L’ensemble de ces mouvements, relève, repli et mise en place des réserves, s’achève vers 3 h 00, dans la nuit du 15 mai.
15 mai 1915 - Une journée qui reste sous pression
Une nuit agitée mais sans attaque
3 h 00. Le lieutenant-colonel Gothié continue d’assurer le commandement de l’infanterie du sous-secteur, bien que la plus grande partie de son régiment ait été relevé de la première ligne. Le 10ᵉ B.C.P. reste sous ses ordres directs.
3 h 30. La nuit a été marquée par une canonnade presque ininterrompue et quelques fusillades isolées, mais aucune attaque allemande n’a été signalée.
5 h 00. La tranchée conquise la veille est organisée. La liaison avec le régiment de gauche est établie et consolidée.
Matinée - Bombardement continu
8 h 00 - 11 h 30. L’artillerie allemande bombarde violemment tout le secteur, avec une intensité particulière sur la première ligne française. Les positions, déjà éprouvées par les combats du 14 mai, subissent de nouveaux dégâts.
Réorganisation et intégration du renfort
Une fois les bataillons du 149ᵉ R.I. installés au repos à la fosse 10 et à Petit-Sains, les hommes du renfort arrivé la veille sont répartis dans les différentes compagnies. Cette incorporation permet de combler les pertes subies depuis le 9 mai et de rétablir l’effectif des unités.
12 h 30 - Ordre général n° 7
L’ordre fixe les objectifs pour la journée :
Les éléments engagés de la 43ᵉ D.I. ont conquis :
la tranchée des Saules
la tranchée du Parados du bois 10
la tranchée reliant ce bois à la sape T3
Le 21ᵉ C.A. doit poursuivre l’offensive pour atteindre, en fin de journée, le front halte de Souchez - bois en Hache.
Zone d’attaque :
Nord: point 2 - lisière nord du bois en Hache
Sud : n2 - n3 - l5 - corne sud du bois 11
La droite doit se couvrir face au fonds de Buval.
Les troupes de la 43ᵉ D.I. situées hors de la zone d’attaque doivent appuyer par leurs feux.
Heure prévue de l’attaque : 17 h 00.
Après-midi - Intensification du feu
15 h 00. Le bombardement, déjà continu depuis le matin, devient extrêmement intense. Un barrage serré se forme autour du bois 5, rendant tout mouvement presque impossible.
17 h 30. L’attaque menée à gauche est stoppée. Le 10ᵉ B.C.P. sous les ordres du lieutenant-colonel Gothié reste dans ses positions, sans possibilité de progression.
18 h 00 - Préparation d’une attaque de nuit
L’état-major du 21ᵉ C.A. prépare une nouvelle attaque nocturne pour le groupement du chef de corps du 149ᵉ R.I., avec pour objectifs :
s’emparer des sapes T1 et T3
prendre le contrôle du fonds de Buval
Les dispositions sont prises pour déclencher l’attaque confiée aux compagnies du 10ᵉ B.C.P. dès réception de l’ordre.
22 h 00 - Renforcement des positions
Une compagnie du 3ᵉ bataillon du 149ᵉ R.I., jusque-là en réserve de première ligne au bois de Noulette, est déplacée vers les abris du bois 6 afin de renforcer la position.
Pertes
Les listes des tués, blessés et disparus du 149ᵉ R.I. portant la date du 15 mai posent un problème d’interprétation si l’on s’en tient strictement au calendrier des opérations. En effet, à cette date précise, le régiment n’est déjà plus engagé en première ligne : il a été relevé dans la nuit du 14 au 15 mai par le 10ᵉ B.C.P. et ne participe plus aux combats du jour.
Ce décalage suggère que la date inscrite sur les documents ne correspond pas au moment des pertes, mais plutôt au moment où les états récapitulatifs ont été établis ou transmis. Il est donc très probable que ces listes rassemblent en réalité l’ensemble des pertes subies lors de l’attaque du 14 mai. Cette hypothèse est renforcée par un élément déterminant : tous les hommes qui y figurent appartiennent aux compagnies effectivement engagées dans l’action de la veille.
Autrement dit, la date du 15 mai ne renvoie pas à de nouveaux combats pour le 149ᵉ R.I., mais à la formalisation administrative des pertes du 14 mai. Ce type de décalage est fréquent dans les archives régimentaires, où la rédaction des états de pertes suit souvent les opérations avec un délai variable ; ce délai est lié aux conditions du front et à la disponibilité des officiers chargés de la tenue des registres.
Un grand merci à M. Bordes, à A. Carobbi, à T. Cornet, à M. Porcher, au Service Historique de la Défense de Vincennes et à l’association « collectif Artois 1914-1915 ».
Depuis le 9 mai, le 149ᵉ R.I. est engagé sans relâche autour du fond de Buval, un secteur ravagé par les bombardements et disputé mètre par mètre. Les journées des 9, 10 et 11 mai ont laissé le régiment très amoindri : deux bataillons ont subi de lourdes pertes, les positions ont été bouleversées et les liaisons, déjà fragiles, se sont trouvées rompues.
Le 12 mai, l’annulation de l’attaque prévue n’a apporté aucun soulagement. Le bombardement allemand, d’une intensité rarement atteinte, a écrasé tranchées, abris et boyaux, rendant toute manœuvre presque impossible.
Épaulé par des compagnies des 1er et 3ᵉ B.C.P., le 149ᵉ R.I. doit tenir avec des effectifs réduits, tandis que les sapes T1, T2 et T3 demeurent sous une menace constante.
Dans ce secteur où l’on ne progresse le plus souvent qu’en rampant, où les anciennes lignes allemandes sont encombrées de cadavres et où chaque boyau doit être rouvert sous le feu, les hommes du 149ᵉ R.I. et des bataillons de chasseurs tiennent tant bien que mal. C’est dans cet état d’usure extrême, après quatre jours d’efforts ininterrompus, que s’ouvre la journée du 13 mai 1915 : elle est marquée à la fois par de nouvelles attaques allemandes, des ordres de contre-attaque et l’effondrement progressif des forces encore disponibles.
Relève nocturne et premières attaques allemandes (3 h 30)
La relève des deux compagnies du 1er B.C.P. par deux compagnies du 3e B.C.P. s’achève vers 3 h 30. À peine installés, les chasseurs subissent une série d’attaques allemandes sur les sapes T0, T2 et T3, appuyées par un bombardement intense.
Les assauts dirigés contre T0 et T3 sont repoussés, mais le 3e B.C.P., encore en cours de mise en place, cède devant T2.
À T3, la section de mitrailleuses du 149ᵉ R.I. joue un rôle décisif. La première pièce fauche les assaillants jusqu’à s'enrayer. Pendant que l’on tente de réarmer et de remettre la culasse en fonctionnement, les Allemands débouchent dans la sape, jettent des bombes et encerclent la seconde pièce, qu’ils capturent avec ses servants ; elle n’est plus protégée après le repli trop rapide des chasseurs.
Ordres d’opération et situation tactique (7 h 50)
Un ordre général d’opération parvient à 7 h 50. Le 10e B.C.P. est remis à la disposition de la 43e D.I. pour relever deux bataillons du 149e R.I. ; ceux-ci sont destinés à passer en réserve à Petit‑Sains et à la fosse 10. Mais aucune relève ne pourra être effectuée tant que la ligne conquise les jours précédents, puis perdue, n’aura pas été entièrement reprise.
Bombardements sur les communications (8 h 30)
À 8 h 30, l’artillerie allemande déclenche de violentes rafales sur les boyaux des bois 6 et 7, la haie G et le vallon de Marqueffles, rendant tout mouvement périlleux.
Menace sur T1 et destruction des tranchées (10 h 30 – 11 h 30)
À 10 h 30, les petits postes de la 8e compagnie signalent une forte concentration allemande dans la sape T1, à environ 70 mètres. La tranchée est écrasée par le tir ennemi. L’artillerie française tente de contrebattre, sans résultat. À 11 h 30, le bombardement ennemi s’intensifie encore et touche tout le secteur.
Arrivée des renforts et préparation de la contre‑attaque (14 h 20 – 15 h 00)
À 14 h 20, quatre compagnies du 10e B.C.P. sont mises en renfort de première ligne, sous les ordres directs du lieutenant‑colonel Gothié. Les deux autres compagnies restent en attente dans le bois de Noulette, prêtes à être engagées selon les besoins du 149e R.I..
À 15 h 00, l’ordre d’opération n° 5 fixe une contre‑attaque à 22 h 00 pour reprendre les sapes T1, T2, T3 et les tranchées intermédiaires.
2e bataillon (à droite) : renforcé par une compagnie du 10e B.C.P. qui remplacera la 8ecompagnie ramenée au chemin des Vaches : objectif T1.
3e bataillon (à gauche) : renforcé par deux compagnies du 3e B.C.P. et une du 10e B.C.P. : objectifs T2, T3 et les tranchées perdues.
L’attaque doit se faire sans préparation d’artillerie, afin de conserver l’effet de surprise.
Un bataillon à bout de forces : le rapport du capitaine Prétet
Dans l’après‑midi, le capitaine Prétet adresse un rapport alarmant. Il écrit :
« La liaison est assurée avec la 13e D.I. à la parallèle Bruckert. Le 109e R.I. occupe des positions en arrière de la ligne tenue par le 149e R.I.. Le 3e B.C.P. avec qui je suis en liaison est également en arrière du 149e R.I.. Nous sommes alors exposés à des feux de flanc de l’ennemi provenantdu point V et de T1 et T3. Le bataillon a été en butte à un épouvantable bombardement de l’ennemi. Les pertes sont très sensibles. Le moral est fortement atteint. Les hommes ne restent dans les tranchées que sous la menace du revolver.
Le bataillon est absolument incapable d’un effort quel qu’il soit. Mes officiers m’ont signalé le fait à maintes reprises et Jeské lui-même vient de me dire qu’il ne fallait pas compter sur sa compagnie. J’ai le devoir de vous rendre compte de ces faits. J’ai l’honneur de vous rendre compte d’autre part que l’agent de liaison de l’artillerie ignorait les signaux au pavillon blanc et bleu que j’ai dû employer il y a quelques instants alors que notre artillerie tirait sur nos tranchées. »
Le lieutenant‑colonel Gothié décide que l’attaque sur T1 sera menée uniquement par la compagnie fraîche du 10e B.C.P.. Le général Guillemot, commandant la 85e brigade, confirme l’épuisement du 149e R.I. mais maintient sa confiance dans sa valeur combattante.
Reprise du bombardement et mise en place des unités (17 h 00 – 19 h 30)
À 17 h 00, la canonnade ennemie reprend avec violence, notamment sur les voies de communication, au moment même où arrivent les renforts du 10e B.C.P.. Vers 19 h 30, un calme relatif s’installe jusqu’à l’heure de l’assaut.
L’attaque nocturne et son échec (22 h 00 – 3 h 30)
À 22 h 00, les troupes s’élancent à une soixantaine de mètres des sapes. Elles sont immédiatement prises sous le feu des mitrailleuses allemandes installées dans T1, qui stoppent net toute progression. Toutes les tentatives échouent.
Une nouvelle attaque est ordonnée à 3 h 30, sans plus de succès : l’ennemi est en alerte et solidement retranché.
Conclusion
Le 13 mai 1915 confirme l’état d’usure extrême du 149e R.I.. Les renforts de chasseurs, engagés dans la précipitation, ne parviennent pas à stabiliser la ligne. La contre‑attaque nocturne, menée sans préparation d’artillerie, s’est heurtée à un ennemi solidement installé et parfaitement maître de sa ligne de front.
Cette journée s’inscrit dans la continuité des combats des jours précédents : une des séquences les plus éprouvantes pour le régiment. La ténacité des hommes permet encore de maintenir la cohésion du front, mais l’unité demeure au bord de la rupture, comme en témoignent les rapports alarmants des officiers.
Les pertes du 149e R.I. pour cette journée sont de 16 tués, de 27 blessés et de 8 disparus.
Un grand merci à M. Bordes, à A. Carobbi, à T. Cornet, à M. Porcher, au Service Historique de la Défense de Vincennes et à l’association « collectif Artois 1914-1915 ».