15 mars 2012

16 juin 1915… L’officier, il avait juste dit « En avant, c’est pour la France ! »

                 16_juin_1916

                                     Legende_journee_du_16_juin_1915

Après les combats du mois de mai 1915, le 149e R.I.se prépare pour une nouvelle attaque de plusieurs jours.

Cette attaque doit débuter à la mi-juin. Elle est menée conjointement avec des éléments de la 13e et de la 43e D.I., l'objectif principal étant de  prendre le fond de Buval.

Le 15 juin vers 21 h 30, le régiment reçoit l’ordre de se préparer pour une attaque qui aura lieu le lendemain.

Cette attaque doit être menée par les 1er et 3e  bataillons du régiment. Ils partiront tous les deux de la 1ère ligne actuelle en deux vagues successives de 2 compagnies qui se suivront à 100 m l’une de l’autre.

Le 1er bataillon s’étend du point n4 exclus et va se rallier à la 13e D.I., à la sape T0 inclue. Le 3e bataillon s’étend de la sape T0 exclue au point h1 pour rejoindre la 86e  brigade.

Le 2e bataillon du régiment forme une 3e vague de deux compagnies qui se mettent en place derrière les bataillons de 1ère ligne.

Les troupes sont en place le 16 juin à 2 h 00. La 1ère ligne subit un bombardement intense qui se prolonge toute la matinée. Il y a plusieurs tués et de nombreux blessés. L’attente du déclenchement de l’attaque est particulièrement déprimante. Les communications téléphoniques sont constamment interrompues et le fil est coupé en plusieurs endroits.

L’attaque débute à 12 h 15, l’artillerie française entre en action et allonge son tir au fur et à mesure. La 1ère vague est à peine  sortie de la tranchée de départ qu’un formidable barrage d’artillerie allemand vient aussitôt tomber en avant de la troupe. En même temps une fusillade d’infanterie et de mitrailleuses se produit du fond de Buval et du secteur h3 h4.

Malgré de lourdes pertes, les 1ère et 2e vagues parviennent tout de même à progresser. La gauche de la 13e D.I. reste bloquée.

Sur la droite, le 1er bataillon gagne un peu de terrain vers les pentes est du fond de Buval et s’y cramponne. Le centre et la gauche après avoir progressé vers le fond de Buval sont obligés de rétrograder en raison des pertes subies et du manque d’abris. La 3e vague a suivi le mouvement, mais elle doit revenir en arrière.

À la gauche du 3e bataillon, la 9e compagnie est obligée de rentrer dans la tranchée et dans les sapes de départ entre T3 et T2. La 3e vague est également obligée de se replier.

Le commandant du bataillon de la Forest Divonne est blessé. Il passe le commandement au capitaine Paul Girard.

Un peu avant 2 h 00, un nouvel ordre est donné aux chefs de bataillons de renouveler leur tentative d’attaque dès que les circonstances seront plus favorables.

Dans l’après-midi un ordre pour effectuer une nouvelle attaque est annulé. Cette attaque est tout de même lancée à 19 h 30 juste après un préparatif d’artillerie de 10 minutes. Elle est aussitôt arrêtée sur tout le front en raison d’un barrage de feu ennemi d’artillerie, de mitrailleuses et de mousqueterie qui se produit instantanément. Les hommes se sont carrément portés en avant, mais ils sont obligés de se réfugier dans les trous d’obus. Les compagnies qui composent la première vague reviennent très éprouvées aux tranchées de départ et celles de la 2e se trouvent dans l’impossibilité d’en sortir. L’attaque de nuit ayant échoué, les troupes s’organisent dans les tranchées qu’elles occupent.

 Les pertes pour cette journée sont de 84 tués au combat et de décédés des suites de leurs blessures, de 164 blessés et de 2 disparus.

                                       Tableau des tués pour la journée du 16 juin 1915

                        Tableau des blessés et des disparus pour la journée du 16 juin 1915

                  Tableau_des_tu_s_journ_e_du_16_juin_1915

Le 1er et le 3e bataillon sont les plus exposés. La  4e et  la 12e compagnie subissent les pertes les plus importantes. La proportion de blessés est très élevée au 1er bataillon.

                  Tableau_des_bless_s__pour_la_journ_e_du_16_juin_1915

L'officier supérieur blessé ce jour-là n'est pas comptabilisé dans ce tableau. 

 Références bibliographiques :

 Historique du 149e Régiment d’Infanterie. Épinal. Imprimerie Klein, 1919.

Fichier des « Morts pour la France » sur le site « mémoire des hommes ».

Les archives du S.H.D. ont été consultées, ainsi que le J.M.O. de la 85e brigade : série 26 N 520/10.

 Pour en savoir plus :

« Lorette. Une bataille de 12 mois » d’Henri René. Éditions Perrin et Cie. Paris 1919.

« Les campagnes de 1915 » du général Malleterre. Éditions librairie militaire Berger-Levrault. 1918. 

Un grand merci à M. Bordes, à A. Carrobi, à A. Chaupin, à T. Cornet, à V. le Calvez,  à M. Porcher, au Service Historique de la Défense de Vincennes et à l’association « Collectif Artois 1914-1915 ».

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20 mars 2012

Marie Michel Mouriaux (1879-1915).

                 Marie_Michel_Mouriaux   

Marie Michel Mouriaux est né le 6 septembre 1879 à Plombières, une petite commune vosgienne. Il est le fils de Marie Joseph Mouriaux qui exerçait la profession d’ouvrier en fer et de Marie Céleste Joray. Aîné d’une fratrie de 7 enfants, il obtient un sursis de quelques mois avant de faire son service militaire. Il rejoint la caserne du 60e R.I. de Besançon au début du mois de novembre 1900. Envoyé dans la disponibilité en septembre 1901, il se retire vivre dans la ville de Paris. Nommé caporal après une première période exercice en 1903, puis sergent au début de l’année 1904, la guerre le retrouve avec ce grade dans le 43e R.I.T. d’Épinal. Le 6 mars 1915, il est au 170e R.I comme sergent-fourrier, puis au 149e R.I. à partir du 1er mai 1915. Il arrive sur le front dans le courant du mois de mai 1915 pour rejoindre la 4e compagnie du régiment qui se trouve en Artois. Nommé sous-lieutenant à titre provisoire le 8 juin 1915 il a tout juste le temps de  faire connaissance avec ses hommes en prenant le commandement d’une section de la 3e compagnie avant être tué le 16 juin 1915. 

                                                 Sepulture_Marie_Michel_Mouriaux

Citation à l’ordre de la Xe  Armée n° 87 en date du 10 juillet 1915 :

« Le 16 juin, à l’attaque d’une sape allemande dans le fond de Buval, a entraîné très courageusement ses hommes aux cris de : En avant, c’est pour la France ! » 

Le sous-lieutenant Marie Michel Mouriaux repose actuellement dans le carré militaire du cimetière communal de Sains-en-Gohelle (tombe n° 73, rang n° 10).

Sources :

Dossier individuel consulté au Service Historique de la Défense de Vincennes.

Le portrait du sous-lieutenant Marie Michel Mouriaux provient du tableau d’honneur de la guerre 14-18 publié par la revue « l'illustration ».

La photo de la sépulture à été réalisée par T. Cornet. 

Un grand merci à M. Bordes, à T. Cornet, à J. Huret, à M. Porcher et au Service Historique de la Défense de Vincennes.

            

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27 mars 2012

Juin 1915, Lucien Kern témoigne (1ère partie).

                 Lucien_Kern

De nouveau, je tiens à remercier très chaleureusement Suzanne Martel ainsi que ses sœurs Roselyne Duclos et Denise Martel. Elles viennent de me donner une nouvelle fois leurs autorisations pour que je puisse retranscrire une grande partie de la lettre écrite par Lucien Kern qu’il a rédigée à la fin du mois de juin 1915. Cette lettre avait été dans un premier temps, publiée dans le journal « La liberté », un hebdomadaire canadien paraissant dans le Manitoba. Lucien évoque ici sa terrible expérience des combats du 149e R.I. qui eurent lieu durant les attaques du mois de juin 1915. 

Ceci est le récit fidèle des engagements auxquels j’ai participé au cours des opérations qui se sont déroulées sur les pentes trop célèbres et surtout trop sanglantes, de Notre-Dame-de-Lorette, Noulette, Souchez qui ont eu lieu du 15 au 18 juin courant. Je le destine aux lecteurs de « la liberté ». De cette façon, les vrais cœurs français et épris de justice pourront juger de ce qu’est une bataille moderne, toute faite de canons et de mitrailleuses contre un ennemi invisible, puissant, très fortifié et résolu à s’accrocher désespérément aux fameuses positions qu’il occupait naguère. Ils étaient convaincus qu’elles étaient inexpugnables. Elles ne cédèrent qu’après trois attaques énergiques. Nous les avons chassés de haute lutte, l’épée dans les reins, mais nous avons, hélas, subi de lourdes pertes. Les pentes suent le sang, et l’odeur dégagée par cette multitude de cadavres en décomposition, toujours découverts et déchiquetés par les obus,est atroce. Elle vous prend à la gorge et vous fait frémir.

Le 15 juin au soir à 8 heures, nous recevons l’ordre de marcher en avant. Le régiment s’assemble et quitte le village où nous étions en repos pour quelques jours. La soirée est chaude, l’odeur de la campagne couverte de blés, parsemée de coquelicots rouges et de fleurs bleues, est enivrante. Le soleil couchant rougit à l’horizon. Le silence est complet, ni rires ni plaisanteries parmi les soldats, au contraire de l’ordinaire. Nous sommes avertis du mouvement que nous devons faire le lendemain. Chacun pense au devoir qui lui incombe et à l’ouvrage à faire demain. La chaleur est accablante, le pas des troupiers résonne fortement sur la route toute blanche. Nous la quittons au sortir du village où la population selon son habitude nous fait des ovations. Elle encourage les soldats qui vont combattre demain. La colonne suit le chemin de traverse. Elle se tronçonne en petits fragments de demi-section pour donner moins de prise au feu de l’artillerie allemande et pour se dissimuler autant que possible à la vue des avions et ballons allemands. Nous n’entendons que le cliquetis des baïonnettes et des fusils qui alternent avec le grondement du canon. La colonne arrive aux boyaux de communications. Nous les connaissons jusque dans les moindres détails depuis le mois de janvier que nous y passons. Nous arrivons en première ligne à 10 h 30. La nuit est noire, nous nous installons de notre mieux. Chacun veille à tour de rôle. Les autres sommeillent assis sur leurs sacs, réveillés de temps en temps par des fusillades et des obus qui éclatent tout près avec un bruit terrible, illuminant la nuit. Les éclats sifflent et tombent partout, mais nous ne nous inquiétons guère. C’est la chanson et le refrain quotidien. Au matin, le jus arrive. Chacun tend son quart et déguste le liquide transporté par les cuisiniers qui apportent en même temps le repas, met frugal pour la journée entière. Une chopine de vin à chacun, son pain, sa viande. La plupart balancent leur viande au-dessus du remblai et mangent de suite leur légendaire salade aux patates, c’est ce que nous mangeons de mieux aux tranchées. Cela nous donne de l’appétit et je vous assure que parfois nous en avons à revendre. À la guerre comme à la guerre, nous nous y faisons. Mais l’odeur insipide des morts, celle des détritus, cela nous coupe l’appétit net et chacun se regarde ayant la même pensée : « Au rabiot de barbaque, il y en a trop de la fraîche ici et elle sent fort ! »

Tout à coup, c’est le grand tumulte. Il faut mettre le sac de côté pour la charge à la baïonnette. Un homme qui est mon ami a la garde des sacs, ordre est donné de passer à l’avant dans la sape. Il fait à peine jour. Il est 2 heures et demie et nous avons mangé à une heure. Nous allons devoir nous serrer la ceinture d’un cran pour toute la journée, car les cuisiniers ne reviendront plus avant demain à cause du bombardement qui va se faire sentir tout à l’heure. Je suis désigné avec deux camarades pour ouvrir une brèche dans la sape qui est faite de sacs de terre, pour avoir plus de facilité et de vitesse dans l’escalade du remblai au moment de l’assaut. L’endroit est dangereux…

Ayant ouvert la brèche, nous déguerpissons au plus vite. Nous reprenons nos places, salués par quelques obus de 77. Mais passez petits frères !, il est trop tard. Pour notre peine nous sommes récompensés de deux doigts d’eau-de-vie dans un quart pour nous réchauffer. 

À 10 h 45, nous voyons arriver le lieutenant qui commande ma compagnie, la 9e, avec ses hommes de liaison, il y a baïonnette au canon. Je demande à la liaison ce que cela signifie, et lui de me répondre « nous attaquons dans sept minutes. » Oh là, là, gare à la casse. Je communique tout cela aux camarades. Chacun devient encore plus sérieux et plus d’un a pâli. Mais l’émotion, quelques braves que nous soyons, nous étrangle quand même, car nous savons ce que c’est. Nous savons qu’il faut courir sous la mitraille de toute sorte jusqu’à la tranchée ennemie qui se trouve dans « le fond de Buval ». Cette position est défendue avec opiniâtreté. Trois attaques déjà sur ce point ont échoué, malheureusement avec des pertes. La preuve en est là, ces corps couleur gris-bleu, l’attestent plus que tout argument et cela parle assez à notre cœur pour nous donner une émotion bien légitime. Nous n’avons guère le temps de nous faire des réflexions plus ou moins gaies. Tout à coup, sur notre droite, dans la plaine, un fourmillement, nos troupes, celles du Maroc, les zouaves et d’autres ont déclenché le mouvement. L’attaque se mène rondement, sans préparation spéciale d’artillerie. Le spectacle est imposant, tout en ligne, trois rangs se suivent déployés en tirailleurs.  Ils courent comme des lièvres, les Allemands ! Leurs tranchées ont été pulvérisées par le feu de nos canons, les jours précédents. Le reste se sauve ou se rend. Les nôtres foncent toujours avec la même ardeur sur les 2e et  3e lignes allemandes… 

Ce témoignage a été publié dans la liberté du 3 août 1915, volume 3, numéro 12, page 8. 

Références bibliographiques :

« Lettres de tranchées ». Correspondance de guerre de Lucien, Eugène et Aimé Kern, trois frères manitobains, soldats de l’armée française durant la première guerre. Éditions du blé. Saint-Boniface (Manitoba) Canada 2007.

Les dessins qui se trouvent sur le montage sont issus d’un cahier de 19 pages janvier 1911 appartenant à Lucien Kern. Ce sont des œuvres de jeunesse datant de janvier 1911 qui font référence à la guerre de 1870. 

Un très grand merci à M. Bordes, à R. Duclos, à S. et à D. Martel.

 

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03 avril 2012

Marcel Christophe (1895-1915).

                 Marcel_Christophe

Marcel Christophe est né le 29 janvier 1895 à Pierre-Percée une petite commune qui se trouve dans le département de la Meurthe-et-Moselle. Il est le fils du garde forestier Émile Christophe et d’Amélie Clausse. 

Élève de l’école spéciale militaire de Saint-Cyr, il faisait partie de la promotion la Grande Revanche. 

Le 14 août 1914, il décide de signer un engagement volontaire à la mairie de Toul pour une durée de 8 ans. Dès le lendemain, ce jeune soldat intègre le 27e R.I. qui se trouve Dijon.  Début décembre 1914, il est nommé sous-lieutenant à titre temporaire avant de rejoindre le 95e R.I. à Bourges. Après avoir été confirmé dans son grade de sous-lieutenant à titre définitif, il arrive sur le front d’Artois le 16 janvier 1915 pour être affecté à la 2e compagnie du 149e R.I.. Il est blessé seulement 13 jours après son arrivée dans le secteur de Noulette.  Après 5 mois de soins et de convalescence, ce jeune sous-lieutenant réintègre la 2e compagnie du 149e R.I. le 30 mai 1915. Passé à la 4e compagnie le 7 juin 1915, il sera tué à l’ennemi le 16 juin 1915. 

Citation à l’ordre de la Xe Armée n° 87 en date du 10 juillet 1915 :

« Le 16 juin a entraîné bravement sa section à l’attaque des tranchées ennemies du fond de Buval. Tombé glorieusement au cours du combat». 

Sources :

Dossier individuel consulté au Service Historique de la Défense de Vincennes.

Le portrait du sous-lieutenant Marcel Christophe provient du livre d’or de la promotion de la Grande Revanche, Saint-Cyr 1914.                                                                

Un grand merci à M. Bordes, à  M. Porcher, à E. Rodrigues et au Service Historique de la Défense de Vincennes.

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10 avril 2012

Juin 1915, Lucien Kern témoigne (2e partie).

                  _Lucien_Kern

De nouveau un très grand merci à Suzanne Martel et à ses sœurs Roselyne Duclos et Denise Martel.

 Maintenant, la crête de Lorette où nous sommes semble se couvrir d’un manteau bleu. Ce sont les nôtres. Mon régiment et nous autres, le lieutenant crie « la 9e, en avant ! » Ça y est, l’ordre est donné, chacun suit l’autre jusqu’à la brèche pratiquée dans le remblai, et là, nous escaladons. Mais cette fois, nous pouvons à peine déboucher, l’ennemi très avisé et prudent sait bien que c’est ici, où je suis, qu’est le danger. Il sait que si on enlève le « fonds de Buval » si redouté de nous, et si bien défendu par eux, qu’il sera définitivement chassé de ces fameuses crêtes où depuis si longtemps, il a mis tant d’acharnement à se maintenir. C’est pour cela que cette fois, il concentre sur nos tranchées toute son artillerie grosse et petite. Les marmites de 220 tombent avec un fracas terrible, le 77 siffle, les 105, tout dégringolait.  L’ennemi fit un feu de barrage tel que nous reçûmes l’ordre de nous replier en toute hâte. L’enfer s’est déchainé, maintenant toute l’artillerie frappe. Nous n’entendons plus rien, l’air est saturé de poudre et nous étouffons. Les morceaux de fer tombent comme grêle, les projectiles creusent la terre et font voltiger, soldats, cadavres, pierres et sacs de terre. Oh ! C’est horrible, quel fracas, les hommes sont fous. Nous sommes entourés de feu et de fer. Les obus tombent sur le remblai, devant, derrière, les shrapnells éclatent au-dessus de nous, les camarades s’abattent, blessés ou morts. La chaleur est torride, les soldats tremblants sont pelotonnés l’un contre l’autre. Le lieutenant est pâle. « Il faut garder la sape », crie l’officier, « les Allemands vont certainement contre-attaquer ! » Il fait pourtant clair soleil, il est à peine midi, mais il fait nuit ici. La fumée des obus et la terre soulevée assombrissent tout. Nous sommes couverts de terre, tous blancs comme des meuniers, les yeux rougis par la poudre. Oh non !, c’est affreux ! Les obus tombent par deux ou trois à la seconde. À ce moment terrible, où le monde semble fuir devant nous, où nous nous sentions perdus, mes yeux se tournèrent vers le ciel, et je priai Marie, la mère du soldat. J’adressai une prière fervente, mais oh combien triste. Ces moments tragiques resteront gravés en moi à tout jamais…

Sous les obus, avec un sergent légèrement blessé à l’épaule, je gardai la sape. Longtemps après, un autre vint me remplacer. Vers 2 heures, la canonnade se ralentit et cessatout à fait. Seules nos pièces lourdes crachaient la mitraille sur les réserves allemandes, sur les maisons que nous voyions sauter en l’air et sur les bois voisins.  Je me risquai alors un peu et regardai autour de moi. Beaucoup de nos camarades étaient couchés là pour toujours. Oh quel triste tableau. Sur l’autre versant, dans les trous faits par nos obus, des cadavres allemands étaient étendus, fauchés et broyés par nos pièces. Dans toute cette échauffourée, je reçus juste un éclat d’obus au bras gauche, la capote traversée ainsi que ma veste et ma chemise. Il reste là, sur la peau pas une égratignure. Je le conserve dans mon porte-monnaie, c’est un souvenir authentique. En cette fameuse journée du 16 juin, les deux ailes droite et gauche avaient avancé faisant bon nombre de prisonniers, capturant mitrailleuses et butin de toutes sortes et en infligeant d’assez lourdes pertes à l’ennemi. Mon bataillon fut assez éprouvé, plus de cadres, l’effectif réduit de moitié. La distance séparant notre sape de la tranchée ennemie était de 80 m. Ce fut toute la soirée et la nuit, une lutte à coups de grenades détruisant les ouvrages ennemis. La nuit venue, nous envoyons une patrouille pour juger du l’état du terrain. Elle doit se renseigner sur les forces de l’adversaire et voir où se trouvent les mitrailleuses qui nous avaient causé de si grands torts. La patrouille sortit en rampant et revint à bon port, en rapportant les renseignements demandés. Nous reçûmes l’ordre que nous ne seronsrelevés que lorsque le trop fameux « fond de Buval » serait entre notre possession. Perspective peu rassurante parce que nous connaissons l’endroit et nous avons déjà éprouvé la puissance défensive ennemie. Cela nous édifiait assez sur ce qui nous restait à faire.

Ce témoignage a été publié dans la liberté du 3 août 1915, volume 3, numéro 12, page 8. 

Références bibliographiques :

« Lettres de tranchées ». Correspondance de guerre de Lucien, Eugène et Aimé Kern, trois frères manitobains, soldats de l’armée française durant la première guerre. Éditions du blé. Saint-Boniface (Manitoba) Canada 2007. 

Un très grand merci à M. Bordes, à R. Duclos, à S. et à D. Martel et à J. Huret.

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17 avril 2012

Marie André de la Forest-Divonne (1863-1944).

                 Marie_Andre_de_la_Forest__Divonne

Marie André de la Forest-Divonne vit le jour le 12 juillet 1863  dans la petite commune de Poligny située dans le Jura. Son père, Pierre Arthur exerçait la profession de chef de gare au chemin de fer. Sa mère Hélène Joséphine de Jouffroy d’Abbans était propriétaire. Il se marie avec Marie Hélène Dugas de la Cantonnière en 1891 à Dôle. Trois enfants vont naitre de cette union.

Jeune homme, il signe un engagement volontaire de 5 ans à la mairie de Dôle, et débute sa carrière militaire en octobre 1883 en entrant directement à l’École Spéciale Militaire. Il était élève de la promotion de Madagascar.

Une fois sa formation terminée, il est nommé sous-lieutenant au 10e R.I. à Auxonne. Trois ans plus tard, il gagne un galon supplémentaire. Cet officier arrive dans la ville de Saint-Étienne pour rejoindre le 38e R.I. au début de l’année 1895. Régiment, qu’il quittera en juillet 1895 lorsqu’il est nommé capitaine. Par la suite, il rejoint le 134e R.I. à Mâcon. En 1901 il est au 16e  R.I., une unité qui partage ses effectifs entre les villes de Clermont-Ferrand et de Montbrison. Marie André de la Forest-Divonne obtient le grade de chef de bataillon.

Au commencement du conflit, il est affecté au 142e R.I. comme major. Nommé au 149e R.I. le 1er juin 1915, il a tout juste le temps de prendre ses fonctions de commandant de bataillon. En effet, cet officier est grièvement blessé quinze jours plus tard durant l’attaque du 16 juin 1915 en Artois. 

Il termine sa longue carrière militaire en 1921. 

Chevalier de la Légion d’honneur (décret du 21 juillet 1912). 

Citation à l’ordre de l’armée (J.O. du 5 septembre 1915) :

« S’est mis bravement à la tête de son bataillon pour l’entrainer à l’attaque le 16 juin 1915, a été blessé grièvement dans cette opération. » 

Officier de la Légion d’honneur le 16 juin 1920 (J.O. du12 juillet 1920). 

Sources :

Dossier individuel consulté au Service Historique de la Défense Vincennes.

Le portrait du commandant Marie André de la Forest-Divonne provient du tableau d’honneur de la guerre 14-18 publié par la revue « l'illustration ». 

Un grand merci à M. Bordes, à Stéphan Agosto, à M. Porcher et au Service Historique de la Défense de Vincennes.

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24 avril 2012

Émile Viard (1872-1915).

                  Emile_Viard

Émile Viard est né le 21 novembre 1872 à Chartres, la préfecture du département d’Eure-et-Loir. Il est le fils de Gustave et de Marie Champion. À sa naissance, son père exerçait la profession de receveur des Postes. Quelque temps plus tard, ses parents rejoindront la capitale pour aller vivre dans le 5e arrondissement.

Jeune soldat de la classe 1892, il ne fera qu'une année de service militaire au lieu de trois. Son frère étant mort en service, il a pu bénéficier d’une dispense. Il arrive à la caserne du 113e R.I. en novembre 1893. Le caporal Vial obtient le certificat d’aptitude pour l’emploi de chef de section. Envoyé en disponibilité à la fin du mois de septembre 1894, il est rattaché au régiment de réserve d’Argentan.  Par la suite, il fait de nombreuses périodes d’exercices dans l’armée, il se saisit de ces occasions pour gagner quelques galons supplémentaires et devenir officier de réserve.

 Il est sous-lieutenant de réserve au 306e R.I. de la fin du mois de décembre 1898 au début du mois de juillet 1906, puis lieutenant de réserve au 223e R.I.. Quatre mois plus tard, il est lieutenant de réserve au 108e R.I.T.. Cet homme restera rattaché à cette unité jusqu’à la déclaration de la guerre. 

Avant le conflit, Émile Viard était domicilié à Lyon où il exerçait la profession d’employé d’assurances. 

 Le 20 septembre 1914, il est affecté au bataillon de marche du 158e R.I.. Le lieutenant Viard reste au dépôt de ce régiment jusqu’au moment ou il doit rejoindre le 149e R.I. en mars 1915. Dès son arrivée, il est affecté à une compagnie de mitrailleuses. Émile Viard est nommé capitaine à titre temporaire le 22 mai 1915. Cet officier prend le commandement de la 2e compagnie du régiment le 6 juin 1915. Dix jours plus tard,  il trouve la mort à la tête de celle-ci, lors d’une attaque qui déroule dans le secteur d’Aix-Noulette.

Le corps du capitaine Viard a été recueilli le soir même par le service sanitaire et transporté à la fosse 10 de Sains-en-Gohelle dans le Pas-de-Calais où il fut inhumé par les soins de l’infirmier de l’ambulance. 

Citation  à l’ordre de la Xe Armée n° 90 en date du 14 juillet 1915 :

« A entrainé brillamment ses hommes à l’attaque d’une tranchée ennemie dans le fond de Buval. Tué en tête de sa compagnie au cours du combat »

« Dans l’attaque du 9 mai a entraîné sa compagnie à l’assaut d’une position ennemie avec un courage et une énergie remarquables. Déjà blessé une première fois au cours de la campagne a été frappé mortellement au cours de cet assaut (J.O. du 31 juillet 1915).

 Sources :

Dossier individuel consulté au service Historique de la Défense à Vincennes.

Fichier des « Morts pour la France » sur le site Mémoire des Hommes.

 Un grand merci à M. Bordes, à M. Porcher et au Service Historique de la Défense de Vincennes.

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01 mai 2012

17 juin 1915, il va falloir remettre cela !

                  Carte_journ_e_du_17_juin_1915

                                      Legende_carte_du_17_juin_1915

Les attaques de la veille ont échoué, les bataillons se préparent pour repartir au combat.

À 1 h 30, la 85e brigade reçoit un nouvel ordre d’opération. L’attaque doit reprendre au petit jour à 3 h 30.

Le commandant Schalck dispose de la totalité de son bataillon et de la compagnie du 158e R.I. qui se trouve à la haie G. Il doit attaquer sur le front l3-l5. Il est en liaison avec le bataillon Collet du 109e R.I.. Le mouvement doit se faire tout entier par les pentes est du fond de Buval. Les autres bataillons du régiment sont dans le secteur pour appuyer cette attaque. Le 1er bataillon doit constituer les 2e et 3e vagues du commandant Schalck. Le 3e bataillon attaquera ultérieurement sur le front h3-h4 (attaque prévue à 4 h 00), en liaison avec la 86e brigade. Il dispose de la compagnie du 158e R.I. qui se trouve dans le bois 5.

Les 2 dernières compagnies du bataillon Riondet du 158e R.I. viendront à la parallèle nord et à la parallèle Bruckert pour remplacer les 2 compagnies de droite du bataillon Schalck. Les troupes doivent être en place avant l’heure fixée pour l’attaque.

Les sections de mitrailleuses du régiment sont réparties, celle de droite avec le commandant Schalck, celle de gauche avec le capitaine Girard, la 3e avec le commandant Bichat. La dernière est en réserve dans le bois 6.

À 2 h 00, le bombardement devient violent sur la première ligne française. Les boyaux récemment réparés sont de nouveau détériorés en certains endroits.

L’attaque prévue à 3 h 30 est reportée à 5 h 00, le 109e R.I. fait savoir qu’il n’est pas prêt. Il est dans l’impossibilité de participer à cette attaque avant plusieurs heures. Ses unités sont  vraiment trop mélangées à la suite des combats de la veille et les encombrements dans les boyaux posent problème. Le lieutenant-colonel du 149e R.I. prend la décision de surseoir à toute attaque avant 8 h 00. Il estime qu’il lui est impossible d’avancer en terrain découvert sans le concours de la 13e D.I..

Vers 9 h 00, le général de division téléphone pour dire que le bataillon Collet du 109e R.I. est mis sous l’autorité du général commandant la 85e brigade. Le lieutenant-colonel Gothié qui commande le 149e R.I. prend le commandement de l’ensemble de l’attaque. 

Le groupement Schalck, Bichat, Collet, qui est sous les ordres du commandant Bichat doit attaquer à l’heure h, qui sera fixée ultérieurement, les pentes est du fond de Buval et le point l5. 

Le groupement Girard appuiera cette attaque par le feu et les grenades pour fixer l’ennemi de la tranchée du fond de Buval sur le front l2, l1, l3. L’attaque de la droite une fois arrivée sur le front l3-l4 prolongé. Le groupement Girard devra attaquer la ligne h3-h4, en liaison avec les chasseurs de la 86e brigade.

L’artillerie ennemie continue son tir durant toute la matinée. Elle est responsable de pertes dues à l’accumulation des troupes en vue de l’attaque.

 À 11 h 00, le 109e R.I. fait savoir qu’il est prêt. L’attaque se déclenche aussitôt après un tir d’artillerie de préparation de 10 minutes. Deux compagnies du 109e et deux compagnies du 2e bataillon du 149e R.I. franchissent le parapet et partent au pas de course. L’artillerie allonge son tir.  Les compagnies dévalent les pentes est du fond de Buval vers la tranchée ennemie qui est perpendiculaire au nord-est de n1.

La 3e vague constituée de deux compagnies du 109e R.I. et de deux compagnies du 149e R.I. vient remplacer immédiatement les deux premières vagues dans la tranchée de départ.

Du côté du centre droit, deux compagnies du 149e R.I., aussitôt suivies d’une compagnie du 158e R.I., dégringolent en terrain découvert, les pentes ouest du fond de Buval entre n1 et l1.

La progression est bientôt arrêtée sur tout le front, par un barrage formidable d’artillerie.

À gauche, la compagnie du 3e bataillon qui occupe les sapes T0 et T3 ouvre le feu sur le fond de Buval. Une grande quantité de grenades sont lancées pour fixer l’ennemi. Des éléments du 109e R.I. qui ont progressé s’accrochent au terrain conquis. Une centaine d’hommes sont dans des trous d’obus. Ils essayent de se relier entre eux.

À midi, une demande est faite à l’artillerie lourde pour pilonner le secteur  entre h3 et l5. La 1ère ligne est alimentée par la 2e et le terrain conquis est solidement organisé.

À 13 h 00, les 3 compagnies du 158e R.I. qui sont à la disposition du lieutenant-colonel Gothié reçoivent l’ordre d’appuyer le mouvement. Deux compagnies avec le groupe Bichat, la dernière des trois avec le groupe Girard, mais leur intervention n’est pas nécessaire.

À 14 h 00, le bombardement continue de manière très violente. Il forme un barrage immédiat devant les lignes françaises et leur occasionne de nouvelles pertes.

À 15 h 00 de nouveaux ordres arrivent. L’attaque des pentes est du fond de Buval et du point l5 sera reprise en collaboration avec la 13e D.I. Les commandants de groupements (groupement Bichat à droite, groupement Girard à gauche) feront renforcer les fractions de 1ère ligne qui ont été trop éprouvées. Le commandant Bichat continue de disposer des trois compagnies du 158e R.I..

La 13e D.I. et la 85e brigade reçoivent l’ordre de lancer une nouvelle attaque à 22 h 00.

À 20 h 00, des préparatifs de contre-attaque ennemie sont signalés. La plus grande vigilance est recommandée à tous.

À 21 h 45, le débouché de la 13e D.I. et du 149e R.I. est empêché par un barrage violent de l’artillerie allemande. L’attaque projetée pour 22 h 00 ne peut avoir lieu. 

La prise du fond de Buval, n’a pas encore eu lieu, il va falloir attendre la journée du 18 juin pour voir la situation évoluer favorablement. 

Les pertes pour cette journée sont de 36 tués au combat et de décédés des suites de leurs blessures et de 99 blessés.

 

                                     Tableau des tués pour la journée du 17 juin 1915

                      Tableau des blessés et des disparus pour la journée du 17 juin 1915

 

                  Tableau_des_tu_s_pour_la_journ_e_du_17_juin_1915

 La proportion des tués est la plus élevée à la 12e compagnie.  

                  Tableau_des_bless_s_pour_la_journ_e_du_17_juin_1915

 Références bibliographiques :

 Historique du 149e Régiment d’Infanterie. Épinal. Imprimerie Klein, 1919.

Fichier des « Morts pour la France » sur le site « mémoire des hommes ».

Les archives du S.H.D. ont été consultées, ainsi que le J.M.O. de la 85e brigade : série 26 N 520/10. 

Pour en savoir plus :

« Lorette. Une bataille de 12 mois » d’Henri René. Éditions Perrin et Cie. Paris 1919.

« Les campagnes de 1915 » du général Malleterre. Éditions librairie militaire Berger-Levrault. 1918. 

Un grand merci à M. Bordes, à A. Carobbi, à A. Chaupin, à T. Cornet, à V. le Calvez,  à M. Porcher, au Service Historique de la Défense de Vincennes et à l’association « Collectif Artois 1914-1915 ».

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08 mai 2012

Léon Larriére (1879-1915).

                 Leon_Larriere

Léon Louis Larriére est né le 10 septembre 1879 dans la petite commune vosgienne de Xertigny. Il est le fils de Félicien et de Monique Pierre. Avant la guerre, il vivait sur la commune d’Oncourt et travaillait à la blanchisserie et teinturerie de Thaon depuis 11 ans. Il se marie en juillet 1904 sur la commune de Thaon-les-Vosges avec Marie Célestine Didier. Homme de troupe de la classe 1889, il va avoir 35 ans lorsque le conflit avec l’Allemagne commence au début du mois d’août 1914. Ce soldat appartenait à la 12e compagnie du 149e R.I. au moment de son décès. Cette compagnie dépendait du 3e bataillon qui était  sous les ordres du capitaine Girard, nouvellement nommé à la suite de l’évacuation pour blessure du commandant de la Forest-Divonne. Le 17 juin 1915, Léon trouve la mort au cours d’une attaque menée par son régiment en Artois.

Le sergent Émile Morillon et le caporal Georges Bogé confirmeront quelques mois plus tard le décès de ce soldat. 

Pas de sépulture connue. 

Références bibliographiques :

« Livre d’or des membres du personnel de la blanchisserie et teinturerie de Thaon morts pour la France au cours de la guerre 1914-1918 ». Imprimerie Berger-Levrault Nancy-Paris-Strasbourg. 

L’acte de naissance et l’acte de mariage de Léon Larriére peuvent se consulter sur le site des archives départementales des Vosges. 

Un grand merci à Maud Cossurelle qui a eu la gentillesse de me faire parvenir le portrait de son ancêtre.

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15 mai 2012

Juin 1915, Lucien Kern témoigne (3e partie).

                  Lucien_Kern__1889_1920__

Encore une fois, un très grand merci à Suzanne Martel ainsi que ses sœurs Roselyne Duclos et Denise Martel. 

Le commandant supérieur s’est aperçu que la lutte de front en plein jour était à peu près impossible sans faire de véritables hécatombes d’hommes. Il se résolut à user d’un stratagème plus sûr et moins vulnérable. Nous attaquerons le 17 au soir dans la nuit, en rampant en tirailleurs et en avançant par bonds. Nous nous dissimulons dans les trous d’obus assez creux et larges pour ensevelir six chevaux au moins. Toute la journée du 17, nous reçûmes un furieux bombardement, causant de lourdes pertes dans la compagnie de mon camarade venu comme moi de Saint-Léon. Il s’appelle Louis Forini. Souvent, je songeais à lui et je me demandais s’il se pouvait qu’un être vivant puisse encore rester sous une avalanche d’obus de gros calibre 220 et 280.

Tout fut bouleversé, mais nous restâmes à notre poste. La nuit vint enfin et le signal de la marche en avant arriva. Nos soldats s’égrenèrent en tirailleurs et arrivèrent sur la tranchée allemande par surprise. Nous étions tous munis de deux grenades et une véritable grêle de fer s’abattit sur les Allemands. Ils se défendirent bravement. Ils se rendirent enfin, n’étant plus qu’une douzaine, dont un officier. Tout le reste fut tué ou se sauva. Un spectacle d’horreur sans nom s’ouvrit à mes yeux. Bouleversement général, abris pulvérisés, trous énormes faits par nos obus de 270 et qui sont devenus d’horribles charniers humains. Les morts s’entassaient comme des bûches de bois en putréfaction. Que c’est horrible, il y a des cadavres partout. Je tombe sur un tas de morts, au moins 6, je trébuche. Je crois que c’est un bâton, et d’horreur ! C’est une jambe. Brrr… quel frisson, un cimetière allemand s’étale à perte de vue, parsemé de croix qui ont résisté aux obus. Partout ici, la mort parle avec une sinistre éloquence, l’odeur est suffocante. Je ne vois pas comment les Allemands pouvaient rester ici sans être malades, étant donné qu’ils ne mettent pas de chaux sur les cadavres. La lune se lève sur un spectacle pareil. C’est ici que le coup d’œil en vaut la chandelle, il ne pas avoir peur des « fantômes », mais nous craignons plus les balles et les obus que les revenants. Pas de pertes dans l’attaque, mais il faut nous hâter de faire une tranchée et la mettre en état de défense, au plus tôt. Il faut la réaliser avant le jour pour résister et se mettre à l’abri des obus. Il faut être assez retranché  pour pouvoir repousser au cas où il y aurait une attaque allemande. Il nous reste une heure et demie de nuit pour travailler. Pour tout instrument de travail, nous avons seulement nos outils portatifs, bien piètres. L’officier dit : « Dépêchons-nous, il faut que pour le jour qui vient, nous ayons construit une tranchée, ou bien nous sommes tous perdus. » Nous nous mettons à l’ouvrage, peinant, suant et rien dans l’estomac. Nous n’aurons rien avant le lendemain matin.  Les obus allemands commencent à arriver. L’ennemi est enragé et ne lâche pas. Il a reculé loin, on ne sait où. Nous envoyons des patrouilles partout et nous le découvrons près du village, de l’autre côté de la route d’Arras que nous occupons. Notre artillerie répond et tape dur et ferme. Le vacarme recommence. Le jour est arrivé, nous ne pouvons plus travailler, notre tranchée n’est pas finie. Il faudra rester couché ou accroupi durant 18 heures, jusqu’à la nuit où nous serons remplacés par d’autres.

En attendant, les marmites arrivent. Nous les entendons venir de loin avec un susurrement grandissant. Il y en a deux qui tombent coup sur coup dans la tranchée en semant la mort et la souffrance. La fumée dissipée, les cris des blessés nous remplissent les oreilles. Les autres, au nombre de cinq, sont morts. Il y a 6 blessés, je crois. Un peu après, une nouvelle marmite tombe tout près de moi et de mon camarade de tranchée. Nous sommes à moitié recouverts de terre et abasourdis par la détonation et par le déplacement d’air, mais aucune blessure. Je n’ai pas peur, et nous nous disons : « Ah les bandits, ils veulent notre peau, ce n’est pas assez de la graisse ! » Nous nous couvrons avec notre sac sur la tête et les jambes sont repliées sous soi. Voilà la fameuse position dans laquelle nous sommes restés 18 heures mortelles. Oh ! Que le temps paraît long dans ce moment là ! Nous n’avons rien à manger ni à boire, juste un peu de « singe ». Il est vrai que l’odeur des cadavres qui sont tout près de nous nous nourrit. Dans la soirée, les aéroplanes français évoluent au-dessus de nous pour reconnaitre les positions ennemies. Nous en comptons douze, c’est superbe. Ils sont violemment canonnés, mais ils s’en moquent et continuent d’évoluer là-haut. Nous  les regardons et le temps passe.

La nuit arrivée, la relève vint à 22 h 00. Nous partîmes heureux, et nous quittâmes sans regret, ces endroits sinistres. Toujours est-il que nous sommes tous en bonne santé quoique harassés par la fatigue. Nous cheminons gaiement, car nous allons au repos pour trois semaines. Les autos-camions sont là qui nous attendent à 6 km. Ils doivent nous transporter à 46 km en arrière, dans un joli site plein de verdure et de tranquillité et, ce qu’il y a de meilleur, loin du bruit et des marmites. C’est ici, le lendemain de notre arrivée que je vous fais ce récit aussi bref que possible et j’espère que vous aurez pour moi l’indulgence nécessaire à un soldat qui lutte depuis les sept mois qu’il a quitté le Manitoba. 

Ce témoignage a été publié dans la liberté du 3 août 1915, volume 3, numéro 12, page 8. 

Références bibliographiques :

« Lettres de tranchées ». Correspondance de guerre de Lucien, Eugène et Aimé Kern, trois frères manitobains, soldats de l’armée française durant la première guerre. Éditions du blé. Saint-Boniface (Manitoba) Canada 2007. 

Un très grand merci à M. Bordes, à R. Duclos, à S. et à D. Martel.

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