05 décembre 2014

Marcel Michelin (1888-1914).

Marcel_Michelin

Marcel Michelin voit le jour le 25 octobre 1888 au 38e bis du boulevard Saint-Marcel à Paris. Son acte de naissance est enregistré à la mairie du Panthéon qui se trouve dans le 5e arrondissement de la capitale. À cette époque, son père, Antoine Henri,qui est un homme âgé de 45 ans, travaille comme chef de bureau aux cheminsde fer de Lyon. Sa mère, Jeanne Charlotte Meillier, est une femme âgée de 32 ans, qui n’exerce pas de profession.

Après avoir obtenu son baccalauréat ès sciences, langues vivantes et mathématiques, le jeune Marcel souhaite faire une carrière militaire. Il quitte le domicile de sa mère, pour venir signer un engagement volontaire d’une durée de quatre ans à la mairie du 12e arrondissement de Paris, le 7 octobre 1909. Il n’a pas encore fêté ses 20 ans. Il doit maintenant se mettre en route pour rejoindre la ville d’Auxonne. Trois jours plus tard, il intègre le 10e R.I. comme simple soldat.       

Admis à l’école spéciale militaire de Saint-Cyr par décision ministérielle du 19 septembre 1909, il quitte la caserne Chambure pour commencer sa formation d’officier à la mi-octobre 1910. Marcel Michelin intègre la promotion de Fez avec le grade d’aspirant.

Au cours de ses deux années d’études, le jeune homme sera sanctionné à quatre reprises. Toutes ces punitions lui seront infligées par son capitaine de groupe. Celles-ci nous donnent une idée assez précise de ce que pouvaient vivre au quotidien des élèves de Saint-Cyr. Les notions de responsabilité et de sécurité sont vraiment prises très au sérieux par l’ensemble des encadrants. Elles font parties intégrantes de la formation des futurs officiers.

Le 5 janvier 1911, son supérieur lui impose une punition de 4 jours d’arrêts simples. L’aspirant Michelin ne s’est pas conformé aux instructions données par son capitaine pour l’exécution du tir à la cible.

Le 2 mai de la même année, Marcel Michelin reçoit un avertissement. Cette fois-ci,  il lui est reproché de ne pas avoir signalé les dégradations survenues dans la salle des jeux, alors qu’il en était le fonctionnaire fourrier responsable.

Le 25 octobre 1912, une sanction un peu plus sévère lui vaut 8 jours d’arrêts simples. Son capitaine fait savoir que son subordonné n’a pas pu rendre compte des circonstances dans lesquelles avait disparu la clef servant, en cas d’incendie, à ouvrir la porte qui sépare la salle Magenta des locaux disciplinaires.

Le 10 novembre 1912, il est puni d’un jour d’arrêts simples pour avoir placé,sur la case, une paire de chaussures insuffisamment nettoyées.

Nommé sous-lieutenant au 149e R.I. dès sa sortie de l’école, le jeune homme doit rejoindre son nouveau régiment le 1er octobre 1912. Un an plus tard, jour pour jour, il peut coudre sur sa  vareuse ses galons de lieutenant.

Marcel Michelin est décrit par ses supérieurs comme étant un officier intelligent et cultivé. Une timidité due à son jeune âge et à son manque d’assurance le gêne encore un peu dans l’art du commandement. Il doit acquérir de l’expérience… seul le temps pourra le permettre.

En 1913, des soucis de santé viennent interrompre momentanément sa carrière. Il doit prendre un congé de convalescence d’une durée de deux mois, après avoir fait un séjour à l’hôpital. Remis sur pieds, il retrouve son régiment à temps pour participer aux manœuvres d’automne. Au cours de ces exercices, il s’applique à remplir toutes les missions qui lui sont assignées avec zèle et conscience. Le commandant du régiment dit de lui qu’il a tout ce qu’il faut pour devenir un excellent officier.

Mais le cours de l’histoire va en décider autrement ! Fin juillet 1914, la guerre contre l’Allemagne se profile. Le 149e R.I. doit se mettre en route pour rejoindre la frontière. Après plusieurs jours de marche, le régiment engage son premier combat. Celui-ci se déroule le 9 août 1914, près du village de Wisembach.

 À ce moment-là, le lieutenant Michelin encadre une section de la 10e compagnie, qui se trouve sous les ordres du capitaine Laure. Cette compagnie ne participera pas à ce combat.

Le 21 août 1914, Marcel Michelin dirige la 10e compagnie, il en a pris le commandement depuis que le capitaine Laure est parti remplacer le commandant Didierjean à la tête du 3e bataillon du 149e R.I..

Ce jour-là, il reçoit l’ordre de couvrir, avec ses hommes, les mouvements de repli des 2e et 3e bataillons du régiment. Ceux-ci se trouvent en grande difficulté dans le secteur du bois de Voyer.

Le lieutenant Michelin est tué près de la Valette, un petit hameau situé au nord d’Abrechviller, en assumant sa mission, il allait avoir 26 ans.

Dans un premier temps, Marcel Michelin est enterré à proximité du sanatorium avec onze soldats français. En 1920, sa mère est informée du transfert du corps du lieutenant dans le petit cimetière militaire d’Abreschviller. En avril 1921, la famille obtient l’autorisation de faire inhumer Marcel Michelin dans le caveau familial du cimetière d’Ahuy, petite ville située dans le département de la Côte-d’Or.

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Le 14 février 1915, le lieutenant-colonel Gothié écrit ceci à son sujet : « Cet homme de devoir et d’action a dirigé sa compagnie avec une rare énergie. Il a préféré se faire tuer sur place plutôt que de céder  un pouce de terrain à l’ennemi. »

Citation à l’ordre de l’armée n° 44 de la Xe armée du 11 janvier 1915 :

«  A été tué à la tête de la compagnie dont il avait le commandement, en résistant le 21 août 1914 devant Abreschviller, sur une position de repli qu’il avait reçu l’ordre de tenir à tout prix et où il s’est trouvé attaqué par des forces très supérieures en nombre, a réussi par son sacrifice et par le magnifique exemple de son énergie à remplir complètement la mission qui avait été donnée à la compagnie. »

Chevalier de la Légion d’honneur par arrêté ministériel du 18 octobre 1920.

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En 1998, deux plaques commémoratives sont retrouvées dans le grenier du lycée de la ville de Sens ; l’une d’entre elles porte le nom de Marcel Michelin. Celle-ci avait été initialement posée dans une des sept salles d’honneur inaugurées le 13 juillet 1923 par le général Émile Belin, président d’honneur de l'association amicale des anciens élèves du lycée de Sens.

Cette plaque commémorative se trouve, depuis novembre 2000, dans la salle 219.

Le nom du lieutenant Marcel Michelin figure également sur la plaque 1914 du monument aux morts de l'établissement de la ville de Sens qui rappelle le sacrifice des anciens élèves depuis les guerres du Second Empire.

Sources :

Dossier individuel consulté au Service Historique de la Défense de Vincennes.

Le portrait du lieutenant Michelin provient du livre d’or des anciens élèves du lycée de Sens publié aux  éditions : « Sens, société générale d’imprimerie et d’édition ».1925.

La photographie de la sépulture a été réalisée par la famille descendante du lieutenant Michelin.

Certaines informations concernant Marcel Michelin ont été communiquées par la famille de cet officier.

La photographie et les informations concernant  la plaque commémorative  du lieutenant Michelin ont été fournies par D. P. Lobreau, professeur agrégé d’histoire. Pour en savoir plus, il suffit de cliquer une fois sur l'mage suivante :

Lyc_e_de_Sens

Un grand merci à M. Bordes, à  A.M. et G. Lalau, à D.P. Lobreau à É. Mansuy, à M. Porcher et au Service Historique de la Défense de Vincennes.

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12 décembre 2014

Lettres de Marcel Michelin à sa mère.

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La campagne contre l’Allemagne effectuée par le lieutenant Marcel Michelin est brève. Au cours de cette courte période, qui a duré un peu plus de trois semaines, il rédige trois lettres qui sont toutes adressées à sa mère. La dernière a été écrite la veille de sa mort.

Tous mes remerciements à la famille descendante du lieutenant Michelin pour leur autorisation de publier ici ces quelques lettres.

Lettre du 13 août 1914

Ma chère maman,

Je ne sais pas exactement où tu te trouves. En tout cas, j’envoie cette carte à Sens. Vous n’avez pas encore reçu de mes nouvelles parce que nous n’avons pas arrêté depuis notre départ d’Épinal. Nous avons été engagés pendant trois jours consécutifs. Enfin, la poste ne fonctionnant pas très bien, il est probable que même cette carte arrivera avec beaucoup de retard.

Pour m’écrire, il faut adresser les lettres de la façon suivante :

Lieutenant Michelin – 10e compagnie du 149e R.I. par Langres.

Jusqu’à présent, je me porte à ravir. Espérons que cela continuera. Surtout, ne te fais pas trop de mauvais sang, surtout si tu ne reçois pas de nouvelles, car cela n’a rien d’extraordinaire.

Je vous embrasse bien fort tous les trois.

Marcel Michelin

Lettre du 18 août 1914

Ma bonne maman,

Depuis ma dernière lettre, pas mal de pérégrinations. Nous sommes de nouveau rentrés en Alsace par le col de Saales et pendant 4 jours nous avons tenu une position près du Haut-de-Steige. Notre brave commandant a trouvé la mort dans ces escarmouches. Mon capitaine a pris le commandement du bataillon et moi celui de la compagnie. C’est un commandement un peu lourd pour un jeune officier, mais enfin, je ferai mon possible pour m’en tirer avec honneur.

La vie de campagne, comme tu t’en doutes, est totalement différente de celle du temps de paix. Non seulement à cause des balles ou des obus, mais aussi à cause des privations que l’on endure.

Depuis mon départ d’Épinal, je n’ai couché qu’une seule fois dans un lit et 3 ou 4 fois dans le foin, le reste du temps sur l’herbe ou la terre. On ne mange plus aux heures régulières, mais quand on peut, un mauvais morceau de viande avec du pain dur. Je suis privé de légumes. Une chose me frappe encore, c’est la facilité avec laquelle on s’habitue à toutes ces misères, à tel point qu’un verre de vin, de loin en loin, nous semble un délice digne des rois.

Surtout après ces descriptions, ne te mets pas martel en tête, ne t’imagine pas que je suis malheureux. Une seule chose me manque, c’est vous. Il me semble qu’il y  a une éternité que nous nous sommes quittés.

Dans le cas où vous n’auriez pas reçu ma dernière lettre, pour m’écrire, il faut m’adresser les lettres de la façon suivante :

Lieutenant Michelin – 10e compagnie du 149e R.I. par Langres.

Je te quitte, ma bonne maman et t’embrasse bien sur les deux joues ainsi que Maurice et Suzanne.

Marcel Michelin

Lettre du 20 août 1914

Ma bonne maman,

Je reçois ce matin une lettre de Suzanne. Je ne suis pas étonné, outre mesure, de voir que vous n’avez encore rien reçu. En questionnant les autres officiers, je m’aperçois qu’ils sont à la même enseigne. Les lettres ont énormément de retard. Ne vous inquiétez donc pas.

Je voudrais bien vous donner quelques détails sur nos propres opérations, mais c’est formellement interdit, car le courrier peut être saisi et il ne faut donner aucun renseignement à l’ennemi.

Nous avons la chance de faire la guerre en pays ennemi, ce qui n’appauvrit pas le nôtre, au contraire. Il faut souhaiter que le beau temps continue,car coucher dehors, sans abri, ce n’est pas drôle sous la pluie.

Les canons tonnent toujours, les fusils aussi. Les hommes n’ont presque plus rien de réglementaire et l’on emploie largement ce que l’on trouve sur les Allemands (Sacs, sceaux, couvertures, marmites…)

Jusqu’à présent, je n’ai pas eu la moindre indisposition. Je pense que vous vous portez bien et que vous ne souffrez pas beaucoup de la crise.

Bons baisers à vous trois.

Marcel Michelin

Sources :

Les lettres et la carte d’identité du lieutenant Marcel Michelin ont été communiquées par la famille descendante de cet officier.

Un grand merci à M. Bordes, à A.M. et G. Lalau et à M. Porcher.

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19 décembre 2014

Carnet du lieutenant Marcel Michelin.

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Un chaleureux merci à la famille descendante de Marcel Michelin pour m’avoir donné l’autorisation de reproduire ici l’intégralité du témoignage laissé par cet officier.

Ma cordiale reconnaissance à M. Porcher pour m’avoir mis en relation avec eux.

Une amicale poignée de main à S. Agosto pour la réalisation de ce dessin illustrant une scène évoquée dans le témoignage de Marcel Michelin.

Un petit carnet retrouvé dans les effets personnels du lieutenant Michelin nous raconte le départ du 149e R.I. depuis la caserne Courcy, la montée des troupes dans les trains à la gare d’Épinal, les longues marches pour rejoindre la frontière allemande et les tout débuts du conflit.

31 juillet 1914

L’alerte attendue depuis le départ du Valdahon arrive enfin. À 2 heures du matin, mon ordonnance vient me réveiller. Le régiment se mobilise. Ma cantine est prête, il ne me reste qu’à me mettre en tenue de campagne et à monter. Un flot de pensées me traverse l’esprit, mes parents laissés à l’intérieur et qui resteront sans nouvelles. La revanche tant souhaitée, tant attendue et dont l’heure semblait enfin sonnée. Espérons que nous prendrons l’offensive et que bientôt, nous dévalerons les pentes alsaciennes, fiers de montrer à ces sympathiques populations, que la race française n’a pas guéri.

Au quartier, il y a une animation sans pareille. Néanmoins, toutes les opérations se passent dans le calme le plus absolu. On se croirait à un exercice qui finira quelques heures après.

Devant le quartier, les parents des soldats, les femmes et les enfants des sous-officiers viennent embrasser leur fils, leur mari ou leur père. Qui sait ? Ce sera peut-être la dernière fois.

À 9 heures, le colonel passe la revue, on se croirait à la parade. Le lieutenant-colonel Escallon est présenté aux troupes, puis les officiers descendent en ville par moitié. Ils ont deux heures pour déjeuner. Une grande gaieté règne à la table des lieutenants. C’est la dernière fois que nous sommes réunis, aussi débouchons-nous quelques bouteilles, puis rapidement nous remontons vers le quartier. Nous attendons toute la journée. À 7 heures du soir, le télégramme de couverture arrive. Nous allons partir !

1er août 1914

La 10e compagnie étant de jour, je suis désigné pour commander la garde de police. Je constate à la gare, le même calme qu’hier à la caserne. L’équipe d’embarquement fonctionne comme nous embarquerions pour une manœuvre. Le général de brigade monte dans notre train.

À 4 heures 30, le convoi s’ébranle. Cependant, nous nous arrêtons encore quelques instants dans la gare d’Épinal. Sur le quai, le lieutenant Ranger reconnait sa femme et sa petite fille, qui s’en vont elles aussi vers l’intérieur, n’attendant pas l’évacuation de la ville. J’admire cet homme qui a assez de sang froid pour cacher la vérité à sa femme, dont le visage ne trahit aucun sentiment et qui embrasse sa petite fille sans que personne ne puisse se douter que ce sera peut-être la dernière fois !

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Nous arrivons à Bruyères où nous débarquons. Tout le long de la route, les populations nous acclamèrent. On sentait vraiment que la guerre avait passé là, il y a quarante-quatre ans.

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À 16 heures, la mobilisation est décrétée. Il faut admirer ces gens qui lisant l’affiche se retournaient tranquillement, embrassant leurs femmes et leurs enfants, puis obéissant immédiatement à leurs fascicules.

Je passe la nuit au corps de garde. À chaque instant, les sentinelles arrêtent des personnes que je dois interroger. Cela rend le service un peu moins monotone. Les nouvelles les plus fantaisistes commencent à circuler. Le 158e R.I. aurait, parait-il, déjà tiré. Cela me parait bien extraordinaire.

2 août 1914

Je suis relevé de garde à 5 heures par le lieutenant Bruzon. Je fais rentrer ma section dans son cantonnement. Le capitaine me permet de m’allonger sur son lit. J’en ai bien besoin. C’était la 3e nuit que pour ainsi dire je n’avais pas dormi. Nous passons la journée à Bruyères.

3 août 1914

À 3 heures 30, mon ordonnance vient me réveiller. Il faut se tenir prêt à partir. Le bataillon est bientôt rassemblé et nous attendons les nouvelles avec impatience.

Enfin, l’ordre du corps d’armée arrive. Nous devons nous porter sur Corcieux et attendre l’artillerie de corps. Nous quittons Bruyères à 8 heures. La chaleur est torride. Les hommes peinent de façon extraordinaire. Les habitants mettent des seaux le long de la route. Ils feraient mieux de s’en abstenir ! Certains hommes boivent jusqu’à deux ou trois litres d’eau en peu de temps. Cela les exténue davantage. D’autres sont atteints de coups de chaleur. Le capitaine réquisitionne deux voitures pour porter les sacs des plus fatigués. Je ne puis m’empêcher de comparer cette marche à celle qu’effectua le 5e corps prussien, le 5 août 1870. Elle est en tous points semblable. Rassemblements prématurés, attente d’une longueur excessive, les hommes boivent parce qu’ils ne savent que faire. En route, ils ne sont pas assez raisonnables pour seulement se rincer la bouche.

Le soir, je vais reprendre la garde à la ferme des Echères.

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4 août 1914

Ce matin, nous recevons nos réservistes, ce qui porte notre compagnie à 250 hommes. Vers huit heures, le commandant nous rejoint à la ferme des Echères et nous nous portons vers le village la Côte, où nous passons la journée.

À 15 heures, un télégramme officiel nous apprend la déclaration de la guerre.

5 août 1914

La compagnie est relevée de ses avant-postes par la 11e compagnie. Nous regagnons la réserve à Vanémont. Nous apprenons que l’Angleterre mobilise, que le 152e R.I. est déjà rentré en Alsace. Quand aurons-nous cet honneur ? Nous avons reçu le sous-lieutenant le Brigant, fraîchement promu de Saint-Maixent. Quel beau début de carrière !

6 août 1914

À 1 heure du matin, nous sommes réveillés. Nous partons pour Saulcy-sur-Meurthe. Une pluie diluvienne s’abat sur nous. Néanmoins, les hommes conservent leur gaieté. Je dois de nouveau prendre les avant-postes  près de la ferme Corneille. Mais la journée se passe aussi monotone que les autres. Le 10e bataillon de chasseurs a parait-il tués quelques uhlans. Le maire de Saales a été fusillé ainsi que celui de  Neuvillers-sur-Fave. Les Belges auraient, parait-il, repoussé les Allemands devant Liège. Telles sont les nouvelles. Quand marcherons-nous sur l’Alsace ?

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7 août 1914

Nous restons sur les emplacements de la veille.

8 août 1914

Nous recevons l’ordre de nous tenir prêts à partir. À midi, nous partons pour la Croix-aux-Mines. Vers 16 heures, nous repartons cette fois pour la frontière.

Nous passons la frontière près du col de la Grande Cude. Le bataillon s’arrête sur la crête. Comme l’on ne sait pas où est le 31e B.C.P., je suis envoyé en reconnaissance avec quatre hommes afin de le découvrir.

Après avoir fait 2 kilomètres en Alsace, nous arrivons près d’une ferme à l’est d’Hochbrück où se trouve une section de chasseurs. Je remets au lieutenant le pli dont j’étais chargé pour le commandant du 31e B.C.P., puis je retrouve la section du lieutenant le Brigant qui devait reconnaitre un éperon boisé dominant Sainte-Marie-aux-Mines. Nous restons ainsi jusqu’à onze heures du soir, heure à laquelle nous recevons l’ordre de rejoindre la compagnie. Il fait un froid terrible pendant cette nuit. Aussi, le matin, nous nous réveillons tout transis.

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9 août 1914

Vers 4 heures du matin, nous nous réveillons pour aller occuper l’éperon boisé. J’étais déjà venu la veille avec le sous-lieutenant le Brigant. Nous restons sur cet éperon toute la journée sans recevoir de ravitaillement. On entame les vivres de réserve.

Toute la journée, le canon a tonné de part et d’autre. Ses obus sifflent et éclatent presque sans discontinuer.

Sur le mamelon qui nous fait face et qui domine la route du col à Sainte-Marie, une fusillade intense se poursuit toute la journée et ne cesse qu’à la nuit. Nous passons la nuit sur le même éperon, toujours le même froid, aucun ravitaillement.

10 août 1914

Vers 8 heures du matin, je suis appelé vers la lisière du bois. Quelques patrouilleurs prussiens montent la crête. Mes hommes tirent sur ces tirailleurs. Aussitôt, une batterie prussienne ouvre le feu sur nous.

Pendant quelques minutes, les obus pleuvent sur nous, les hommes baissent la tête. Enfin, le cercle de feu s’élargit. Nous n’avons eu qu’un blessé. Le soleil se met à darder, une chaleur torride s’abat sur nous et nous restons sur la position jusqu’à 13 heures.

A treize heures, nous sommes relevés. Nous laissons quelques patrouilles et nous attendons.

Un moment, nous avons eu l’espoir d’être relevés sur notre position. Mais il a fallu bientôt laisser cette espérance s’envoler. Ce soir, nous nous attendions à réentendre le canon allemand, mais nous nous couchons sans avoir à l’écouter. À minuit, nous sommes réveillés, il parait que nous allons être relevés par un bataillon du 75e R.I..

En effet, nous partons et nous allons bivouaquer à quelques centaines de mètres du col et nous attendons.

11 août 1914

Au réveil, de nouvelles rafales éclatent et pendant une demi-heure, il faut rester tapis. Nous sommes tranquilles jusqu’à midi, heure à laquelle la danse recommence.

Cependant, notre artillerie semble avoir pris une large supériorité. Vers le soir, de nouvelles rafales éclatent sur nous, les hommes se glissent sous les maigres branchages qui leur servent d’abri. De nouveau les obus cessent de pleuvoir. Nous nous portons alors à la lisière et nous organisons une tranchée. Nous rentrons à minuit.

12 août 1914

 Nous partons pour Bertrimoutier où nous restons une partie de la journée. Beaucoup d’officiers et d’hommes ont été perdus dans le combat de dimanche dernier près du Renclos-des-Vaches. Les lieutenants Bedos, Dezitter, Camus, le commandant de Sury et bien d’autres manquent à l’appel. Ce sera peut-être notre tour demain. Le soir, nous repartons et nous allons cantonner à Colroy-la-Grande après une marche de nuit. Nous avons appris que le quartier général était à Saales. Il est donc probable que nous allons repasser la frontière.

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13 août 1914

Nous allons cantonner à Provenchères.

14 août 1914

Nous nous portons de Provenchères sur le col de Saales que nous franchissons. Chacun respirait de la fraîcheur en Alsace.

Les hommes en oubliaient presque le chargement. Le 3e bataillon est désigné pour se porter de Bourg Bruche vers les Hauts-de-Steige. Il doit servir de liaison entre le 21e et le 14e C.A.. Arrivés près de Steige, le commandant tombe blessé mortellement.

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15 août 1914

Nous restons sur notre position des Hauts-de-Steige. Le bataillon est placé sous les ordres du général Vittel ( ?). Vers 11 heures du matin, le village est bombardé, une de ses maisons prend feu. Le soir, nouveau bombardement.

Quelques Allemands quittent leurs tranchées et s’enfuient.

À la nuit, une pluie diluvienne s’abat sur nous. Les modestes abris de branches et de feuilles construits par les hommes sont vite traversés. Le matin, nous nous levons absolument transis et mouillés.

16 août 1914

Nous restons sur notre position de Hauts-de-Steige, la pluie continue à tomber. Nous n’avons plus un fil de sec. Le soir nous allons cantonner à la Salcée pour servir de soutien à l’artillerie qui se retire dans le pays.

Le capitaine Laure prend le commandement du bataillon. Provisoirement, je dois commander la compagnie, devoir dont malgré ma grande inexpérience j’essayerai d’accomplir du mieux possible. Ce matin en passant Saales, j’étais assez violemment ému, d’abord pour les souvenirs historiques et aussi parce que je suis déjà passé là aux dernières permissions de la Pentecôte à la suite de notre excursion à Sainte-Odile et Barr. Ce n’était plus en fugitifs que les officiers passaient la frontière. Nous sommes renforcés vers le soir, par un bataillon du 158e  R.I.. La nuit se passe sans incident.

17 août 1914

Nous revenons vers les Hauts-de-Steige. Nous attendons avec impatience d’être relevés de cette position. Le soir, l’ordre arrive et nous allons cantonner à Ranrupt.

18 août 1914

Nous quittons Ranrupt vers 3 heures du matin et prenons la route de Schirmeck puis celle de Donon. La montée du Donon est très dure. Beaucoup d’hommes restent en route avant d’arriver dans le haut où nous faisons la grand’ halte. Spectacle lamentable d’une colonne s’égrenant tout le long d’une route sans qu’aucune force humaine puisse y remédier.

Nous bivouaquons près de l’hôtel Velleda. Le soir, tous les officiers du bataillon se réunissent. Il y a bien longtemps que pareille joie nous avait été réservée…

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Tels sont les derniers mots écrits par le lieutenant Marcel Michelin. Il fut tué le 21 août 1914, près de la Valette, un petit hameau situé au nord d’Abreschviller, sans avoir pu écrire une nouvelle fois dans son carnet.

Un grand merci à M. Bordes, à S. Agosto, à A. Carobbi, à M. Porcher, et à la famille descendante de Marcel Michelin. 

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02 janvier 2015

Une petite note qui laisse envisager le pire...

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Une courte note, rédigée à la va-vite, est retrouvée sur le corps du lieutenant Michelin. Celle-ci indique les consignes à suivre en cas de décès… Le texte est écrit en grosses lettres sur deux modestes pages d’un petit carnet, qui sont remises en main propre au capitaine Laure. 

En voici le contenu :

Je serai reconnaissant à celui qui trouvera mes affaires.

1) De prévenir mon frère à la gare de Sens (P.L.M.).

2) De lui remettre ma chaîne de montre comme souvenir

3) De prendre l’argent qui se trouve sur moi. De cet argent, il y a 200 francs à la compagnie. Que l’on envoie le reste à ma famille qui paiera les quelques dettes courantes laissées à Épinal.

Cependant, je désire que l’on laisse 100 francs pour améliorer l’ordinaire de la compagnie.

Jusqu’à ce jour, 13 août, je n’ai pas touché mon indemnité d’entrée en campagne.

Deux lettres sont également retrouvées. La première est adressée à son frère, la seconde à sa mère.

Pour mon frère,

Tu resteras probablement seul avec maman pour la consoler. Dis-lui bien que dans ces crises où se jouent les vies du peuple, il faut que chaque famille soit représentée devant l’ennemi.

Je ferai mon devoir en bon français. Je te quitte, mon cher Maurice, et je t’embrasse de tout mon cœur, avec ta bonne compagne. Chérissez bien maman tous les deux.

Je ne puis pas t’exprimer tout ce que mon cœur contient, mais tu le comprendras facilement sans phrases. Je suis prêt à faire mon devoir jusqu’au dernier sacrifice, comme tu me le conseillerais si tu étais là. J’aurais tout de même bien voulu pouvoir t’embrasser avant de partir. Néanmoins, je le fais maintenant sur cet éperon boisé en face de Sainte-Marie où je viens de passer deux nuits glacées. Je t’embrasse donc de tout cœur dans une suprême et dernière étreinte.

Marcel

Pour ma mère,

Ma bonne maman,

Par ces journées ou par l’instabilité de l’existence, on pense aux êtres qui vous aiment. Mon esprit, dès qu’il est un peu libre, se reporte sans cesse vers toi. Tu ne reçois pas de nouvelles, mais cela n’a rien d’étonnant par ces temps troublés. Néanmoins, chaque jour, je songe à toi.

Marcel

 Dès le lendemain, Auguste Laure prend le temps de rédiger une lettre annonçant la mauvaise nouvelle, au frère de Marcel Michelin.

22 août 1914

Cher Monsieur,

La seule vue d’une écriture inconnue va vous donner des inquiétudes…

Aussi bien, je n’oublierai pas que j’écris à un homme, et pour lui parler d’un homme ! Vous voudrez bien m’excuser de le faire aussi carrément, en soldat, mais en ces temps douloureux, combien de nouvelles comme celle-ci frapperont au cœur des foyers aussi soudainement que les balles sur le champ de bataille !

Votre frère, votre pauvre frère, que j’aimais d’une affection profonde, est tombé hier, frappé d’une balle en pleine poitrine, alors qu’il accomplissait, avec un courage faisant l’admiration de tous ses hommes, une mission difficile confiée à la 10e compagnie, sous ses ordres.

Il était chargé d’assurer un repli du bataillon à un moment où celui-ci,  attaqué avec une impétuosité foudroyante, était menacé d’une véritable débâcle.

Grâce à lui, grâce à la froide et merveilleuse énergie avec laquelle il a su clouer au sol tous ses hommes pour couvrir notre mouvement de retraite, grâce au sacrifice qu’il a fait de sa vie en donnant ses ordres debout pour qu’ils soient mieux entendus, le bataillon a été sauvé.

À sa mémoire, je dois donc d’abord un remerciement ému. À son souvenir, j’attacherai celui d’un exemple qui restera toujours fixé devant mes yeux, nous ses chefs ou ses soldats. La profonde affection qu’il inspirait à sa troupe a permis qu’il ne fût pas abandonné sur le champ de bataille.  Sage, son ancien ordonnance l’a relevé, l’a transporté à l’ambulance. Il l’a remis entre les mains des médecins avec un dévouement et une fidélité que je ne saurais trop vous dire.

Je ne puis encore vous faire savoir où sa dépouille a été d’abord transportée, mais vous en serez avisé et vous recevrez, par les soins de l’autorité militaire, tous les renseignements qui vous sont indispensables, ainsi que les papiers ou l’argent qui auront été trouvés sur votre frère.

Veuillez bien, mon cher et pauvre Monsieur, exprimer à Madame votre mère, en lui apprenant la terrible nouvelle, l’hommage de mes condoléances les plus profondément respectueuses. Dites-lui que son fils est tombé magnifiquement en homme et en soldat, en lui adressant sa dernière pensée,  remerciez-la pour l’armée et pour le pays, du courage avec lequel elle acceptera ce sacrifice. Agréez, je vous prie, Monsieur, l’assurance de ma plus profonde sympathie.

Auguste Laure

Dans l’impossibilité de poster son courrier, le capitaine Laure en écrit une seconde quelques jours plus tard.

Paray-le-Monial le 27 août 1914

Monsieur,

Je vous envoie d’ici, où je viens d’arriver blessé, la lettre que je vous ai écrite il y a quelques jours déjà, pour vous annoncer la douloureuse nouvelle relative à votre frère. Nous avons été tellement bousculés depuis lors que nous n’avons pu envoyer aucune correspondance ! Ne m’en veuillez pas de ce retard, croyez que les horreurs de la guerre se sont, hélas ! abattues encore sur bien d’autres familles depuis que je vous écrivais. Veuillez bien trouver en moi, le meilleur ami, l’affection la plus sûre et la plus dévouée qu’ait pu s’assurer votre cher et si regretté frère.

Je vous parle dans ma lettre du soldat Sage, qui a retiré du feu le corps de son officier. Votre frère l’aimait beaucoup et lui avait promis un souvenir. Je lui ai remis provisoirement,et jusqu’à votre approbation, la montre de votre frère, détachée de la chaîne, que votre frère a spécifié dans ses notes, vous être destinée.

En me répondant, vous voudrez bien me faire connaître si vous approuvez. Je suis pour une huitaine de jours à Paray-le-Monial, puis je rejoindrai le 149e R.I.

Je vous reste redevable de la somme de 350 francs. Je pense qu’il est préférable d’attendre pour vous l’envoyer. Les papiers que je porte sur moi spécifient nettement qu’elle vous appartient.

Auguste Laure

Après inventaire, la cantine contenant les effets personnels du lieutenant Michelin est expédiée à la gare de Sens, pour être restituée à la famille.

Inventaire_de_la_cantine_du_lieutenant_Marcel_Michelin

Sources :

Les lettres rédigées par le capitaine Laure et par lieutenant Michelin ainsi que l’inventaire de la cantine ont été communiqués par la famille descendante de Marcel Michelin.

Pour en savoir plus sur le capitaine Laure, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante :

Auguste_Laure_1

Un grand merci à M. Bordes, à A.M. et G Lalau, à A. Carobbi et  à M. Porcher.

Posté par amphitrite33 à 11:11 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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