Foucher, Bernere, Lemire et Douchez

Mi-août 1917, le sous-lieutenant Paul Douchez s’apprête à remonter en première ligne dans un secteur particulièrement exposé.

15 août 1917

Reconnaissance face au Panthéon et au fort de la Malmaison, par la ferme Hameret. Puis au tunnel, à l’extrémité de la tranchée Rousseau qui se trouve en première ligne où nous attirons des tirs de tourterelles qui tuent un occupant des « feuillées ».

Fermet Hameret

Le soir, ma section occupe la partie gauche de la tranchée Rousseau jusqu’au tunnel ainsi qu’un petit poste de F.M., partant de la tranchée. À ma droite, une autre section de la compagnie tient, sous mon contrôle, le milieu de la tranchée Rousseau. Derrière moi se trouve une position qui forme un angle droit avec le tunnel. Celle-ci est occupée par une compagnie de chasseur.

L’accès à la tranchée Rousseau se fait par un long boyau que l’ennemi, qui a vue sur lui, prend d’enfilade. Il est à ce point détruit que son évasement est de 5 mètres au minimum !

Il a plu avant notre montée. Les parapets sont impraticables. Le parcours se fait dans un interminable ruisseau. Dans l’obscurité la plus complète, nous nous enfonçons, depuis la cheville jusqu’au genou. Les caillebotis paraissent inconnus dans ce secteur. Le clapotis est entendu par l’ennemi qui nous envoie des grenades.

16 août 1917

L’extension du secteur de ma section va jusqu'à bien au-delà du tunnel. Il y a également un P.P. avancé pour les grenadiers.

Ni les consignes de secteur, ni la carte, ne me renseignent sur la nature de ce tunnel, sur sa direction, sur son issue. Les vestiges d’une voie ferrée qui y pénétrait, une indication vague de la carte me font présumer qu’il aboutissait au fort de la Malmaison. Il devait en assurer le ravitaillement stratégique. Ou alors, il conduisait à une carrière souterraine.

Peu de jours avant notre arrivée, un barrage en sacs de terre a été établi à une centaine de mètres de l’entrée. Un prisonnier avait déclaré qu’il était projeté de faire sauter ce tunnel. Le barrage a été abandonné et remplacé par un autre, élevé à 10 m de l’orée. C’est là que se trouve mon P.C.. L’obscurité est humide et froide. Des sacs vides font ma couchette. Des toiles interceptent la lumière de ma bougie vers le tube. L’œil ne perçoit qu’un noir impénétrable. L’oreille n’entend que le bruit des gouttes d’eau qui suintent de la voûte ou la course de quelque rongeur. Le guetteur, astreint au silence, à la station assise, à une attention soutenue, à la privation de fumer et de s’éclairer, s’endort si fatalement qu’il faut y mettre une sentinelle double. De fréquentes visites sont également nécessaires.

17 août 1917

Les chasseurs reçoivent l’ordre d’occuper toute ma position. Je vais donc occuper l’extrémité opposée de la tranchée Rousseau, la tranchée du Cuivre, le boyau des Bovettes qui aboutit à un système de petits postes avancés, dit de la ferme des Bovettes qui sont composés comme suit : trois P.P. en antennes appuyés par un élément de soutien, lequel prend à droite et à gauche du boyau des Bovettes, qui donne accès au système.

Tranchee Rousseau

Nos abris sont dans l’élément de soutien. Ce sont de simples « trous de renard », non étayés, creusés dans les parois et dans lesquels on ne peut se tenir que recroquevillé. C’est une ex-tranchée ennemie, obstruée à droite et à gauche par deux barrages de sacs, au-delà desquels elle rejoint les lignes adverses. L’ennemi a également des P.P. avancés, face aux nôtres, à quelque 10 à 30 m.

19 août 1917

Chaque fois que nos 75 veulent détruire ces P.P. adverses, ils tapent court dans les nôtres, en raison de l’espace insuffisant pour l’écart de tir.

Mes fusées rouges demandant l’allongement, restent sans effet.

L’après-midi, la situation est telle que j’envoie au commandant de compagnie l’avis que nous allons avoir fatalement des pertes s’il n’obtient immédiatement, de la division, soit l’allongement, soit la cessation de tir. À l’instant où je quitte le coureur, je vois arriver la garnison d’un des trois P.P. qui, prise de panique, persuadée que notre artillerie se trompe d’objectif, gagne, à la course, ses abris. Cette panique a été salutaire, car, en les ramenant, nous constatons que pendant les deux minutes de son abandon, cette tête de sape a été frappée en plein et détruite. C’eût été la mort certaine pour ses occupants.

La réponse à ma note m’est rapportée. Je reçois l’ordre de faire évacuer les trois têtes de sape et de se replier dans l’élément de soutien. En regagnant mon propre trou, je le trouve crevé par un autre 75. Suite à un nouveau rapport, l’artillerie déclare qu’il faut, ou évacuer tout le système, ou renoncer au tir. Je reçois alors l’ordre d’évacuer la position après l’avoir rendu inutilisable pour l’ennemi.

Durant trois nuits, nous le couvrons de réseaux, obstruant ainsi les P.P., l’élément de tranchée, les boyaux et l’avenue d’accès.

J’ai réparti les occupants dans les abris de la tranchée Rousseau où j’ai moi-même mon nouveau P.C.. Quelques guetteurs sont restés dans le système jusqu’à sa neutralisation complète.

Ce P.C. est aussi un poste de secours, mal placé en première ligne. Il est presque inaccessible aux 3 ou 4 blessés qu’il peut contenir. Des brancardiers, sous les ordres du médecin-major Bernère, gradé poltron, militaire de carrière appartenant aux troupes marocaines. Ce mois d’août, les journées sont radieuses, les nuits délicieusement douces. Dans l’abri, où mon P.C. et son P.S. sont contigus, nous couchons dans deux « cadres » superposés. L’air est rare dans ce réduit mal éclairé par ma bougie. Sa crainte est telle qu’il n’en sort que pour ses besoins naturels. Encore voudrait-il que je fasse faire d’autres « feuillées », celles qui existent étant aux vues de la tranchée d’en face.

Il me questionne sur le nombre, le moral, la valeur de mes hommes. Il mange à peine, ses plaintes sont incessantes. Il proteste avec véhémence contre le fait que le colonel l’a mis en première ligne.

Il va, dit-il, écrire à un député pour provoquer une interpellation sur son cas. A chaque explosion rapprochée, il demande si c’est un « départ » ou une « arrivée », si les avions dont nous entendons les moteurs sont des Français ou des Allemands.

Si je lui dis que c’est « Fantômas », ses traits se décomposent. Ce Fantômas, ainsi appelé dans la division, est un aviateur ennemi audacieux qui, chaque matin, longe toute notre première ligne en la mitraillant à très basse altitude.

Enfin, mon aide-major s’informe si, en cas d’irruption d’ennemis, mon intention est de me rendre ! En réponse, je lui montre une caisse de grenades près de ma couchette. Ses angoisses redoublent. Il louvoie pour m’amener à lui dire qu’en cas de « prévision » d’attaque, il peut se replier sans ordre, ce qu’il exécuterait sur-le-champ si la moindre de mes paroles lui permettait de m’imputer cette autorisation.

Nous privant du peu d’air qui nous parvient, il me supplie, pour que le reflet de ma bougie ne puisse être perçu des avions, de calfeutrer, même en plein jour, l’entrée de mon P.C.. Bref, il offre le pénible spectacle d’une loque humaine.

Cette nuit, très noire, nous achevons de rendre impraticable le système de P.P..

Derrière nous, à environ 600 m, le dépôt de munitions du bataillon saute, touché par un obus. Il est attenant au P.C. de la 11e compagnie, dans la tranchée de première ligne du Cuivre. Celle-ci commence à l’orée du boyau des Bovettes et va jusqu’à l’extrémité de la tranchée Rousseau avec laquelle elle fait angle droit.

J’étais allé, dans la journée, reconnaître ce dépôt et me mettre en liaison avec le capitaine Fouché, commandant la 11e compagnie.

Pensant que l’explosion a fait des victimes, je rentre, pour avoir des renseignements à mon P.C., où il viendra peut-être des blessés. On amène en effet un brancard. Le devoir de l’aide-major est de monter s’assurer que le blessé ne réclame pas de soins de première urgence, étant donné qu’il ne répond plus aux paroles qui lui sont adressées. Non, le Bernère crie de le descendre. L’opération est laborieuse, par suite de manque de largeur de la tranchée qui ne permet pas de tourner aisément le brancard et de l’étroitesse de l’escalier-échelle, le malheureux est amené presque perpendiculairement. Je le reconnais lorsqu’il est à mi-descente, c’est le sous-lieutenant Lemire, l’un des meilleurs officiers du régiment. Il meurt alors qu’il va enfin être déposé. Nous le découvrons. L’artère fémorale est coupée, d’où une hémorragie mortelle. Des soins rapides l’eussent probablement sauvé.

Il avait été chargé, après l’explosion, de faire ramasser les grenades éparpillées, un travail très dangereux par l’amorçage accidentel de nombre de ces engins. Un homme passant près de lui en avait heurté une du pied, la faisant exploser dans les jambes.

Tandis que navré, je suis penché sur lui, un petit choc ébranle faiblement l’abri, attirant à peine l’attention. Quelques secondes après, je sens une odeur caractéristique. Je saute sur ma cagoule en criant : « Mettez vos masques ! »

Secteur ferme Hameret

Aussi vite que le permettent l’obscurité, les fils téléphoniques, stupidement tendus à tort et à travers, la suffocation du masque, je me rends près de mes travailleurs, à 150 ou 200 m.

De petites torpilles à gaz pleuvent avec un léger éclatement étouffé. Cela me vaut l’évacuation de plusieurs hommes et d’un sergent.

Je rentre, assez incommodé aux yeux et à la gorge. L’aide-major me pousse à me faire évacuer pour pouvoir en faire autant. Par la suite, il me sondera sur mes dispositions à le proposer pour une citation à l’ordre de l’armée, qui, dit-il, lui vaudra une annuité…

Pendant mon absence du P.C., il a reçu du commandant de la 11e compagnie, l’avis qu’un autre blessé attendait ses soins sur le lieu de l’accident. Il ne s’est décidé à s’y rendre que sur une 2e injonction formelle. Le blessé, soigné tardivement, meurt le lendemain.

20 août 1917

L’obstruction du système est terminée. Je reçois l’ordre de reprendre, avec la fraction redevenue disponible, le secteur occupé par la première section sous les ordres de Berteville. Celle-ci est placée à ma gauche. Elle appuie aussi dans la même direction.

De cette partie de la tranchée Rousseau, il part un boyau qui aboutit à deux P.P. avancés qui m’échoient également. Avec un effectif aussi réduit sur 300 m, je me hasarde à faire une protestation sur l’exagération du front dont je suis le responsable. Ceci achève de terroriser le major.

Sources 

Fond Douchez composé de 3 volumes. Déposé au S.H.D. de Vincennes en 1983. Réf : 1 K 338.

Le plan qui localise la tranchée Rousseau provient du J.M.O. du 116e B.C.P. Réf : 26 N 835/11

Un grand merci à M. Bordes, à A. Carobbi, à M. Porcher et au Service Historique de la Défense de Vincennes.