Noel Bazola (1893-1936)

Les biographies relatent, la plupart du temps, des parcours assez semblables : naissance, scolarité souvent courte, apprentissage d’un métier, incorporation. Et puis, il y a, parfois, des rencontres avec des itinéraires de vie complètement atypiques, tel que celui de Noël Bazola, dont le passage au 149e R.I. a certainement dû marquer les esprits. Voici l’histoire de cet homme.

Enfance 

Le 26 décembre 1893, Arthur Bazola, accompagné de Paul Bellegarde employé de banque et de Louis Carrère soldat au 34e R.I., se présente devant Armand Grandeur, adjoint au maire de Mont-de-Marsan, pour faire enregistrer le nom de Noël Bazola, né la veille, dans le registre d’état civil.

Arthur a 21 ans. Il est soldat au 34e R.I.. Tout comme son camarade Louis Carrère, il est en train d’effectuer son service militaire à la caserne Bosquet.

Sa compagne, Thérèse Michel, qui vient de donner naissance à son fils aîné, est chanteuse lyrique.

Cette jeune femme est tout juste âgée de 19 ans. Son père travaillait comme dentiste ambulant. Le couple vit maritalement route de Bordeaux à Mont-de-Marsan.

Une fois ses obligations militaires terminées, Arthur prend la route avec les siens.

Les parents de Noël quittent leur domicile fixe pour aller vivre dans un véhicule tiré par des chevaux.

Durant plusieurs années, la famille Bazola sillonne la France, s’arrêtant dans les villes et villages, les jours de foire, de marché ou de fête locale pour y exercer leurs métiers ou leurs talents. Arthur est artiste, il pratique également la profession de vannier. La mère tresse aussi l’osier et chante à l’occasion.

La lecture des différents actes de naissance de la fratrie de Noël nous offre la possibilité de suivre la famille, durant ses nombreuses pérégrinations sur les routes de l’Hexagone. En juillet 1896, elle est à Le Boulou dans les Pyrénées-Orientales. En avril 1899, elle campe à Florac en Lozère. En août 1901, elle est installée à Chambéry.

Les parents de l'adolescent officialisent leur union en se mariant le 23 novembre 1901 à la mairie d’Annecy.

Les Bazola poursuivent leur route en remontant vers le nord. En 1906, ils sont à Béthume, puis à Arras en 1908. Ils prennent ensuite la direction du sud pour s’installer quelque temps à Charenton-du-Cher en 1910.

Villes ou a sejourne la famille Bazola entre 1893 et 1912

Cette vie de bohème ne permet pas à Noël de fréquenter l’école communale. Son éducation reste rudimentaire. Sa fiche signalétique et des services nous confirme un degré d’instruction de niveau 0, ce qui veut dire qu’il ne sait ni lire, ni écrire et ni compter.

Par contre, son agilité et son adresse lui offrent de solides bases pour devenir un bon acrobate.

Une jeunesse qui s'installe dans la délinquante

Habitué à vivre en marge de la société, Noël ne parvient pas à s'intégrer. Très vite, il s’installe dans la délinquance. Les problèmes avec la justice commencent tôt. Même s’il est acquitté par le tribunal de Neufchâteau le 8 décembre 1905, pour une affaire de vol commise le 22 décembre 1904, il récidive quelques années plus tard. Cette fois-ci, le tribunal correctionnel de Tonnerre le condamne à un mois de prison pour vol le 2 décembre 1911. Il n’a pas encore fêté ses dix-huit ans. La majorité est encore loin.

Son comportement violent l’amène devant le tribunal de Salon-sur-Saône qui le condamne à un an de prison pour coups et blessures le 31 octobre 1912. À cette époque de sa vie, Noël ne vit certainement plus avec ses parents.

Le reste de la famille Bazola s’est sédentarisée. En 1912, elle est installée à Nanterre. Ce changement radical de vie a-t-il un lien avec la loi de juillet 1912 qui impose aux ambulants, forains et nomades, les contraintes du carnet d’identité pour les premiers et du carnet anthropométrique pour les autres ?  Documents qui doivent systématiquement être présentés aux autorités locales à chaque arrivée dans un village ou dans une ville.

L’année de ses 21ans, Noël est classé dans la 1ère partie de la liste par le conseil de révision de Puteau où il ne s’est probablement pas présenté.

Ses condamnations civiles auraient dû l’envoyer dans un bataillon d’infanterie légère d’Afrique, mais une décision ministérielle datant du 21 novembre 1913 lui offre l’opportunité d’échapper à cette sanction.

Il est considéré comme soutien indispensable de famille le 30 janvier 1914, quelques mois avant le décès de son père.

Les débuts sous les drapeaux

À peine sorti de prison, il sait qu’il doit répondre à ses obligations militaires. Le 4 décembre 1913, il intègre les effectifs du 152e R.I., un régiment qui possède une grande partie de ses compagnies à Gérardmer, une commune située dans le département des Vosges.

Le 13 janvier 1914, il est sanctionné de 20 jours de prison pour être rentré 4 jours après le délai fixé pour son retour de  permission.

Le port de l’uniforme, la rudesse des ordres donnés par les sous-officiers et la dure discipline militaire lui rendent certainement cette nouvelle vie insupportable. Lui qui a passé toute son enfance dans la nature à ne jamais se fixer nulle part, il doit, à sa manière, souffrir terriblement de ces nouvelles conditions. Toutes ces contraintes finissent par le faire craquer.

Noël Bazola manque à l’appel du 25 juin 1914, ce qui fait de lui un déserteur à la date du 10 juillet.

La guerre contre l’Allemagne approche. Notre homme, nullement touché par un sursaut patriotique, ne se présente pas à la caserne le jour de la mobilisation générale.

Sans aucune culpabilité, Noël Bazola a changé de nom. Il s’imagine probablement qu’il ne va plus être inquiété par les autorités militaires. Le jeune homme n’essaye même pas de revenir dans le droit chemin comme lui proposait la loi du 5 août 1914.

Cette loi amnistiait les insoumis et les déserteurs qui revenaient volontairement à la caserne dans un délai fixé par celle-ci. Force est de constater qu’il ne fit pas la démarche.

Poursuivant sa vie de mauvais garçon, il finit par se faire rattraper par les forces de l’ordre.

De nouveau entre les mains de la justice, le tribunal de Melun le condamne à six mois de prison pour port d’arme prohibé et pour usurpation d’identité, le 23 octobre 1914.

Après avoir passé plusieurs semaines en cellule, les gendarmes viennent le récupérer à la maison d’arrêt pour le ramener au régiment. Rejoignant le dépôt du 152e R.I.. Il est rayé des contrôles de la désertion le 28 janvier 1915.

Mais Noël Bazola n’en a toujours pas fini avec les ennuis. Cette fois-ci, c’est à la justice militaire qu’il doit rendre des comptes. Il fait toujours l’objet d’une plainte, car il n’a toujours pas « payé » sa dette pour sa désertion.

Le 5 mars 1915, le jeune homme est condamné à Chaumont, par le conseil de guerre du 21e C.A. qui lui inflige une peine de cinq ans de prison, pour désertion à l’intérieur, en temps de guerre.

Il est envoyé au pénitencier d’Aïn Beïda, un établissement militaire situé en Algérie.

Penitencier Ain Beida

Sa peine n’est pas purgée jusqu’à son terme ; elle est suspendue par une décision ministérielle datant du 7 décembre 1916.

Au 149e R.I.

Le 1er janvier 1917, il est affecté au 149e R.I.. Trente jours plus tard, Noël est inscrit dans les effectifs de la 6e compagnie de ce régiment.

Durant toute l’année 1917, le 149e R.I. occupe plusieurs secteurs à proximité du chemin des Dames. Pendant plus de dix mois, ce régiment ne sera jamais sollicité pour participer à une grande offensive.

La photographie suivante, qui a permis l’identification de Noël Bazola, le représente dans une position plutôt périlleuse. Digne d’une prouesse d'acrobate accompli, il se retrouve en équilibre sur une chaise en paille, faisant un poirier, chaque pied de la chaise reposant sur une bouteille en verre. Nous pouvons aisément imaginer qu’il a dû passer de nombreuses années à s'entraîner pour réaliser ce type de figure.

Noel Bazola en equilibre

Noël Bazola se donne également en spectacle dans une série de clichés réalisés à Ciry-Salsogne en juin 1917. Ces photographies font bien évidemment penser au monde des forains.

Pour les consulter, il suffit de cliquer une fois sur l'image suivante.

Une_fete_a_Ciry_Salsogne_en_juillet_1917

Adresse et force sont les deux constantes des clichés qui ont été pris ce jour-là. Noël se donne beaucoup de mal pour montrer ses talents.

La liste de ses tatouages, inscrits sur sa fiche signalétique et des services lorsqu’il passe devant le conseil de révision, est très courte comparée à tous ceux qui se trouvent sur les photographies réalisées à Ciry-Salsogne. Deux hypothèses se posent alors à nous : seuls les tatouages parfaitement  visibles ont été rapidement notés sur le registre matricule, soit il s'est fait graver tous les autres durant son séjour au pénitencier d’Aïn Beïda.

Le 3 août 1917, notre acrobate bénéficie d’une permission de huit jours. Il ne retourne pas au régiment à la date voulue.

Noël Bazola ne se présente à sa compagnie que le 20 août 1917. Il fut dans l’obligation de se justifier.

Un interrogatoire datant du 26 août permet d’en savoir un peu plus sur les circonstances qui ont, selon lui, provoqué son retard.

Demande - Quand êtes-vous parti en permission ?

Réponse - Le 3 août 1917

Demande - Vous êtes-vous arrêté en route ?

Réponse - Oui, à Villers-Cotterêts

Demande - Combien de temps ?

Réponse - Deux jours

Demande - Pour quelles raisons ?

Réponse - Il n’y avait pas de trains pour les permissionnaires ces jours-là. J’ai couché, avec d’autres permissionnaires, dans les baraquements près de la gare.

Demande - Quand êtes-vous arrivé à Nanterre ?

Réponse - Le 5 août

Demande - Vous avez fait timbrer votre permission à quelle date ?

Réponse - Le 16 août

Demande - Vous êtes-vous arrêté  en route ?

Réponse - Oui, à Villers-Cotterêts, 2 jours.

Demande - Pourquoi ?

Réponse – J’ai manqué le train 2 fois. Je suis encore resté aux baraquements.

Demande – Quand êtes-vous rentré à la compagnie ?

Réponse – le 20 août 1917 ; on m’avait dit, à Villers-Cotterêts, que mon régiment était à Château-Thierry et j’ai encore perdu un jour en allant dans cette localité. Je n’ai pas fait timbrer ma permission à cette gare.

Quelle était son image auprès des autres hommes de sa compagnie ? S’est-il révélé rapidement violent, peu fréquentable ? A-t-il réussi à s’intégrer à la fois au groupe et à la discipline nécessaire au front ?

Pour la dernière question, il semble que oui. Le lieutenant Benoit, responsable de la 6e compagnie, a rédigé une petite note concernant la manière de servir de son subordonné :

« Le soldat Bazola vient du pénitencier d’Aïn Beïda. Il a été condamné à 5 ans de prison pour désertion à l’intérieur. Arrivé à la compagnie le 30 janvier 1917, il n’avait pas encore eu de punition depuis son arrivée à la compagnie et paraissait vouloir  bien se conduire. »

Le 5 septembre, la 6e compagnie est à Noroy-sur-Ourq. Le Soldat Bazola échappe à la vigilance de ses surveillants. L’évadé aggrave ainsi sa situation.

Deux jours plus tard, pour la seconde fois de sa vie, il est inscrit dans le contrôle des désertions.

Au fur et à mesure des jours passés dans l’errance, à se cacher, ayant probablement de grandes difficultés à survivre, Noël Bazola prend, petit à petit, conscience des risques pris et des conséquences de son acte. Avant que la prévôté ne mette fin à sa « cavale », il se rend de lui-même au bureau de la place de Courbevoie le 26 septembre 1917. Le capitaine Forcade, commandant d’armes, le fait aussitôt arrêter.

Noël Bazola est rapidement transféré à la place de Paris avant d’être renvoyé dans la zone des armées occupées par la 43e D.I., encadré par les gendarmes. Il est placé en détention préventive à la prison du quartier général. S’étant, une fois de plus, rendu coupable de désertion à l'intérieur en temps de guerre, il est l’objet d’un dépôt de plainte en conseil de guerre par le chef de corps de sa division. Le jeune homme est jugé le 10 octobre 1917.

Puni par les articles 231, 232 et 234 du code de justice militaire, il est condamné à une peine de cinq ans de travaux publics. Ce jugement exécutoire est lu à la parade cinq jours plus tard, devant tous les hommes de son unité.

Après la parade d'exécution, alors que Noël Bozola prend la direction du sud de la France pour traverser une nouvelle fois, la Méditerranée en direction de l’Algérie, les hommes du 149e R.I., eux, s’apprêtent à suivre le chemin qui va les conduire à l'offensive de la Malmaison.

Le 17 novembre 1917, le détenu Bazola arrive à destination. ll  est écroué à l’atelier des travaux publics de Bougie, un endroit sinistre où les conditions de détention sont extrêmement dures.

Carte Alger-Bougie

L’après-guerre

Noël Bazola ne fait pas sa condamnation entièrement. Il a probablement bénéficié d’une remise de peine quelque temps après l’armistice.

Démobilisé par le 119e R.I. il est mis en congé le 1er septembre 1920.

En toute logique, ses états de services ne lui permettent pas d’obtenir son certificat de bonne conduite.

Le 2 septembre 1920, il se retire à Nanterre au 2 rue Marguerite. Noël est affecté dans la réserve du 4e R.I. puis dans celle du 90e R.I. avant être mis, le 18 septembre 1926, dans la réserve du groupe spécial du 1er Régiment d’Infanterie Coloniale.

En 1922, Noël Bazola s’installe avec Louise Bordreuil. Il reconnaît ses deux enfants nés d’une première union avec un Maghrébin.

Noël et Louise se marient en 1923. Cette nouvelle situation ne va rien changer dans le comportement de l’époux qui travaille maintenant comme terrassier.

Le 12 octobre 1923 il est de nouveau condamné. Cette fois-ci, c’est le tribunal correctionnel de Corbeil qui lui inflige une peine de trois mois de prison pour vol d’osier.

Marginalisation et drame familial

Le couple donne naissance à trois enfants, ce qui fait maintenant cinq « bouches » à nourrir.

La vie reste dure, Noël Bazola est de plus en plus violent, son addiction à l’alcool le rend de plus en plus incontrôlable et imprévisible. Les maigres rentrées d’argent sont vite dilapidées dans les débits de boissons. Les querelles injurieuses sont fréquentes dans le couple. Il frappe régulièrement sa femme. Le drame est proche…

Profitant du sommeil aviné de son mari, Louise finit par prendre une hachette assenant plusieurs coups de cette arme improvisée sur la tête de Noël. Elle envoie un de ses fils prévenir la police.

Un article de presse datant du 20 juillet 1936, publié dans le journal « le Matin » relate le drame de manière très détaillée.

Domicile de la famille Bazola en 1936

« Un drame s’est déroulé, samedi soir à Nanterre. Pour se débarrasser de son mari, intempérant et brutal, une mère de famille l’a tué à coups de hachette. S’acharnant dans une sorte de folie sanguinaire, elle le frappa de plus de cinquante coups tandis que, sans intervenir, un de ses fils assistait à la tragédie.

Monsieur et Madame Bazola occupaient, avec leurs cinq enfants, un petit pavillon d’un étage, 29 rue Charles Lorilleux à Nanterre.  Ouvrier d’usine, le mari, Noël, 42 ans menait la vie dure à sa femme, Louise Bordreuil, 37 ans, qu’il battait, chaque fois qu’il était ivre, c'est-à-dire souvent. Ces querelles, dégénérant la plupart du temps en batailles, éclataient fréquemment.

Samedi, toute la famille se rendit à la distribution des prix de l’école primaire fréquentée par  les deux plus jeunes garçons, Albert 15 ans et Émile 14 ans.

Comme à l'accoutumée, Noël Bazola avait bu, aussi, au repas du soir ; parfaitement ivre, il se mit à accabler sa femme de reproches. La querelle ne tarda pas à s’envenimer. Pourtant, un des fils parvint à persuader son père d'aller se coucher.

Quelques instants plus tard, l’ivrogne dormait à poings fermés. C’est alors que Madame Bazola pénétra dans la pièce armée d’une hachette.

 - On le fait ? demanda-t-elle à son fil 

- Oui ! Tant pis !... acquiesça le garçonnet.

Avec son arme, la femme frappa un premier coup de toutes ses forces. Réveillé par la douleur, Bazola essaya de se défendre. Mais possédée soudain d’une véritable folie meurtrière, devant son fils qui n’avait pas bougé, elle continua de frapper sans arrêt

Un des deux garçons alerta les voisins, l’autre alla chercher la police.

Arrêtée, l'épouse meurtrière raconta sans émoi apparent, la scène du drame, affirmant qu’elle avait été obligée d’en venir là pour mettre fin à la vie infernale que son mari lui faisait mener. »

Le procès de Louise Bordreuil débute aux assises de la Seine en mai 1937. Elle bénéficie probablement de larges circonstances atténuantes. Après le réquisitoire de l’avocat général Demangeot et la plaidoirie de son avocat Alec Mellor, les jurés la condamnent à cinq ans de réclusion criminelle en septembre 1937

Sources :

La fiche signalétique et des services du soldat Bazola a été consultée sur le site des archives de Paris.

Dossier du conseil de guerre concernant Noël Bazola lu au S.H.D. de Vincennes. Réf : GR 11 J 1521

Le site « Généanet » a permis de retrouver les membres de la famille de Noël Bazola.

Les registres d’état civil des archives départementales du Cher, des Landes, des Pyrénées Orientales, de la Haute-Savoie, de la Lozère, des Hauts-de-Seine et du Pas-de-Calais ont été consultés.

L’article de presse, datant du 20 juillet 1936, qui est publié dans le journal, a été trouvé sur le site « Gallica ». Les portraits de Louise Bordreuil et de Noël Bazola proviennent de cet article.

Carte de Ténès à Bougie. Atlas des ports de France. Imprimerie Sarazin provenant du site Gallica.

Un grand merci à M. Bordes, à A. Carrobi, à Y. Dufour, aux archives de Paris et au Service Historique de la Défense de Vincennes.