05 mai 2017

Souvenirs de la bataille de Verdun de Paul Portier (2e partie).

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Voici la 2e partie du témoignage de Paul Portier qu’il consacre à son passage à Verdun.

Après une période de repos aux casernes Bevaux et à Dugny, sa compagnie de mitrailleuses se trouve de nouveau engagée dans le secteur du fort de Vaux. Il écrit ceci :

« Le 30 mars à 6 h 00, le régiment se met en marche pour Belrupt où il stationne la journée. Nous devons relever, dans la nuit du 30 aux 31, le 159e R.I.. Dès 19 h 00, nous nous dirigeons d’une façon générale sur la ferme de Bellevue, en passant par la baie Houry, le Tillat et nous prenons ensuite le boyau qui conduit au Tunnel de Tavannes.

Nous empruntons le tunnel sur toute sa longueur (1500 m) et le boyau, ou plutôt l’ébauche de boyau qui mène au fort de Vaux, en passant par la Laufée et les emplacements de batteries de Damloup. La compagnie effectue ses mouvements assez lentement, si bien que nous arrivons au fort qu’au lever du jour. Les abords sont très violemment bombardés.

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La 1ère section met ses deux pièces de batteries sur la pente nord du ravin de Damloup près du fort de Vaux. La 2e près de la 1ère, la 3e à mi-côte nord du ravin de Damloup ;la 4e, la mienne, est en réserve au fort.

Quel spectacle que l’intérieur de ce fort ! Des casemates sont remplies de blessés, il y a des morts dans les couloirs obscurs.

Le marmitage s’intensifie de plus en plus, sa violence est inouïe. La terre est labourée, les Allemands veulent écraser ce fort qui résiste toujours et ils semblent vouloir concentrer sur lui un effort formidable.

Malgré l’intensité de ce bombardement et l’abrutissement qui en résulte pour nous, je songe qu’en ce jour du 31 mars, je viens d'atteindre mes 21 ans.

Le 1er et le 2 avril, le marmitage redouble encore de violence. Le fort est secoué dans ses fondements par les explosions des obus de gros calibres qui se succèdent sur un rythme accéléré.

Nous souffrons terriblement de la soif, les réserves d’eau du fort sont conservées en cas d’encerclement et le ravitaillement ne nous arrive que difficilement.

Dans la nuit du 4 aux 5, avec mon ami Poulet et mon camarade Canque, nous décidons d’aller chercher de l’eau d’une source qui se trouve, d’après les indications que nous possédons, à 100 ou 150 m en avant de nos tranchées.

Nous quittons le fort vers 20 h 00, malgré un marmitage assez violent. Pour sortir, il faut faire vite, car les éclatements se succèdent à moins d’une minute d’intervalles et les Allemands connaissent bien les issues.

Après avoir averti notre première ligne, nous cheminons en avant, tantôt rampant, tantôt nous courbant. Nous ne connaissons pas exactement le lieu où se trouve la source. La marche est très pénible. Les fils barbelés nous entravent à chaque pas. Nous sommes exténués.

Les Allemands viennent aussi, paraît-il, puiser à cette source et nous risquons de les rencontrer dans notre marche rampante. Les fusées éclairantes nous obligent à nous déplacer au sol pour ne pas être vus. Le moindre bruit peut nous être fatal.

Si nous ne trouvons pas la source, du moins avons-nous un peu d’eau dans un trou d’obus où baigne un cadavre.

Nous revenons à nos tranchées sans avoir pu remplir nos bidons et nous nous arrêtons un moment parmi nos camarades de la 3e section.

Un obus tombe près de nous, sur le bord du parapet, je suis à demi enterré et mon ami Poulet s'effondre près de moi, frappé à mort. Dans mes bras, il rend le dernier soupir, un gros éclat lui a fait dans le dos une blessure béante.

Canque n’a qu’une égratignure à la joue. Moi, je suis indemne, mais abattu. La déflagration nous a rendus sourds.

Pour en savoir plus sur Joseph Poulet et André Canque, il suffit de cliquer une fois sur l’image suivante.

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Nous rentrons au fort après être passés à la redoute où se trouve le P.C. de la compagnie.

Le bombardement continue toujours de manière aussi violente.

Dans la nuit du 5 au 6 avril, nous sommes relevés par la compagnie de mitrailleuses de la 85e brigade et les autres sections par le 323e R.I..

Nous descendons en réserve dans le tunnel et, le 9 à 16 heures, nous revenons après relève par le 28e R.I. à Dugny où nous cantonnons.

Le 10, le régiment, dont les rangs sont clairsemés, se rend sur la route entre Lempire et Nixeville pour embarquer. Mais au dernier moment, nous recevons l’ordre verbal de rejoindre nos cantonnements de Dugny-Landrecourt. Sur tout le front s’est déchaîné un bombardement d’une extrême violence et il ne faut pas chercher plus loin la cause de notre non-embarquement aujourd’hui. 

Pendant notre absence de Dugny, l’artillerie allemande a bombardé le village avec des pièces de longue portée.

Enfin, le 11, nous quittons de nouveau Dugny pour aller embarquer sur la route de Verdun à Bar-le-Duc. Cette fois-ci, nous ne faisons pas demi-tour. Le soir, à la nuit, nous cantonnons à la Savonnière près de Bar-le-Duc, pour y prendre quelques jours de repos avant un embarquement en chemin de fer.

Notre mission devant Verdun est terminée. Nous venons de vivre des heures tragiques dont le souvenir restera puissamment gravé dans nos mémoires. Pourrait-on oublier ces heures si douloureuses, nous qui les avons vécues ? Pourrait-on ne plus entendre le grondement formidable des canons, les gémissements des blessés, les râles d’agonie de ceux qui sont morts ?

« Non possumus », le souvenir est là ! Il s’est incarné en nous et demeure.

Pour en savoir plus sur les déplacements et les positions occupées par les éléments du 149e R.I. durant les journées évoquées dans le témoignage de Paul Portier, il suffit de cliquer une fois sur la carte suivante.

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Sources :

Témoignage de Paul Portier, soldat du 149e R.I., inédit, collection personnelle.

Un grand merci à M. Bordes, à A. Carobbi et à la mairie de Vienne, sans qui l’auteur de ce témoignage n’aurait pas pu être identifié.

 

Posté par amphitrite33 à 09:01 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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